CHRONIQUE : La mer retrouvée

La peur de mourir est une sûre prison. Les confinements à répétition ont gravé en nous des commandements nouveaux : tu ne toucheras point ton prochain ; tu mettras le monde à bonne distance.

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Comme tous prisonniers précautionneux, j’évite le monde et lui préfère des images garanties stériles. Dans ma caverne, enchaîné au défilement continu des séries débilitantes, je suis l’alouette devant le miroir noir de la modernité. Plumée volontaire.

Un soir d’hiver, caprices de la fée électricité, les chaînes tombent. Hébété de la liberté retrouvée, j’ai erré sans buts dans l’attente de retrouver les illuminations de mon écran.

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Du noir, j’ai extirpé une antique bougie rouge et les hasards de son feu ont promené mon regard sur un livre abandonné dans un coin. Un été avec Rimbaud par Sylvain Tesson aux Éditions des Équateurs.

J’ai tourné les pages jusqu’au fond des heures de la nuit. Cet essai, captivant au demeurant, se veut une invitation au voyage dans la vie trouble d’Arthur Rimbaud, mais surtout dans les vers qui l’ont lentement rongé jusqu’à l’os.

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Avec la dernière page est venu le matin. Le soleil, de ses doigts chauds, a dessiné dans la fine pluie, un arc-en-ciel. Je voulais vivre.

N’ayant pas l’âme solide, longtemps j’ai évité Rimbaud.  Chenapan, j’usais pourtant de ses formules pour faire le malin. Le blâme tombait sur l’autre « je » qui ne faisait mes devoirs. Nous finissions tout de même en retenue, car il est notoire que les maîtres d’école sont certifiés sans poésie ni humour. Sans âme, donc.

Sylvain Tesson, lui, en avait une. Ce géographe de formation avait tôt eu l’intuition que pour faire sens du monde, il fallait de ses sens le toucher. À pied, à vélo ou à moto (parfois même à cheval), il ramène des récits de voyage augmenté d’une autre réalité : celle de la pensée.

Il ne s’agit pas de se prendre narcissiquement en selfie durant la performance. Tesson demande plutôt aux chemins de mettre en branle son esprit dans l’expérience de la solitude. Ce wanderer (vagabond de la poésie romantique allemande) se promène dans l’espace sans attente, sans attache.

Écrivain voyageur, mais plus encore. Les distinctions reçues prouvent que l’épithète est superfétatoire. Renaudot, Goncourt de la nouvelle ou Médicis essai, excusez du peu. Sylvain Tesson a une pensée et un sens de la description qu’il offre avec une justesse de style devenue rare au temps de la messagerie instantanée et de l’écriture dite inclusive.

Il aime la langue et la célèbre.  Comme Rimbaud avant lui. Sans doute est-ce là le lien qui les unit qui intime à Tesson de nous promener dans Un été….dans le cœur du poète, c’est-à-dire son œuvre. Force extraits des poèmes sont mis en exergue à l’encre bleu ; celui des écoliers.

Toutefois, il ne faut crier à l’hagiographe ni au biographe, d’ailleurs. Ce ne sera pas non plus une savante herméneutique pour faire sens de toutes les branches qui peuplent la forêt rimbaldienne.

Juste une promenade.

À l’origine, une série radiodiffusée, son essai en garde les traces. Les phrases écrites retiennent le soupçon de la scansion de la prose déclamée. Dans les trois parties, les idées dans les chants se font écho, se répètent, se sourient de partout. Lecteurs, c’est une boîte de chocolats, vous avez le choix. Attention, certains ont le cœur amer.

Ainsi, en trois chants, celui de l’aurore, du verbe et de la piste, Tesson nous promène dans les paysages de l’enfance du poète, car il croit que « Les lieux sculptent les hommes, j’étais heureux de m’infuser dans cette campagne froide. Elle expliquait l’enfant Rimbaud. »

Marchons, en chantant.

Dans ce premier chant, Tesson nous peint le bon élève qui a tôt su ce qu’il voulait être. Poète. Plus que cela ! L’enfant veut être Voyant. Il est gourmand, il veut « Tout réinventer, tout vivre, tout redire. Tout abattre d’abord. ».

Mais le petit albatros a les ailes trop grandes, déjà ; sa famille trop terrienne pour comprendre ses azurs purs, les lettrés parisiens trop confortables pour la fureur du génie.

Incompris toujours, Arthur Rimbaud fuira après avoir volé le feu des images d’un autre monde. Déroutant pour le sens commun, sa vie et ses vers seront communiés dans trop de chapelles différentes.

Tesson le déplore, car les récupérations idéologiques font peu cas de la poésie. Hélas, l’amant sur qui l’on tire fait de l’ombre au poète.

Marchons dans le chant suivant, celui du verbe afin d’y trouver le cœur de l’enfant ailé, son œuvre. Son projet est fou, mais le génie peut tout : transmuter l’eau en feu même.

Dans Une saison en enfer Rimbaud l’affirme, Tesson le confirme, « Il a donc réussi à exprimer l’inexprimable. ». Lecteurs, gravons dans nos cœurs à l’encre bleue L’alchimie du verbe.

Arthur est un truand qui jette aux visages des images brutes et acides, incompréhensibles, mais sublimes. Il s’attaque au sens, sans vouloir faire sens.

Quelques années plus tard, il jette ce qu’il reste de lui sur des feuillets. Arthur Rimbaud a trouvé Les illuminations. Il les confie à Verlaine et s’enfonce dans le silence.

Plus de poésie. Le Voyant se crève les yeux et se coupe les ailes. Tesson le suggère, peut-être qu’il voulait fuir les images et retrouver le réel, comme dit Nietzsche, se contenter du monde. Ou alors, juste se fuir…

Dans le chant final, celui des pistes, Tesson nous mène en sentiers inconnus. Voilà le poète marcheur. Arthur se sauvait des jupes de sa mère et des pupitres froids pour retrouver la chaleur des forêts. Ces premiers vers ont le parfum des sous-bois et de l’écorce.

Il fugue jusqu’à Bruxelles, il erre dans les bras de Verlaine et il s’use en Abyssinie.  Une vie à marcher dehors.

Pour Tesson, le poète avale le paysage, dévore l’expérience des sens pour la transmutation poétique. Toutefois, l’addition est lourde pour qui veut manger le monde. Rimbaud meurt à 37 ans, dévoré par le cancer.

À bien des égards, Sylvain comprend Arthur ; ceux qui ont trop de mots et de maux sous le scalp sont frères hors du temps. Mais il met en garde : « Camarade adolescent qui t’apprête à chausser tes semelles de vent, attention ! Souviens-toi d’Arthur : voyager, c’est promener son mal de vivre en croyant le semer ! »

Après une nuit en apnée dans la vie d’Arthur Rimbaud, il faut reprendre son souffle. Il faut ouvrir les portes et appeler le vent. J’ai ouvert un livre aussi.

Tesson propose un jeu : prendre au hasard un vers de Rimbaud, le déclamer et attendre que montent les images.

Je joue et trouve dans une embarcation ivre : des arcs-en-ciel tendus comme des brides.

Une forêt ancienne que traverse une rivière, des oiseaux silencieux, ma solitude et devant moi un arc-en-ciel. Les couleurs ont le goût des chaînes, ces attaches que l’on met aux bêtes sauvages pour les brider de leur liberté.

Arthur a dû longtemps sentir le mors sur la langue. Impossible de se suffire, de demeurer là. Cet enfant perdu dans les arbres trop grands n’aura eu qu’un rêve, au fond, de trouver l’arc-en-ciel, lui cracher dessus et le dépasser.

Tesson nous invite à voir par-dessus le mythe et à l’intérieur de l’œuvre. Pour se faire, il a organisé l’évasion du Prince hors des académies ennuyeuses et des arides biographies. « La poésie est mouvement ». Mettez vos godillots, lecteurs, laissez revenir la poussière sur les vers qui sont nés des rues et des sentiers.

Surtout, lisez mes enfants. Notre temps à bien des maux, mais le plus terrible c’est le manque des mots. Au début était le Verbe, mais il s’essouffle. Et dans ses derniers soupirs, la pensée balbutie et devient imprécise. Alors, la violence et la guerre toquent à la porte.

Après rencontre, « je » était devenu autre. Le climat était toujours anxiogène et la peur de mourir suffoquait plus que la maladie. Je tremblais encore un peu, mais j’allais avec au cœur Arthur : « Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, la rivière et les mers ? Et à présent l’existence de cul-de-jatte ».

Comme beaucoup, prisonniers précautionneux, je m’étais amputé les jambes par peur de mourir. L’envers de la mort n’est pas la prudence, mais la vie. Tesson invoque Valéry pour son dernier chapitre : « Il faut tenter de vivre. ».

Oui, il faut.

Il faut mettre le pied dehors, dans les microbes de la terre en gardant au cœur que la mort peut à toute heure nous emporter rejoindre les ombres. En attendant, continuons. Toujours. Passons en paix, des livres pleins les poches, à côté des arcs-en-ciel fabulateurs pour retrouver la vraie vie et dire ces vers sublimes :

Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil.

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