Interrogations politiques : un 3ème Gouvernement de Pravind Jugnauth ?

PARVÈZ DOOKHY

- Publicité -

Aux élections, l’on fait habituellement le bilan, le bilan du Gouvernement sortant. Il faut rendre des comptes au Peuple. Cependant, il y a aussi la prospective, élément d’analyse souvent oublié. Qu’est-ce que serait, sur un plan rationnel (et non de la voyance), le Gouvernement sortant s’il est reconduit aux responsabilités aux prochaines élections générales.

En ce qui nous concerne, si Pravind Jugnauth remporte les prochaines Législatives, ce sera son 3ème Gouvernement. Qu’est-ce que cela représente ? Qu’en sera-t-il ? L’électeur se doit de se poser cette question.

- Publicité -

Pour y répondre, l’électeur doit se projeter intellectuellement dans la victoire de Pravind Jugnauth aux élections de 2024. Son éventuelle victoire signifierait par définition la défaite de ses adversaires les plus connus, notamment de l’opposition parlementaire réunifiée et en l’occurrence des Navin Ramgoolam, Paul Bérenger et Xavier-Luc Duval.

Ce serait alors la cinquième défaite consécutive du MMM de Paul Bérenger, troisième du PTR de Navin Ramgoolam et deuxième du PMSD de Xavier-Luc Duval. Leur défaite pourrait aussi entraîner leur défaite personnelle dans leur circonscription donnée. À Maurice, tous les leaders politiques, des grands partis, ont été personnellement battus aux élections.

- Advertisement -

Il va sans dire que ce serait un coup de massue énorme pour les activistes des trois partis susmentionnés. La démobilisation dans leur camp serait très élevée et des voix se lèveraient sans nul doute pour contester leur leadership.

Navin Ramgoolam et Paul Bérenger sont d’un âge avancé. Ils pourraient alors être contraints, par la force des choses, de prendre leur retraite politique ou, à tout le moins, se mettre en retrait. Ce serait difficile, voire impossible pour eux, d’offrir au Peuple une autre perspective sous leur direction.

Dans cette hypothèse, Pravind Jugnauth serait alors face à un vide, à moins que les nouveaux partis et partis citoyens aient réussi à avoir un nombre important de députés à l’Assemblée.

Face au vide, Pravind Jugnauth pourrait s’estimer imbattable, l’homme le plus fort, aux victoires consécutives, comme son père en 1991.

Ce troisième éventuel Gouvernement de Pravind Jugnauth pourrait, dans une certaine mesure, être comparé avec le 4ème Gouvernement d’Anerood Jugnauth, celui de 1991 à 1995 (le tout premier Governement d’Anerood Jugnauth a été de très courte durée, puis un autre de 1983 à 1987, puis jusqu’en 1991 et ensuite le 4ème jusqu’en 1995).

Pravind Jugnauth pourrait avoir le sentiment qu’il n’a plus de compte à rendre à personne, n’ayant pas en face de lui une opposition forte ou historique. Il adopterait alors la posture de l’excès : l’excès car invincible.

Ce sentiment d’absence d’opposition ou l’idée de ne plus avoir de compte à rendre peut être comparé, toute proportion gardée, au deuxième mandat d’Emmanuel Macron en France, très différent de son premier notamment en ce qui concerne le peu de recherche de consensus.

Par conséquent, ce que Pravind Jugnauth a pu réaliser timidement ou difficilement sous ses précédents Gouvernements, il pourrait alors passer à l’étape supérieure, imposer sa volonté contre toute une partie importante de la population.

On ne peut pas ne pas légitimement s’interroger sur la question de la politique de l’expansion de l’influence de la République de l’Inde à Maurice, politique transcendantale de toutes les actions du Gouvernement de Pravind Jugnauth. Plus rien ne pourrait le stopper dans une telle démarche.

Qu’en serait-il de la dégradation des institutions, de la mainmise du Premier ministre sur les contre-pouvoirs, les organes d’arbitrage et/ou de régulation ?

L’actuel Gouvernement de Pravind Jugnauth est caractérisé par la mise sous tutelle de toutes (ou presque) des institutions de la République : la Présidence, la Présidence de l’Assemblée, la Police, les autorités administratives indépendantes, les autorités locales…

Tout indique que ce phénomène de vassalisation des pouvoirs et contrepouvoirs se poursuivrait. Tout dirigeant voudrait, par définition, être le maître absolu. L’Histoire peut nous le rappeler à outrance.

L’indépendance et le professionnalisme des forces de l’ordre sont régulièrement questionnés tant par les citoyens que les autorités judiciaires. Aucune action ou mesure n’a été prise voire même annoncée par l’actuel Régime pour en remédier de quelque manière que ce soit. Il va sans dire que la manipulation de l’appareil policier à des fins politiques et personnelles pourrait s’accentuer.

Maurice recule sur le plan des libertés, de la liberté de la presse. L’actualité en témoigne des atteintes régulières aux droits à l’information. Le Mauricien est par ailleurs toujours privé du droit à la pluralité des informations télévisées locales. Pourrait-il espérer la fin du monopole de la Télévision d’État et en particulier sur l’information télévisée ? La société semble s’accommoder d’un tel état de fait sans trop s’interroger sur l’absence de pluralisme au sein de l’audiovisuel. L’accès à l’information et aux documents administratifs est tout aussi difficile. Au mieux, dans le cadre d’un éventuel 3ème Gouvernement de Pravind Jugnauth, ce serait le statu quo, au pire une nette dégradation des droits à l’information.

La méritocratie serait complètement renvoyée, effacée et remplacée par la courtisanerie (du pouvoir).

Sur le plan des mœurs, de leur évolution, Maurice est sans contestation aucune une société conservatrice. Nous sommes à l’écart des grands mouvements de la libération des mœurs, d’anéantissement des tabous.

Pravind Jugnauth affiche de manière ostentatoire une ou sa religiosité. Il veut incarner et s’affiche comme le Premier ministre gardien de la bonne moralité, selon une définition qui lui est propre. Son récent discours sarcastique sur la sexualité à l’Assemblée Nationale démontre à quel point il ne prône aucune évolution des mœurs. Il tend à faire de Maurice une République des religions ou même des fondamentalismes religieux. Le poids des religions s’est incontestablement appesanti sous la primature de Pravind Jugnauth.

La religion est souvent utilisée, exploitée politiquement en vue de contenir les citoyens, les empêcher de s’interroger, de remettre en cause la légitimité soit de l’action du dirigeant ou du dirigeant lui-même. Pravind Jugnauth s’inscrit dans cette démarche. C’est sa stratégie politique. Son électorat n’est pas la jeunesse mais les personnes âgées, celles qui par ailleurs exercent rigoureusement leur droit de vote.

Pravind Jugnauth ferait de Maurice une société ultraconservatrice.

Ce sont quelques thématiques abordées.

L’interrogation est : est-ce que ce serait, dans le cas d’un 3ème Gouvernement (ou dans le langage commun, de mandat) de Pravind Jugnauth, celui de trop ou encore le 2ème Gouvernement en bien pire ?

- Publicité -
EN CONTINU
éditions numériques