Place Emmanuel Anquetil, 2065

Dr Anita Ramgutty, PhD

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Paris, 1865. De son voyage de quelques mois à Londres, Napoléon III ramène la vision d’une ville aérée, avec de larges voies de circulation, de grands espaces verts et des monuments majestueux, comme la cathédrale Saint-Paul. Tout le contraire de Paris, dont l’étroitesse des rues renforce l’insalubrité, aggravée par une démographie croissante et une paupérisation du centre. Haussmann avait donc le décret d’aérer, d’unifier et d’embellir Paris: lui donner de l’air, des espaces verts, d’unir et d’intégrer les différentes parties de la ville en une cité, et de la rendre belle. Ce projet avait aussi comme mission de mettre en exergue et d’élever le rapport des Parisiens avec la nature par le biais de jardins, parcs et promenades.

 Comme tout grand projet novateur et visionnaire, la transformation de Paris traîne son cortège de réfractaires. Les oppositions sont politiques, artistiques, humaines, diplomatiques. Théophile Gautier, écrivain de l’époque, tout en se disant satisfait de cette « toilette de civilisation », écrivait : « Un morceau du passé tombe avec chacune de ces pierres (…), de chères mémoires se perdent au milieu de ce remue-ménage universel ». Soucieux de faire table rase du passé, le baron Haussmann va aussi faire détruire en tout plus de 20 000 bâtiments. Ainsi, il fut blâmé pour avoir déplacé des milliers de familles et de commerces pour faire la place aux nouveaux boulevards; pour faire monter en flèche les prix de l’immobilier ; et pour avoir réduit le nombre de logements sociaux.

Au parlement, le républicain Jules Ferry lançait : « Ce vieux Paris, (…) nous le pleurons de toutes les larmes de nos yeux, en voyant la magnifique et intolérable hôtellerie, la coûteuse cohue, la triomphante vulgarité, le matérialisme épouvantable (…) Nous l’accusons d’avoir englouti, dans des oeuvres d’une utilité douteuse ou passagère, le patrimoine des générations futures; nous l’accusons de nous mener, au triple galop, sur la pente des catastrophes. »

Emile Zola, dans La Curée, décrit un Paris « haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons ».

Mais voilà : douze années après la chute du Second Empire, même les anciens détracteurs du Baron Haussmann concèdent qu’il avait entrepris de faire de Paris une ville magnifique, et qu’il y avait « complètement réussi ». Jules Simon, républicain qu’il était, remonte les bretelles de ses camarades : «  on criait que [Haussmann] nous donnerait la peste ; il laissait crier, et nous donnait du contraire, par ses intelligentes percées, l’air, la santé et la vie » En effet, son vaste programme vint à bout des ruelles étroites et malsaines, des conditions hygiéniques déplorables, de l’absence d’un système organisé pour la distribution de l’eau potable et la collecte des eaux des égouts, du manque presque total d’espaces verts publics et de promenades. De plus, en créant vingt-quatre nouveaux squares et en ajoutant quinze hectares d’espaces verts, de parcs et jardins, Haussmann donna cette apparence unique et particulière qui attire toujours des visiteurs du monde entier.

Port Louis, 2023. L’exemple donné plus haut nous montre que la reconstruction et la transformation d’infrastructures urbaines, c’est comme reconfigurer un avion en plein vol. Le défi est titanesque. Rien que l’idée de démolir un immeuble, de déranger les voisins, d’y apporter poussière et tapage, traine son lot de critiques et soulève de nombreuses interrogations. En 2023, on entend dire que la mémoire d’Emmanuel Anquetil est insultée parce que l’immeuble qui porte son nom sera bientôt détruit pour faire place à un espace vert. Je me demande en quoi ce bâtiment ayant fait son temps et qui nous rejette par sa vétusté, et qui de surcroît est méprisé par le public utilisateur, peut bien représenter les valeurs, le courage et la lutte de ce grand champion et combattant du changement social et politique de Maurice. D’autres, plus pragmatiques ou peut-être nostalgiques, se demandent « mais où iront les différents bureaux du gouvernement qui ont pour adresse Emmanuel Anquetil Building ? » ; ou encore ceux préoccupés par le poison dans les murs de l’immeuble. « Est-ce la présence d’amiante dans certaines parties du bâtiment qui expliquerait ce projet ? Peut-être… » Au Parlement, il est ici aussi question d’œufs à casser ou pas, omelettes à désirer ou pas… telle une histoire qui ne cesse de se répéter en boucle, à travers civilisations et cultures. Certes, ces critiques sont à échelle zilwa, mais il est fort intéressant de se rappeler que les attaques les plus acerbes à l’égard de Haussmann se sont tues lorsque la ville de Paris fut en effet aérée, embellie, et unifiée, le programme se poursuivant même après Haussmann.

Quand on pense que tant d’efforts furent nécessaires et tant de critiques encaissées cette année-là, en 2023, pour donner vie à un simple « Tiny Forest » de 400 m2 à la place de la Cathédrale, une initiative fort louable exprimée par le père Labour, de « réconcilier l’homme avec la nature », on se demande sur quelle volonté exceptionnelle on pourrait compter pour faire, non pas des changements « tiny », mais nécessairement titanesques. Peut-on espérer une ville embellie par de grandes rues, d’espaces pour circuler et se garer, pour marcher sans se tordre la cheville, respirer sans s’étouffer de chaleur, de béton et de pollution, et enfin, être unifiée dans sa diversité – centre-ville, faubourgs, commerces, financiers, promeneurs, artistes et touristes ?  Nous le savons tous, qu’avec notre population à grande densité et au vu des effets du changement climatique, que les initiatives concrètes se doivent d’être urgentes et de grande envergure, sinon c’est gare aux catastrophes en tous genres : inondations, tsunamis, vagues de chaleur, incendies, manque d’eau potable, maladies…

Port Louis, 2065. Par la force des évènements climatiques et sociales, et à travers quelques initiatives aussi, le « Nouveau Port Louis » est frais, verdoyant, beau, un joyau d’unité dans la diversité, où financiers, artistes, promeneurs, commerçants et habitants se retrouvent harmonieusement dans une architecture mixte.

D’actions combinées du gouvernement central et municipal, un projet architectural a donné naissance à un respectueux et novateur mélange de l’ancien et du nouveau. D’aides venues d’ailleurs, le premier pont maritime brille fièrement de modernité, jadis conçu comme la Dream Bridge, étirant fièrement sa longue échine d’acier depuis le rond-point de Caudan, direction Nord, à perte de vue ; les rues sont larges, telles des boulevards, prenant de la Place Anquetil et formant des rayons tel un soleil ; fini les inondations angoissantes, car chacun des nouveaux « boulevards » est construit avec, en dessous, des canaux et égouts si larges que l’eau s’évacue sans résistance. Le plus incontournable et qui attire visiteurs, habitants et employés de bureau, c’est cette nouvelle Promenade, bordée de magnifiques Flamboyants, Jacarandas et Tulipiers du Gabon, un vieux Phénix mis à mort à Beau-Bassin à l’autel du tramway et qui renaît au nouveau Port Louis !

Toutes les nouvelles constructions d’immeubles ou d’habitations sont, soit sur pilotis, soit élevées sur cinq perrons au minimum, et sont toutes dotées de panneaux solaires. Les rues, les parcs et les squares sont amplement éclairés la nuit par l’énergie solaire. Un plan architectural général exige une harmonisation des façades, des couleurs et des matières. Un véritable exploit d’ingénierie et d’architecture, de consultations populaires et d’experts. La vie culturelle est riche, même le soir, comme au théâtre. L’interface entre l’humain et les autres – les arbres, le béton, l’asphalte, l’acier et le verre – s’y articule dans la beauté et l’harmonie. Ici aussi, comme à Londres, Paris, ou ailleurs, repenser, relooker, rafraichir la ville est devenue un processus continu, peut-être comme une éternelle recherche de perfection, tels les dessins d’Alexandrie ou de Rome. On parle d’autres projets de téléphériques, de tunnels, de musées interactifs, de Porlwi by ceci ou cela…

Conclusion

Merci de me permettre ces rêves… Après tout, comme nous l’avons vu, l’Histoire nous livre généreusement des leçons, soit à copier ou tout au moins, à s’en inspirer. En plus, aujourd’hui, experts et autres organismes abondent, vers lesquels nous pouvons nous tourner. La World Design Organisation, par exemple, est un organisme international œuvrant pour la transformation réfléchie de villes en passant par le design industriel novateur qui vise à créer un monde meilleur.

Pour ma part, j’ai le sentiment que, de ce que l’on sait de son esprit combatif, de sa personnalité vivace et de sa mission désintéressée, Emmanuel Anquetil aurait apprécié, plutôt qu’un bâtiment de dix étages portant son nom, une forme d’édification du chemin parcouru par la société mauricienne : un peuple juste, vivant en harmonie, sensible aux luttes du passé mais désireux de construire un avenir encore meilleur. Emmanuel Anquetil aurait peut-être été touché que ce lieu, en plus d’être un espace de détente, soit dédié à des rassemblements du 1er mai, mais également qu’il s’y passe des expositions et des évènements incitant à une réflexion autour des questions de société, de culture, de relations de pouvoir, de priorités nationales, de liens entre les êtres, humains ou autres. Je l’imagine, peint par un Leonid Afremov, cette Place, ce Square, du nouveau Port Louis, placé de manière réfléchie comme un cœur, un noyau, symbolisant nos sentiments à la fois liés au passé et tournés vers l’avenir, lançant, par ses rayons de promenades et « boulevards », tout notre patrimoine riche, unique, et évolutif, de culture, d’art, d’économie, d’écologie, et d’histoire. Qui dit mieux?

En créant vingt-quatre nouveaux squares et en ajoutant quinze hectares d’espaces verts, de parcs et jardins, Haussmann donna cette apparence unique et particulière qui attire toujours des visiteurs du monde entier.

 

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