Khalil ELAHEE

Cela fait deux mois qu’un homme est en prison en détention préventive parce qu’une femme, ensuite une autre, et Dieu sait s’il y en aura d’autres, sont venues dire qu’elles avaient été violées, pour certaines à maintes reprises dans plusieurs villes, durant des mois. Les faits remonteraient à des années de cela, jusqu’à une trentaine d’années dans certains cas. Les accusations sont très graves.

Si elles disent toutes la vérité, nous aurions affaire à un monstre qui agirait envers ces femmes à l’opposé de sa foi, de son discours et de l’exemplarité qu’on lui reconnaît tant dans le domaine public que dans son entourage intime.

Mais les plaintes sont toutes anonymes, sauf une, avec souvent les mêmes détails comme si ce serait une seule histoire. Les preuves : absolument aucune. Les crimes ne sont pas établis. Celles qui se déclarent victimes n’ont que leurs paroles, aussi contradictoires soient-elles, contre celle de cet homme, en attendant qu’il se défende, que les faits, qui lui sont reprochés, soient connus et qu’il ait l’opportunité de prouver son innocence. Jusqu’ici, cette présomption n’a pas été respectée. C’est ce qui est constaté lorsqu’on lit, entend et voit les médias et les réseaux sociaux. Une enquête à charge essentiellement est rapportée, jamais un mot sur la crédibilité des accusatrices ou leur animosité au message de cet homme comme leur proximité avec ceux qui sont ses ennemis.

Les amalgames ne manquent pas, mais le plus outrageant c’est le refus d’accorder à cet homme, présumé coupable, les soins de santé dont il a besoin. Comme s’il fallait le casser afin qu’il ne puisse se défendre…

Comme Émile Zola dans le cas Dreyfus, nous voulons « faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations ». Pour citer, l’auteur de J’accuse, « c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade ».

Et certainement « quand une société en est là, elle tombe en décomposition ». Et devrions-nous conclure, comme Zola, que « Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure » ? Et que « la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie » du crime « d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance » ?

Cet homme, le Professeur Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques contemporaines à Oxford, nous le connaissons à l’Île Maurice depuis 23 ans et nous en portons ici le témoignage.

……

Contribution du Professeur Tariq Ramadan à la nation mauricienne

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

(Extrait de L’ennemi, Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire, 1857).

À l’heure de ses 50 ans de l’Indépendance, l’île Maurice témoigne de l’accompagnement positif qu’a apporté le Professeur Tariq Ramadan à la construction d’une nation plurielle et moderne, plus juste et plus solidaire, et surtout, paisible.

Être avec Dieu, servir l’humanité

Vingt-trois ans, onze visites, plus d’une centaine de conférences ouvertes à toutes et à tous, d’innombrables ateliers de formation et une multitude de rencontres couvrant tous les horizons de notre pays arc-en-ciel. C’est à Maurice qu’il lui a été demandé d’ajouter des invocations spirituelles après ses conférences sur des thèmes allant de la citoyenneté à la réforme, de l’intégration à l’écologie, des droits de la femme à la lutte contre les injustices. Et c’est de là qu’il a été entendu en direct pour la première fois via Internet… jusqu’au Canada. Et de là, il s’est rendu en Afrique du Sud, à Madagascar, à La Réunion. C’est ici qu’il a animé le premier live chat, ou encore initié le jihad contre la

pauvreté avec les travailleurs sociaux et éducateurs de notre pays.

Le Professeur Ramadan a illuminé notre vivre-ensemble en prônant le pluralisme, le respect et le dialogue. Sauvegarder la laïcité et l’état de droit était un rappel constant lors de ses interventions. Son rayonnement a vite dépassé la communauté musulmane comme le prouvent les multiples retransmissions télévisées et il était très sollicité tant par les journalistes que par les personnalités locales. Du plus haut de l’État aux membres de l’opposition, de la société civile aux représentants de diverses confessions, des intellectuels aux jeunes en passant par le commun des mortels, il les a tous côtoyés. Il insistait sur les rencontres avec les démunis que nous avions oubliés. Il se rendit au chevet des premiers patients du Sida, fut à l’écoute des toxicomanes qui luttaient pour s’en sortir et soutenait ceux qui souffraient loin de tous les regards, y compris les détenus à Beau-Bassin.

Avec sa famille

Et avec lui, l’île Maurice accueillait aussi une remarquable famille qu’elle a appris à apprécier au fil des visites. Il n’y eut qu’une seule visite où il avait été sans eux, un voyage-éclair de deux jours pour honorer de sa présence un colloque inter-religieux. La famille était un thème qui revenait sans cesse, la sienne inspirant souvent ceux qui l’entouraient. Des liens amicaux se sont tissés naturellement entre des locaux et sa famille. Son épouse, Iman, est devenue pour beaucoup une grande sœur. L’île Maurice a vu grandir les aînés Mariam et Sami de l’enfance jusqu’à la maturité. Le « petit » Moussa a été le copain de tous. Et la benjamine, Najma, toujours pleine d’énergie, ne pouvait passer inaperçue. Ensuite, les visites s’espaçaient un peu, son engagement prenant une envergure internationale toute autre. Mais, les Mauriciens étaient fiers à chaque fois qu’il faisait référence à leur île dans les médias, son pays d’adoption avec le Maroc.

Toutefois, le Professeur Ramadan n’était pas complaisant vis-à-vis de ses compatriotes d’adoption. Aux musulmans, mais pas uniquement, il leur rappelait un devoir d’engagement sans discrimination au nom de notre fraternité humaine. Bien avant le 11 septembre, il les avertissait contre l’extrémisme, le repli identitaire et la pensée victimaire. Son message était toujours empreint d’une

dimension spirituelle. Cela ne l’empêchait nullement de prendre position sur des sujets de brûlante actualité, comme la guerre contre le terrorisme, la violence domestique, la construction d’un incinérateur ou la responsabilité sociale des entreprises. Il anima aussi plusieurs événements en soutien à la cause palestinienne. Il invitait les différents corps professionnels à une éthique agissante. Ses livres s’écoulaient à chaque visite. Il se faisait un plaisir de les dédicacer et de converser avec les lecteurs. Partout, il répondait incessamment aux questions sur ce qui se passait ailleurs dans le monde, la perte des valeurs morales, les crises, les guerres, les révolutions, l’islamophobie ou encore le terrorisme.

Tariq Ramadan et l’île Maurice, c’est finalement une affaire de cœur. Sa première visite devait avoir lieu en juillet-août 1995, mais survint le décès de son père. À chaque fois qu’il vient, ce souvenir demeure vivant. Ici, le Professeur Ramadan n’est pas connu comme fils ou petit-fils de… car il a forgé sa propre identité auprès de la nation mauricienne. Il n’y a pas de doute que ce qu’il subit actuellement en France est un ignoble lynchage médiatique venant d’un certain milieu. Sa présomption d’innocence est bafouée. Il n’a pas droit à un procès équitable. La différence dans le traitement de cas similaires, où la présomption d’innocence a été respectée, démontre le dysfonctionnement organique du système politico-judiciaire français et ses desseins inavoués à détruire le Professeur Ramadan. Son état de santé inspire de vives inquiétudes et il ne lui était permis aucun contact avec son épouse et ses enfants.

Indépendance

L’île Maurice, alors connue comme Isle de France, fut pendant près d’un siècle une colonie française. Dieu merci, elle ne l’est plus aujourd’hui ! C’est tout le mérite de notre Indépendance. Même si à Maurice tout n’est pas parfait, ce qui se passe en France, pays des Lumières et des droits de l’homme, ne peut que mettre en lumière notre bonheur d’être citoyens de la République de Maurice.

Au lendemain de la Révolution française, l’assemblée coloniale de l’Isle de France montrait déjà la voie à ce qui deviendrait un jour notre Indépendance. En 1794, elle refusa de se soumettre au décret républicain stipulant la fin du paiement des frais et des salaires des cultes. Un an plus tard, elle récidiva en établissant, sans l’accord de la métropole, un tribunal de révision pour déterminer, entre autres, si les « jugements ne représentent aucune contravention à la loi…lorsqu’il y a eu fausse application des lois pénales,

lorsque les formes ou procédures prescrites par la loi…ont été violées ou omises, etc. ». Les temps ont changé, mais nous voyons que tant pour la neutralité de l’Etat vis-à-vis des religions que pour l’état de droit, certains, comme le Professeur Ramadan, continuent à subir des injustices.

Si l’île Maurice est un arbre tropical en pleine floraison multicolore, le frère Tariq Ramadan est cette abeille qui contribue à sa pollinisation à chacune de ses visites. En France, pour certains dont les cœurs sont rongés, il n’est rien que la plus dangereuse des bestioles. Si seulement ils avaient compris ces vers de Baudelaire, ce grand poète qui a connu l’île Maurice, terre de diversité depuis toujours ? Et si seulement ils avaient reconnu en Tariq Ramadan ce « mystique aliment » qui leur fait tant défaut ?

Comité de Coordination, île Maurice

Mars 2018