Requiem pour une colline…Au complice et ami de toujours : Jean Claude

On en connaissait les moindres recoins… ses nids de fourmis rouges, son bosquet d’épineux, ses framboises sauvages si sucrées en saison, ses cachettes les plus secrètes et intimes, ses pentes sur lesquelles on roulait en boule pour terminer dans le canal, ses caméléons pas timides ni sauvages pour un sou, ses mangoustes qui jaillissaient des broussailles et se faufilaient vers on ne sait quel habitat mystérieux…

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Il y avait aussi son ultime sommet, un énorme rocher comme pour rivaliser à l’échelle de nos dix-douze ans avec le Pieter-Both que l’on voyait au loin vers la droite… il m’arrivait de venir m’asseoir sur ce belvédère pour lire un tikomik (Akim, Rodéo, Blek Le Roc, Pim Pam Poum, …). Ces publications qui foisonnaient étaient passées par tant de mains que les pages étaient devenues comme du papier-mousseline…

Une vue satellitaire de l’ex-colline devenue friche, Curepipe Road

Mais j’y venais aussi pour des choses plus sérieuses : comprendre le théorème d’un certain Pythagore (quelle idée d’avoir un nom aussi barbare !!!) ; apprendre les tirades de Brutus et de Mark Antony de Julius Caesar du bon vieux Shakespeare en espérant un jour être acteur de théâtre ou – rêve impossible – de cinéma ; mémoriser les bienfaits des deltas en géographie en voyageant dans la tête vers le Nil ; chercher l’inspiration pour ce fameux sujet libre exigé pour le lendemain par le prof d’anglais (en fait, une punition pour avoir participé à un chahut pas possible en classe) …

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Enfin, pour… ben, pour rêvasser tout court… pour penser à ce que, lors de notre promenade hier sur la route de Piton du Milieu, Marcel Cabon m’avait raconté… Et, aussi, pour ne penser à rien du tout… bêtement… pour jouir de l’instant présent, de l’environnement naturel, de la vue imprenable… C’est bon aussi, le vague à l’âme sur la colline…

Sur le figuier en entrant à gauche côté Furlong, on n’avait jamais vu de figues, à vrai dire… Le bosquet d’eucalyptus plus loin, le long de la rue, servait, lui, à plein de choses… poteaux d’exécution pour pilleurs de diligences capturés lors de parties de cow-boy, lieu de captivité pour les Peaux-Rouges dûment pris au lasso et ligotés… Il arrivait même qu’on oublie certains captifs infortunés jusqu’à tard dans la nuit…

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Sur sa droite, l’ancienne maison de Marcel Cabon

Le long de la montée à droite côté Castelain, c’était la glissade garantie les jours de pluie, nous permettant de rentrer avec les shorts maculés de boue à notre grande joie… Pourquoi donc nos mères faisaient la gueule ? Jalouses qu’on se soit tant amusé ? À droite de cet accès, la maison de Marcel Cabon : elle était petite et basse mais Cabon y vivait quand même avec une foule de personnages, héros du quotidien campagnard des mythiques Brunepaille et Crève-Cœur qu’il nous faisait découvrir dans Le Mauricien, puis Advance

Ces deux accès menaient à la plate-forme avec, en contrebas, les L’Homme et les Hanoomanjee à gauche, les d’Argent et les Bayaram en face et le Picard à droite… C’est de là que nous faisions voler seringoles, roi des airs, patangues… Les plus jeunes se contentaient de ‘papillons’ faits de deux tiges de balai-coco croisées et qui volaient bas… Les ados, eux, fabriquaient des cerfs-volants de combat avec – au bout des arceaux – de véritables pointes pouvant lacérer les proies rencontrées dans l’air… Certains finissaient dans les fils électriques ou dans les arbres ; d’autres ki-finn-kas-lalign s’en allaient au gré des vents : ils tournent peut-être toujours en orbite autour du globe, devenus astéroïdes de nos prétentions, faisant peut-être ombrage à certains satellites déglingués par l’âge…

De là, nous avions la preuve que nous vivions sur une île car, au loin, de gauche à droite, et même derrière la chaîne de montagnes, la mer nous faisait comme un large sourire radieux, en arc de cercle… En plissant les yeux, on en percevait le miroitement qui changeait de couleur au fil des heures… On saura un jour, qu’un poète qui deviendra ami (Édouard Maunick), l’appela ‘barrière de sel’… Pour nous, qui n’allions jamais (ou presque) à la mer, c’était la confirmation de ce que nous disaient nos instituteurs et professeurs : un océan – Indien, en fait – venait jouer en permanence à marée haute – marée basse autour de notre île…

Allez! Les équarrisseurs de collines, partisans du béton, ont eu ta peau… Entre nous, cela leur a pris bien du temps pour y arriver… plusieurs siècles ! … Moi, je ne te connaissais que depuis un peu plus de 75 ans… On t’appelait ‘petite colline’ mais, en vérité, tu étais sacrément coriace !!!

Bon, tu sais quoi ? Donn zot gagne… Parce que, avec leurs machines à détruire les beaux coins de terre et de mémoire, avec leurs monstres en acier, ils sont plus forts… Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ne pourront équarrir nos mémoires… Cette colline est dans l’ADN de tous les gamins qui l’ont arpentée dans tous les sens des années durant… Comme moi, ils ont aux genoux, aux coudes et ailleurs sur le corps des cicatrices qui prouvent que nous avons laissé un peu de notre sang sur la petite colline de Curepipe Road, quartier aujourd’hui rebaptisé Curepipe North par Sa Majesté le Métro…

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