JEAN-JACQUES SAUZIER
Le hasard est le grand créateur. Dans ce jeu d’enfant qu’est la vie, il dispose les pièces dans l’apparent désordre, dans la presque folie. Certains en feront des empires, d’autres un bonheur domestique. Hors des cadres, quelques-uns feront des tours de magie.
Ils s’en iront dans la vie, le nez en l’air, le regard bien trop sérieux, scruter le monde pour en extirper l’élixir qui n’est qu’eau de pluie ; fabulateurs et menteurs, capables de vous faire croire que les nuages pleurent. Je suis de ceux-là. Puisqu’incapable de vivre, j’écris.
Comment écrire un poème ?
Question en couperet posée ici même, dans la nouvelle médiathèque de l’Institut français de Maurice, par un de mes élèves. Je promène la question dans ce décor nouveau, espérant l’épiphanie. D’un livre à l’autre, d’une feuille raturée à l’autre, rien de bon, car les pompeuses citations masquent mon absence de franchise.
Adossé au rayon pour enfant, j’observe le mouvement du lieu d’où exhalent les senteurs sombres du bois. La nouvelle disposition joue avec l’espace. Le monde s’agrandit toujours quand les murs sont recouverts de livres.
Au centre, un îlot de gazon vert d’où pousse un arbre en bois, et de cette petite canopée peinte en vert tombent des lianes perlées de feuilles sèches, savamment pliées ; des étagères serpentent dans la presqu’île; des enfants courent dans tous les sens, d’autres lisent sous l’arbre.
Des livres à la couverture fraîche partent enserrés dans les bras énamourés des lecteurs séduits. Ceux que j’aime le plus sont cachés ; ils sont là, habillés de leurs vieilles couvertures trop pincées, avec au cœur la marque du temps où ils vivaient encore au Centre Charles Baudelaire…
Cher élève trop curieux,
Votre question m’a pris au dépourvu. S’il me faut vous faire franche réponse, je ne sais comment faire poésie. Ni recette ni méthodologie ! Je suis le fruit de beaucoup de hasard et sans doute est-ce là l’origine de mon écriture et, par extension, de ce que vous appelez poème.
Le hasard a voulu que je doive faire quatre-vingts kilomètres par jour pour venir au collège que vous fréquentez, comme moi avant vous. Dans une rue adjacente, une demeure d’un autre temps cachait un secret : le Centre Charles Baudelaire.
Voyez-vous, il m’est impossible de décrire ce lieu. Je pourrais vous parler de la grille blanche que rejoignaient les haies de bambous, mais pas du bien-être de les voir apparaître dans mes yeux d’enfant qui venaient chaque après-midi prendre ce qu’il fallait de livres pour les trop longs voyages.
Peut-être pourrais-je vous parler de la petite table en pierre qui accueillait les lecteurs solitaires le temps d’une quatrième de couverture. Non, je ne peux pas vous montrer la lumière qui filtrait parmi les feuilles immenses de l’arbre géant.
Je pourrais vous parler des bibliothécaires qui m’ont accompagné de douceur, chacun à leur façon : Shila, qui eut la gentillesse d’une mère, Pradeep, un bon rire et un mot de lecture, Oranne, élégante même quand elle demandait le silence, Miranda, discrète présence rayonnante et Emma dont le sourire réchauffait d’amour les cœurs.
Mais s’il me faut choisir et m’appesantir, je voudrais vous parler du bruit du plancher de cette bibliothèque. Elle avait un grincement si particulier, surtout quand vous alliez du côté de la philosophie. Là, dans ce craquement, vous sentiez que tous les livres vous regardaient, qu’ils tendaient l’oreille.
Alors et alors seulement, vous pouviez promener vos doigts sur le dos de ces petites bêtes. Parfois, je savais ce que je voulais, mais souvent, excusez-moi la phrase creuse, les livres me choisissaient. La lecture commençait debout et se terminait assise sur le plancher.
Mais je vous mentirais, cher élève, si je vous disais que je ne suis fait que de livres. J’en ai lu beaucoup, mais jamais assez. Certes oui, il faut beaucoup lire avant de prétendre un peu écrire. Mais il faut aussi savoir fermer le livre.
Savoir le fermer pour aller poser sa peine sur les perrons en béton de la vieille maison dans l’attente que les amis viennent exister malheureusement avec vous. De faire une rencontre bouleversante au point de jeter le livre dans les bambous pour se pendre aux lèvres jolies pendant une conversation infinie.
Comment écrire ? Il faut vivre beaucoup. Vivre intensément. Le monde est beau en haut d’une montagne, oui, mais croyez-moi, dans un regard égaré que votre œil seul capture, vous pouvez voir un univers radieux. Alors, que chacun de vos instants soit profond et léger ; riez et pleurez en même temps !
Quand vous aurez fini de vivre, s’il vous reste du temps, écrivez ce qu’il vous reste de cœur…
Une petite fille me touche le bras. Tu fais quoi ? Je la regarde debout dans son insolence innocente. Je fais un tour de magie. Elle se sauve en riant, sautille et saute presque par-dessus les rayons devant le regard consterné de sa mère. Elle a un livre à la main.
L’instant a été trop bref pour en voir la couverture. Elle est déjà à la porte et explique avec force quelque chose. Peut-être qu’elle dit qu’elle a vu un magicien. Je me demande ce qu’elle deviendra à force de courir ainsi parmi les livres.
Le hasard des jours a fait de moi un enfant du Centre, mais cette petite fille appartient à un autre monde, comme mon élève. Des enfants de l’Institut, peut-être. Des enfants à qui je souhaite de trouver les bons livres pour pleurer et apprendre à aimer la vie, à trouver des parfums délicats à suivre dans les escaliers et des lèvres à mordre contre les piliers.
Au fond, le lieu importe peu. Beaucoup passent et s’en vont, ne remarquent rien. Ce qui importe, ce sont les ponts que nous jetons par-dessus les abîmes pour les traverser, pour aller vers l’autre. Frôlements et rencontres, violentes collisions. Tout ce qui vit est feu pour la prestation.
Un tour de magie, petite fille. Et comme toi, foncer à travers la vie, un livre à la main.

