Par un atavisme souverain, le Mauricien n’aime pas le changement. Tout à ses habitudes et aux lieux communs de sa vie, il vogue, tranquille et content ; heureux en eaux connues, toujours sifflant l’air du « on a toujours fait comme ça ».
Un brin martial, la chansonnette, il l’apprend en communauté. Elle peut être ethnique, religieuse ou pis encore, professionnelle. C’est le fameux esprit de corps dont tout écart mène au froncement de sourcil voire à la franche tape sur les doigts, ou ailleurs pour les plus transgressifs.
Mais s’il y a bien une bête dans le bestiaire mauricien qui est rétive au changement, c’est bien l’enseignant. Je ne parle pas des changements qui viendraient du monde merveilleux des pédagogues de cour qui jouissent de reformer la réforme de leur réforme pour mieux reformer leur réforme.
L’enseignant mauricien, je généralise pour le propos, n’aime pas le changement, n’aime pas la dérogation à la pratique courante et usée. Ainsi, même si visiblement la salle de classe s’écroule, il continuera, au feutre ou à la craie, à noter sa leçon bien apprise au tableau, à remplir son carnet bien ordonné pour monsieur l’inspecteur.
« On a toujours fait comme ça ».
Et je le comprends, au fond. Tout changement suppose une prise de risque, une sortie dans l’inconnu, un moment de flottement et un effort sur soi. De plus, tous les soutiens manquent toujours et la pluie de critiques trempe si facilement.
Ajoutons à cette malformation professionnelle que la soupe que l’on nous sert, les ateliers de torture qui devraient nous aider à innover, sont farouchement mauvais. Toujours paternaliste, souvent servi par un incompétent, même le plus guindé des enseignants voudrait faire l’école buissonnière.
On a toujours fait comme ça, mais pas cette fois-ci. Et il faut le saluer.
La semaine dernière plus d’une centaine d’enseignants de français de Maurice, de Rodrigues, de la Réunion, de Madagascar et d’autres pays d’Afrique ont bénéficié des formations du BELC, toutes axés sur l’enseignement du français langue étrangère.
À l’initiative, le Service de Coopération et d’Action culturelle de l’Ambassade de France à Maurice, l’Institut français de Maurice…avec le soutien du ministère de l’Éducation de Maurice. Bien faire n’est pas si compliqué quand on y pense. J’espère que certains auront appris qu’on peut aussi faire comme ça…
J’ai eu la chance de suivre les formations du BELC par le passé. Certes toujours innovantes, elles butaient pour moi contre la triste réalité mauricienne. Dès qu’un formateur proposait quelque chose, l’instinct me ramenait aux contraintes plutôt qu’aux possibilités : trop d’élèves par classe, pas assez de temps, manque de ceci et de cela…
Cette fois, ça a été différent. Peut-être avais-je choisi un module plus en adéquation avec ma sensibilité propre. Ainsi, lundi matin, j’étais attablé dans un drôle de module : créer et animer une émission de webradio avec les élèves. Cette semaine allait changer l’enseignant que j’étais.
Souvent l’on mise tout sur le programme, sur le contenu aux grandes lignes tirées par les pédagogues dans leurs tours d’ivoire. Et l’on oublie une chose simple, un programme n’est rien sans un cœur et une voix qui le porte.
Oui, l’enseignant par sa personnalité, par l’âme qu’il met, fait une différence. Et avoir Guillaume Vallet de l’île de la Réunion comme formateur comme accompagnateur a fait toute la différence, pour moi et, mais aussi pour mes camarades de classe.
Au fil des sessions, je me suis demandé ce qu’il avait de plus. Son secret de fabrication, certains diront la bienveillance, mais je crois qu’il aime tout simplement ce qu’il fait. L’amour est terriblement contagieux ; certaines infections sont salutaires aux cœurs qui s’ennuient et désespèrent.
L’amour de l’enseignement, de la transmission, au grand dam de certains, ne s’apprend pas. L’on ne « devient » pas enseignant. L’on est ou l’on n’est pas. Certains ne le sont pas. D’aucuns sont de petits fonctionnaires, des sangsues sans âme qui se repaissent de leur propre satisfaction. Salaire et vacances avant tout.
Guillaume Vallet valait mieux que ça. Nous l’écoutions tous, captivés, poser les bases de son cours. Les biais qui l’avaient mené vers l’enseignement, les projets de webradio qu’il avait portés et comment cela finissait par gagner le cœur des élèves. J’étais dubitatif au début.
Mais quand Guillaume a donné le premier « devoir », j’ai compris que j’allais me convertir. Il fallait sortir, aller dehors. Quel meilleur moyen de faire classe que de sortir de la salle !
Équipés de micro, nous allions dans les couloirs pour attraper les sons qui perlaient de la lumière de Moka. Il faisait beau. La montagne était belle. Nous avions à l’oreille ces équipements hypersensibles qui nous racontaient les bruits du monde.
Jamais, je n’ai si bien entendu le bruissement de l’herbe ni la chute de l’eau qui bute contre les choses. Les feuilles disent une histoire selon le gré du vent. Je l’ai entendue. Dans mon casque, j’ai entendu les voix, leurs accents si particuliers qui ont le goût sonore de la terre foulée. La voix est une magie actionnelle.
Nous étions des chasseurs de papillons qui revenaient en classe avec des filets pleins. Il fallait trier, ordonner, organiser. Guillaume nous accompagnait dans le montage et dans le nettoyage des pistes capturées. Tout cela se faisait dans la joie et la discussion sur un champ des possibles.
Nous apprenions les métiers de la radio, l’écriture si particulière qu’elle demande, la maîtrise technique qu’elle suppose. Et de nous émergeaient des idées pour impliquer nos élèves dans tel projet. Notre formateur enrichissait nos idées et nous proposait des pistes nouvelles, en toute bienveillance.
Ainsi allaient trop vite dans les jours, car nous ne faisions pas qu’apprendre, nous étions investis dans ce projet. À la fin du cours, nous devions faire une émission de webradio et la présenter à tous. L’attestation, le morceau de papier importait peu. Nous fabriquions ; nous étions dans la forge d’une création commune. Notre radio. WeBELC.
Apprendre avait du sens. Sans doute est-ce cela qui manque à nos classes, du sens. Pas juste pour l’enfant, mais aussi pour l’enseignant qui fait plus que de la supervision. Il accompagne, il s’embarque, il s’investit, il met son cœur sur le pupitre.
Tout cela ne gomme pas les contraintes de la réalité, je sais. Et le courage de faire finit souvent en peau de chagrin. La vie administrative et les collègues sombres nous usent. Et l’argent manque. Il manque toujours. Pourtant, je crois que j’ai l’essentiel : le désir de créer.
Et j’ai autre chose dans mon escarcelle : la magie du BELC. La confluence des êtres épars réunis un instant pour garder intact le feu. Le BELC, c’est la rencontre des êtres qui à travers toutes les difficultés, à travers tous les hivers, portent ce que Camus appelle un invincible été.
Quand le désir pâlit, quand la flamme vacille dans le vent, je sais que je peux tendre la main. J’ai des collègues de cœur partout et ailleurs ; celles et ceux qui partagent mon désir de faire grandir l’enfant.
Il n’y aura qu’à aller voir Amel d’Algérie mettre toute son énergie à l’œuvre, Batmini de Maurice porter des projets à bout de bras, Gérard de Madagascar transmettre la passion et Henri du Malawi qui dit oui à la vie.

