Jugdish Lollbeeharry : « Les travailleurs méritent une compensation salariale conséquente »

Jugdish Lollbeeharry est un syndicaliste qu’on ne présente plus. Même s’il n’a pas été à la Une des journaux pendant un certain temps, l’ancien président de la Government Teachers’ Union et ancien secrétaire général du Mauritius Labour Congress (MLC) continue néanmoins d’œuvrer dans l’ombre pour le bien-être des travailleurs depuis qu’il a pris sa retraite, en 2012. Il agit actuellement comme négociateur des employés de la Banque de développement de Maurice (DBM). Dans l’interview qui suit, le syndicaliste livre ses réflexions sur de nombreux sujets, notamment la flambée des prix, l’intention des employeurs d’importer plus de main-d’œuvre étrangère, les tripartites et le Metro-Express. Il considère ainsi que face à la hausse du coût de la vie, l’allocation de Rs 1 000 accordée aux salariés touchant moins de Rs 50 000 n’est plus suffisante. C’est pourquoi, dit-il, le gouvernement devrait accorder aux travailleurs une compensation salariale basée sur un taux d’inflation de 10%, au lieu de 7,2%. « Les travailleurs méritent une compensation salariale conséquente cette année », dit-il.

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Il semble que même après avoir quitté la présidence de la Government Teachers Union, vous êtes toujours resté actif sur la scène syndicale

Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un Come-Back sur la scène syndicale. Depuis que j’ai pris ma retraite, en 2012, j’ai toujours continué à m’occuper de mon syndicat, la Primary School Employees Union. Ce qui fait que j’ai eu l’occasion d’adresser des mémoires au gouvernement concernant tout projet de développement qui s’opère au niveau du cycle primaire. J’ai fait pas mal de propositions ces dix dernières années au gouvernement par rapport à la réforme du système éducatif.

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Maintenant, je suis négociateur auprès de la Development Bank of Mauritius Staff Association. À ce niveau, je dois dire que les négociations sont ardues pour sauvegarder l’intérêt de tous les employés. Je ne m’occupe pas pour ainsi dire d’une quelconque fédération syndicale, mais mes compétences sont parfois sollicitées çà et là par d’autres syndicats pour des conseils en vue de préserver les intérêts des travailleurs. Depuis que j’ai pris ma retraite, j’ai donc continué à œuvrer en faveur des syndicats et des travailleurs.

Quelle est votre réflexion sur les relations industrielles depuis que vous avez pris votre retraite ?

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Sans blâmer qui ce soit, car il y a beaucoup de syndicats qui font de leur mieux pour défendre les intérêts des travailleurs, j’ai comme l’impression qu’il y en a aussi certains, surtout dans le domaine de l’éducation primaire, qui ont tendance à caresser les choses dans le sens du poil. Cette politique de résistance, que j’avais instaurée à la GTU pendant au moins une vingtaine d’années, n’est plus là. J’ai l’impression qu’il y a un recul à ce niveau. Je pense que beaucoup de gens seront d’accord avec cette réflexion. Je le redis : je ne suis pas en train de blâmer qui que ce soit.

Dans le passé, la GTU organisait des assemblées générales et des assemblées de délégués assez régulièrement, et la GTU était plus agressive et présente dans la presse. Il n’y a pas beaucoup de revendications de nos jours. Je dois reconnaître cependant une chose : lorsque le gouvernement a amendé la loi pour venir de l’avant avec l’Employment Rights Act et bannir l’Industrial Relations Act, la situation est devenue plus facile pour les syndicalistes.

 

Quelle est votre plus grande satisfaction au sein de votre carrière de syndicaliste ?

Je me souviens que lorsque Showkutally Soodhun occupait le fauteuil de ministre du Travail, je lui avais fait une requête en tant que secrétaire général du Mauritius Labour Congress (MLC) pour que le gouvernement ratifie des conventions concernant la liberté syndicale et les droits des syndicalistes. Le gouvernement avait accepté de ratifier ces deux conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT). Il s’agit de la convention 87 sur la Freedom of Association et celle de 98 sur la négociation collective et la liberté de s’organiser.

Lorsque le gouvernement a ratifié ces deux conventions, j’ai alors envoyé une lettre à l’OIT pour leur expliquer que le gouvernement n’était pas en train de respecter ces deux conventions. L’OIT a ainsi écrit au gouvernement pour lui demander de retirer l’IRA. C’est à la suite de cette pression exercée par l’OIT que le gouvernement a décidé de remplacer l’IRA par l’Employment Rights Act et la Workers Rights Act. Ce qui fait que la loi industrielle, de nos jours, est beaucoup plus souple et en faveur des travailleurs. La loi industrielle a changé après une trentaine d’années. Je ne vais critiquer personne, mais je sais qu’il y a des politiciens qui ont dit qu’ils ont souffert de l’ancienne loi industrielle, mais lorsqu’ils sont venus au pouvoir, ils n’ont rien fait.

Je suis aussi fier de dire que, dans le passé, j’ai pu faire obtenir des promotions automatiques pour les instituteurs. D’abord des instituteurs qui sont devenus Deputy Head Teachers, et qui sont devenus par la suite des maîtres d’école. J’ai un grand Achievement que j’ai pu faire à la tête de la GTU. Autre grand Achievement de ma part : la construction du Teacher’s Centre de Quatre-Bornes, et qui a pu être construit grâce à la contribution des instituteurs. La liste est longue, mais je préfère m’arrêter là.

 

Où en est-on avec les négociations au niveau de la direction de la DBM ?

Le syndicat qui représente les intérêts des travailleurs de la DBM a fait un effort considérable en obligeant la direction à publier son rapport sur la révision salariale et des conditions de services des employés de la banque. Il faut préciser cependant qu’un an après la publication du rapport du Pay Research Bureau, les travailleurs de ce secteur sont toujours dans l’attente, car la direction a imposé certaines conditions. La première concerne une extension des heures de travail, ce que nous jugeons inacceptable, et la deuxième concerne un projet de restructuration.

Une révision salariale ne peut être accompagnée d’une restructuration. Nous avons appris que la direction a tenu une récente réunion où elle a signifié son intention d’émettre des Option Forms. C’est contraire aux dispositions de la Workers Rights Act et de l’Employment Rights Act. Je suis étonné de constater que la direction de la DBM ignore les dispositions de la loi industrielle. Nous espérons que le bon sens prévaudra dans l’intérêt des travailleurs de la banque et de la direction.

Les employés de la DBM ne sont pas prêts en tout cas à travailler jusqu’à 17h en jour de semaine. J’avais souhaité que le Management de la banque continue de négocier, car les travailleurs sont tombés d’accord sur le principe d’une augmentation salariale d’environ 13% et au-delà, et que les points litigieux soient arbitrés par le département Conciliation and Médiation du ministère du Travail pour la bonne marche des affaires de la banque et la satisfaction des employés. Il y a aussi une proposition de la banque pour réduire le nombre de Leaves des travailleurs. Là encore, nous ne sommes pas d’accord avec cette façon de faire, car il s’agit là des droits acquis des travailleurs.

Dans la lettre que vous avez adressée au Premier ministre, vous disiez que la façon de faire de la direction pourrait mettre en péril l’existence de cette banque ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Si la direction continue redi laliyn, il est certain que la banque aura à gérer certains problèmes industriels. Cette banque ne dispose pas de beaucoup d’argent actuellement. Le gouvernement a annoncé qu’il accordera des millions de roupies à cette banque, et si le gouvernement refuse de lui accorder un financement, celle-ci ne pourra plus exister.

La direction doit donc continuer de travailler avec son syndicat pour inspirer la confiance de ces employés. Cette confiance doit être la même pour les salariés qui viennent chercher des emprunts auprès de cette banque. Si la perception finit par se répandre à l’effet qu’il y a beaucoup trop de confrontations à l’intérieur de la banque, elle perdra sa réputation, ce qui pourrait inciter le gouvernement à créer une nouvelle organisation pour accorder les mêmes facilités.

Le gouvernement a pris la décision de payer les fonctionnaires plus tôt que prévu en raison de la fête du Divali. Que pensez-vous de cette décision ?

Cette décision est accueillie favorablement par les fonctionnaires. Je pense que cette initiative doit être suivie par les employeurs du secteur privé, car de toute façon, il faut payer les travailleurs à la fin du mois. Il n’y a rien de difficile pour les employeurs du secteur privé à emboîter le pas au gouvernement.

Je profite de l’occasion pour lancer un appel aux employeurs des secteurs clés de l’économie pour qu’ils en fassent de même. Je cite en exemple le secteur sucrier, le textile et l’habillement, et le secteur financier. Ils peuvent faire un effort spécial à cette occasion.

Quel regard portez-vous sur le coût de la vie actuel ?

De par ma fonction de syndicaliste, je suis appelé à côtoyer un grand nombre de travailleurs. Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a une exagération dans les prix affichés. Je suis tenté de dire qu’il y a beaucoup de commerçants qui sont en train de plumer les travailleurs en ce moment dans divers points de vente.

Il est vrai que le gouvernement a décidé d’accorder une allocation de Rs 1 000 pour les salariés touchant moins de Rs 50 000 pour amortir l’escalade des prix, mais toujours est-il que je ne crois pas dans l’affirmation selon laquelle le taux de d’inflation tournera autour de 7% cette année. Moi, je considère que le taux devrait tourner autour de 10%. Étant donné que le gouvernement dit qu’il annoncera des augmentations en décembre prochain, j’attends que le gouvernement tienne parole, car l’allocation de Rs 1 000 par rapport à cette escalade d’augmentations n’est pas suffisante. Le gouvernement devrait faire davantage d’efforts et accorder une attention particulière à la situation des salariés.

Les gens suivant de près ce qui se passe dans le monde constatent l’évolution de la situation en Angleterre, où des mesures sont  prises pour protéger les travailleurs. Un appel a été lancé à l’égard des employeurs pour éviter des conflits industriels. Pour l’heure, nous faisons face à un manque de main-d’œuvre, et le gouvernement, de concert avec le secteur privé, doit mettre en place des conditions pour que des Mauriciens se joignent à des secteurs ayant besoin de main-d’œuvre.

Beaucoup de jeunes Mauriciens ont décidé de quitter le pays pour des pays où les perspectives sont meilleures. Si on décide d’accorder un salaire décent aux jeunes, il est sûr et certain qu’ils reverront leur décision. Il faut savoir que le Canada est en train d’attirer des jeunes talents de plusieurs pays. Là où nous en sommes, le gouvernement et le secteur privé doivent conjuguer leurs efforts pour stopper cet exode de talents. Pour cela, les conditions de travail doivent être améliorées et le salaire doit être décent.

De nos jours, les jeunes ne veulent pas travailler pour dipin diberou pour Rs 12 000/Rs 13 000. Mais ils aiment leur pays et ne demandent pas beaucoup pour vivre décemment. Ce n’est pas de gaieté de cœur que ces jeunes quittent leurs familles et amis pour aller travailler à l’étranger. Avec le Covid-19 et l’effet dominos de la guerre en Ukraine, la situation est devenue difficile pour les pères de famille ou la cheffe de famille. C’est un fait que si un père de famille dépensait en moyenne Rs 7 000 à Rs 8 000 pour ses emplettes à la fin du mois, aujourd’hui, ses dépenses dépassent facilement les Rs 14 000/Rs 15 000. Les gens n’arrivent plus à épargner et beaucoup de Mauriciens vivent sur des dettes ou à crédit. L’heure est grave. Le gouvernement devrait réfléchir sérieusement à cette situation pour qu’elle ne s’envenime pas, car déjà, le secteur de l’hôtellerie crie au manque de main-d’œuvre.

Devrait-on revoir le salaire minimum ?

C’est inévitable. Avec Rs 11 000, je ne crois pas que quelqu’un puisse aspirer à un grand avenir. Le gouvernement devrait même revoir le salaire minimum de façon régulière, même si certains employeurs ne sont pas d’accord avec cette idée. Mais les employeurs n’ont finalement pas le choix. S’ils veulent attirer les compétences, il faut y mettre le prix, car ce sont des hommes et des femmes qui font rouler les entreprises, et pas les employeurs. Or, ces derniers appellent le gouvernement pour pouvoir importer de la main-d’œuvre étrangère. Nous ne sommes pas contre l’idée si on ne trouve pas les compétences à Maurice, mais il ne faut pas que les employeurs se servent de la main-d’œuvre étrangère pour diminuer l’importance de la main-d’œuvre locale.

La responsabilité n’est pas sur les épaules des employeurs, mais sur celles du gouvernement. Le gouvernement devrait veiller à ce que les employeurs ne profitent pas de la situation pour tenter d’amener des travailleurs étrangers, qui vont majoritairement travailler dans une entreprise.

Dans chaque compagnie, le gouvernement devrait faire en sorte qu’au moins 80% des emplois soient réservés aux Mauriciens. Valeur du jour, je dispose d’informations selon lesquelles dans le secteur du tourisme, beaucoup d’employeurs ont signifié leur intention d’importer beaucoup plus de travailleurs étrangers. Il ne faut pas que le gouvernement laisse perdurer une telle situation, car il faut que les Mauriciens travaillent pour leur pays, et que le secteur touristique continue de grandir avec de la main-d’œuvre locale. Il faut savoir que de nos jours, l’avenir du pays dépend toujours de l’industrie touristique. Le gouvernement a le devoir et la responsabilité de protéger l’emploi des Mauriciens et d’encourager nos salariés à travailler dans ce secteur.

 

Les prochaines tripartites portant sur le paiement de la compensation salariale annuelle auront lieu prochainement. Qu’attendez-vous du gouvernement ?

Il doit faire de sorte que les travailleurs soient compensés au maximum. Je pense que baser la compensation salariale sur un taux d’inflation d’environ 7,2% n’est pas logique. La compensation salariale devrait être au-delà de 7,2%, car le coût de la vie continue d’augmenter de jour en jour, et je pense que la compensation salariale devrait être basée sur un taux d’inflation minimum de 10%. C’est ce genre de compensation qui soulagera les travailleurs afin qu’ils puissent maintenir un niveau de vie décent et s’occuper de leur famille.

Le gouvernement a l’habitude de dire que Maurice est un des pays les plus riches d’Afrique. Il doit cependant aussi s’assurer que le pouvoir d’achat des Mauriciens est meilleur que les autres pays africains. Si nous disons que nius vivons bien à Maurice, cela veut certainement dire que notre Gross Domestic Product par tête d’habitant est plus fort dans cette partie du monde. Le gouvernement devrait en tout cas améliorer cet Income Per Head” pour que les travailleurs puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Si les travailleurs sont frustrés, le pays n’avancera pas.

En tant que syndicaliste, j’ai toujours considéré que l’optimisme fait bouger les choses. C’est pourquoi je dis que l’avenir de Maurice est très brillant avec le secteur financier, l’économie bleue et le textile/habillement. Il y a certes beaucoup d’améliorations à faire, et le gouvernement devrait au plus vite entamer des démarches pour relancer le secteur de la pêche et de l’économie bleue.

Or, que faisons-nous de notre immense superficie maritime ? Je suis d’accord que le développement de l’économie bleue prendra un certain temps, car il faut trouver du financement et des investisseurs. Mais si nous arrivons à lancer l’économie bleue, ce sera pour le plus grand bien des travailleurs et du pays. Je pense que c’est l’économie bleue hissera le pays au rang des pays développés, comme Singapour.

C’est un signe très encourageant pour le pays lorsque nous entendons que des représentants de plusieurs pays africains disent qu’ils sont venus à Maurice pour copier notre modèle et développer leurs pays respectifs. Notre politique de développement doit continuer de se poursuivre pour que Maurice devienne véritablement une référence.

Le Metro-Express a démarré ses opérations commerciales entre Curepipe et Port-Louis. Quelle est votre réflexion sur ce mode de transport alternatif ?

Le métro est définitivement un mode de transport alternatif moderne qui sera bénéfique à tous les passagers mauriciens. On nous a dit que le métro ira plus tard à Réduit et Côte-d’Or. Le gouvernement a aussi signifié son intention d’étendre le métro dans le Nord du pays et à Mahébourg. Dans les années à venir, je pense que le gouvernement devrait songer à étendre le métro à travers le pays pour la modernisation et le développement du secteur du transport.

La State Trading Corporation (STC) a décidé d’importer des produits de première nécessité pour stabiliser les prix sur le marché. Comment voyez-vous la situation sur le terrain ?

C’est une bonne initiative d’autoriser la STC à importer de l’huile comestible, des grains secs, etc. Nous constatons que depuis que la STC a mis son nez dans le secteur, le prix de l’huile comestible a commencé à baisser. Mais je pense que cela ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. La STC doit poursuivre ses efforts pour l’importation d’autres produits essentiels, car cela empêchera le taux d’inflation de prendre l’ascenseur et des commerçants malhonnêtes de faire la pluie et le beau temps.

Cependant, j’ai comme impression que les inspecteurs du ministère du Commerce ne sont pas en train de faire leur travail de façon soutenue, car lorsque nous entrons dans les boutiques, un peu partout, on constate que les prix des mêmes commodités ne sont pas vendus au même prix. Je ne dis pas que le gouvernement doit fixer les prix de tous les produits, mais il doit cependant le faire pour les produits essentiels, comme le riz, l’huile, les grains secs, et même la viande et le poisson. Il devrait exercer un contrôle nécessaire pour protéger les consommateurs et les Mauriciens en général.

« De nos jours, les jeunes ne veulent pas travailler pour “dipin diber”ou pour Rs 12 000/Rs 13 000. Mais ils aiment leur pays et ne demandent pas beaucoup pour vivre décemment. Ce n’est pas de gaieté de cœur que ces jeunes quittent leur famille et leurs amis pour aller travailler à l’étranger »

« Je ne dis pas que le gouvernement doit fixer les prix de tous les produits, mais il doit cependant le faire pour les produits essentiels, comme le riz, l’huile, les grains secs, et même la viande et le poisson. Il devrait exercer un contrôle nécessaire pour protéger les consommateurs et les Mauriciens en général »

« Si un père de famille dépensait en moyenne Rs 7 000 à Rs 8 000 pour ses emplettes à la fin du mois, aujourd’hui, cela dépasse facilement les Rs 14 000/Rs 15 000. L’heure est grave »

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