Une arrivée tant attendue à la Caudan Marina, mercredi aux alentours de 13h, du bateau Whiskey Jack avec à son bord l’unique élément féminin du Globe 40, Mélodie Schaffer. Elle et son ami Mikael Ryking s’octroient la troisième place de l’étape Cap-Vert/Maurice du Globe 40. Une voile d’avant en lambeaux déchiquetée par les vents forts, une course à bout de souffle, mais qui n’enlève en rien le charme de cette femme combative qui a su faire de la mer son alliée.
Mélodie Schaffer, cette Canadienne de Toronto, toute menue, aux yeux d’un bleu océan, est la reine des mers. À bord de son bateau, le Whiskey Jack dont elle raconte une anecdote intéressante, notamment qu’en 2016, un sondage en ligne et un panel d’experts menés par le magazine Canadian Geographic ont sélectionné le geai du Canada comme oiseau national du pays.
Mère de trois enfants âgés de 24, 22 et 18 ans, Mélodie exerçait le métier d’ingénieur biomédical avant de raccrocher à la naissance de son deuxième enfant. Il y a quatre ans en participant à la RORC Caribbean 600 Race, elle a annoncé à ses proches son intention de partir en mer vivre pleinement sa passion. « J’ai dit que j’avais oublié qui j’étais et à quel point la voile me manque. Mon mari a été solidaire, il voyage beaucoup et il a décidé d’ajuster son emploi du temps en fonction de ma passion. J’ai acheté le Whiskey Jack en me disant que cet oiseau qui est mon bateau a cette réputation de conduire les gens à bon port et que je ne pouvais espérer mieux », raconte-t-elle.
Mélodie a les mots qui swinguent. Femme solaire, elle parvient facilement à transmettre ses émotions avec sa voix posée. Cet électron libre qui sait dompter les mers à sa manière a participé à des courses nationales au Canada en Laser et pour le 14 pieds International des années 70. Relatant sa venue sur Maurice, elle dit qu’à un peu moins de 40 jours de course, elle a parcouru avec Mikael Ryking trois fois l’équivalent d’une traversée de l’Atlantique avant de faire face à de nombreuses difficultés en mer.
Dans son journal de bord, Mélodie a tout griffonné pour se rappeler ce Globe 40 et se livre à cœur ouvert, notamment d’avoir joué de la malchance au départ de la course: « les défis ont été immenses. Perdre notre voile d’avant principale quatre jours après le début de la course a été vraiment difficile. Nous avions perdu l’instrument à vent principal deux jours plus tard. Le secondaire vient d’abandonner et pend de la tête de mât. Nous n’avions pas de vitesse, de direction ou d’angle de vent. On a dû être très attentifs aux changements de vent en utilisant les ressources restantes – angle de gîte, angle de barre…
La liste de réparation est longue : nouveau A2 déchiré, A3 déchiré dans un grain, A5 déchiré lorsque la drisse s’est cassée – seulement déchirée comme lorsque la voile est tombée dans l’eau, la tête s’est coincée dans l’hydrogénérateur, voile d’étai déchirée, drisse fractionnée cassée, l’élingue de trinquette pour la tête de verrouillage a été cisaillée (remplacée avant cette étape par une estrope en dyneema à force de rupture de 20 tonnes recouverte d’un revêtement plus résistant que l’acier) de sorte que la drisse de trinquette est abaissée (deuxième fois cette course), le revêtement extérieur de la drisse 2×1 s’est usé, deux extensions de barre cassées, deux points forts ont cédé (l’un ressemblait à un coup de feu) et l’autre a fissuré le pont, le tout nouvel hydrogénérateur ne fonctionne pas correctement, et les instruments à vent sont hors-service. Coudre en se balançant depuis le mât n’était pas évident. »
La course comme dans un jeu d’échecs
Montrant son bateau, Mélodie Schaffer indique qu’il n’y a ni lit, ni cabine, ni toilettes. La toilette se fait avec des lingettes et un grand bac d’eau déversé sur la tête. La cabine principale fait 3x4m. Quand elle écrivait ses notes, elle s’asseyait sur une boîte, s’étant même fait une contusion au dos en essayant d’atteindre le générateur d’hydroélectricité, lorsque le bateau a vacillé sur une vague. Elle évoque le mental qui a pris le dessus sur la douleur, indiquant que son parcours en mer est comme un jeu d’échecs où la stratégie est de mise. Elle s’est alors revue dans la peau d’une mère qu’elle était, essayant de surveiller ses enfants pour qu’ils ne se blessent pas tout en continuant son travail. Les claquements des vagues sur son bateau semblent lui redonner ce tonus pour rebondir, garder jusqu’au bout le moral.
« Le travail de réparation de la voile a pris quatre jours de couture, puis littéralement quatre semaines à attendre que le temps soit suffisamment calme pour hisser la voile. 24 heures de plus de vents violents de plus de 25 nœuds et de grosses vagues. On a navigué dans un trou de vent ces deux derniers jours de course, pris dans une rafale et cela a été mentalement et émotionnellement difficile », reprend-elle.
Quand elle parle de naviguer sur les océans, le visage de Mélodie rayonne. Elle se compare à ces oiseaux qui peuvent voler à des mètres d’altitude et se dit en son for intérieur que, s’ils sont capables de voler, son bateau qui est plus imposant peut faire encore mieux. Ses conversations sont ponctuées de rires, car dans le fond Mélodie garde encore cette âme de maman qui devant l’adversité sait rebondir. Il lui est arrivé lors d’une course en novembre 2021 d’avoir un requin coincé dans le bateau. Elle naviguait alors en groupe et lorsqu’un membre s’est jeté à l’eau, il a vu un requin vivant coincé sous le bateau. « Nous avions dû naviguer à reculons. Le membre de mon équipage était secoué, moi, j’avais moins peur, car je n’avais pas vécu cette traumatisante expérience d’être sous l’eau », confie-t-elle.
Le Globe 40 était une tangente avec des tactiques de course et des pannes de bateau. Est-ce que tout cela fait partie de la navigation et de la course au large ? « Cela semble plus que normal, mais cela fait partie de l’accord. L’expérience de cette course est ce qu’est l’offshore : gérer n’importe quelle situation qui vous est donnée, comme sur l’océan, il n’y a pas d’autres options, vous devez y faire face », dit-elle.
A l’heure actuelle, Maurice est l’escale coup de cœur de Mélodie Schaffer qui veut reprendre des couleurs dans un cadre de bien-être. Elle avait ce besoin de sentir cet accueil chaleureux à son arrivée à Maurice. Son courage et celui de son équipier ont été chaleureusement accueillis car à chaque escale des concurrents du Globe 40, il y a à la fois la course et la réalisation de l’exploit que l’on retient.
Pour sa victoire, Mélodie trinquera avec son coéquipier Mikael Ryking, face à son bateau, le Whiskey Jack qui lui a permis de réaliser une vitesse maximale du vent en course : 40 nœuds. Vitesse maximale du bateau : 28,3 nœuds (près de 50 km/h) sur une distance totale parcourue d’environ 7 200 miles. Sa prochaine étape sera de naviguer dans l’océan austral jusqu’à Auckland.
Mélodie s’y accrochera avec dans son regard bleu ciel cette rage de vaincre.
DEUXIÈME ÉTAPE : Craigh Horsfield et Oliver Bond, le duo gagnant
Craigh Horsfield et Oliver Bond, le duo américain d’Amhas, sont les grands vainqueurs de la deuxième étape du Globe 40. Ils sont arrivés à Maurice, après 35 jours en mer, le lundi à 6h42. Mardi matin, Craigh Horsfield était seul à bord de son bateau portant le numéro 127. Il s’est confié à Le-Mauricien avec à ses côtés sa femme Caroline et sa fille Anna.
Les traits tirés mais d’une grande humilité, Craigh s’exprime d’une voix posée et raconte qu’il vit à Seattle et travaillait dans l’industrie du logiciel. « I quit my job on the spot to go on this trip », lâche-t-il.
Maurice est la deuxième étape de ce tour du monde. Craigh et Oliver sont les gagnants de la plus longue étape de la course, entre Mindelo au Cap-Vert et l’île Maurice. Les compétitions, Craigh Horsfield s’y connaît, faisant de la voile son deuxième passe-temps, surtout qu’il a beaucoup navigué en France. Le Globe 40 est sa toute première grande course dont il s’en est bien tiré. « Les difficultés en mer sont de gérer son sommeil et d’avoir l’esprit clair quand on navigue, surtout le soir. Il est très difficile aussi d’être à l’intérieur du bateau pendant cinq semaines avec un espace restreint. La voile, c’est ma passion mais qui financièrement ne me procure rien. J’ai voulu arrêter un métier pour me consacrer à cette même passion, en me disant qu’à 48 ans, je vieillis et qu’il est temps de vivre à fond mon rêve », avoue-t-il.
Craigh relate qu’ils ont mis 35 jours et 10h42 à parcourir les 7 667 miles entre le Cap-Vert et Maurice. Un voyage parsemé d’embûches, de fatigue et – de coût. « Je suis parvenu à trouver des partenaires, nous partageons le coût de la course, presque un quart de millions en dollars américains et qui n’implique pas le coût du bateau », dira-t-il. La course du tour de la voile a démarré en avril de cette année et il a dû user de stratégies pour parvenir à rejoindre les eaux mauriciennes.
« Avec toutes ces destinations, cela paraît une folle aventure à première vue, mais la technique est de toujours laisser son esprit fusionner avec son corps, de façon à ce que lorsqu’on vogue, il y ait ce sentiment de pouvoir contrôler sa destinée. I just look for the freedom of the sea while skipping. The world news does not matter, people does not matter when you are skipping, you need to focus on your goal and your goal it’s only you that can make it or break it, no one is going to make it for you », poursuit-il.
« La peur est un moyen de se rassurer »
La stratégie du duo américain a consisté à rester en tête de la course tout en se donnant l’opportunité d’être le meilleur. Cette prise de conscience a permis au final à Craigh Horsfield et Oliver Bond de devenir le duo gagnant de la deuxième étape du tour de voile de Globe 40. À bord Oliver et Craigh se relaient et, avec beaucoup de retenue, Craigh avoue sentir parfois la peur le tenailler. Ce sentiment, dit-il, accompagne le risque que prend un navigateur.
« La peur est aussi un moyen de se rassurer, mais si on laisse cette peur nous accaparer l’esprit, on sera hors-jeu. Le Cap-Vert était plus facile que Tanger au Maroc, les eaux de l’océan Indien sont plus faciles à apprivoiser. On était sept en course, au final, on n’était qu’à cinq. On a tous eu des soucis avec nos bateaux, certains plus de malchance que d’autres. Sur “Amhas”, on a dû faire face à des coupures d’électricité, il fallait jusqu’au bout garder cet objectif en tête, réussir coûte que coûte à atteindre les rives mauriciennes », ajoute Craigh.
Dans ce périple Caroline, sa femme, et Anna, sa fille, ont choisi de venir soutenir Craigh à chacune de ses escales. Craigh parle aussi d’évasion, de possibilité unique de découvrir le monde, car ces escales comportent aussi de grands pays comme Auckland, la prochaine destination, la Polynésie française, les îles australes, Bora Bora, Papeete, l’Amérique du Sud, le cap Horn, Ushuaia, la ville argentine, l’île Grenade, l’Atlantique, soit au total une odyssée de 30 000 milles, 140 jours de mer, suivis de 120 jours d’escale. Une des raisons pourquoi ce tour du monde se joue en double est liée à la question de sécurité. « Je voyage et je vois le monde. »
Craigh ne manque pas d’avoir une pensée pour Mélodie Schaffer, l’unique femme du Globe 40. « Mélodie est tout aussi capable de bien faire qu’un homme. Dans ce tour de voile, il n’y a pas de masculin ou de féminin, on est tous égaux. Dans ce sport que vous soyez un homme ou une femme, vous pouvez naviguer. »
En lui demandant s’il a des regrets, Craigh Horsfield parle de choix du moment. « Ma fille aura 12 ans l’année prochaine. J’ai quitté mon travail, je suis à 100% au chômage. J’ai économisé de l’argent, je suis parti voir mon patron et je lui ai dit que je partais. Ce que je fais lors de ce tour de voile est un objectif purement humain, mais qui ne me rapporte rien financièrement. Ce sport est une bonne vitrine, un moyen d’être en contact avec son moi intérieur, ce côté spirituel et posé. »
L’humilité de Craigh est touchante. Pour l’instant, il vit sa vie au présent en se disant que demain, il aura d’autres ouvertures, d’autres possibilités de carrière. Mais le rêve de prendre le large, de faire corps avec la mer et de découvrir des pays sur un voilier lui a permis d’atteindre le Graal. C’est une expérience unique qu’il savoure pleinement durant son périple autour du monde avec Oliver Bond, son colistier, tout aussi engagé à faire de cette mission impossible une véritable réussite doublée d’une aventure humaine inoubliable.
À BORD DU SEC HAYAI : Frans Budel ou poursuivre le rêve de son père
Le Sec Hayai, piloté par Frans Budel et Ysbrand Endt, a pris la deuxième place du classement du Globe 40 à Maurice après 36 jours, 15h08 minutes et 40 secondes et 7 471 milles nautiques de navigation. Ils étaient dans les eaux mauriciennes, mercredi, savourant « une victoire bien méritée ».
Âgé de 51 ans, Frans Budel est propriétaire d’une entreprise de construction avec son frère jumeau. Il relate que son père était un loup de mer et adorait naviguer. « Il n’a pas réussi un exploit dans ce domaine, mais moi, j’ai choisi de relever le défi et de poursuivre le rêve de mon père. C’est la raison pour laquelle j’ai acheté le bateau Sec Hayai », dit-il.
Et quel est son état d’esprit ? « Je demande tous les jours à ma copine des nouvelles dans le monde à propos de la guerre en Ukraine. Je communique par WhatsApp avec des données illimitées, c’est le rêve. » Il confie : « Je suis très ému d’arriver en Auckland où vit ma sœur pendant 32 ans. Le tour de voile m’a permis de vivre ce rêve qui me rend émotif rien que d’en parler. »
Son coéquipier, Ysbrand Endt, âgé aussi de 51 ans, est un marin professionnel. Sa rencontre avec Frans Budel a été déterminante, ce dernier étant parvenu à le convaincre de sillonner les mers avec lui. « Je voulais partager le rêve de Frans. Avant d’être son coéquipier sur le Sec Hayai, il fallait qu’on soit en symbiose. On a démarré dans de petites courses et le duo que nous formons a fonctionné. »
Ysbrand Endt reconnaît que tout ne s’est pas bien passé en mer et qu’ils ont eu à faire face à des problèmes de coupures d’électricité alors qu’ils étaient au milieu de l’océan. « Je suis satisfait de notre performance. On a commis une toute petite erreur sur les 5 000 milles et on n’a jamais pu rattraper le peloton de tête. On est toujours dans la compétition, et on peut encore mettre les chances de notre côté pour ravir la première place. »

