La participation d’Aanchal Malhotra pour présenter Remnants of Partition dans le festival du livre à Trou d’Eau Douce du 13 au 15 octobre suscite une réflexion sur la littérature de la partition en Inde.

Les sociétés indienne et pakistanaise ont été marquées par la partition en 1947. Des écrivains indiens, et certainement ceux du Pakistan (incluant le East Pakistan, devenu en 1971 le Bangladesh), n’ont pas éludé ce moment triste de leur histoire dans leurs œuvres. Ainsi, après l’indépendance de l’Inde, nombreux sont les auteurs indiens qui ont raconté le trauma de la partition. Ces œuvres sont écrites soit en anglais soit dans les langues indiennes – hindi, punjabi, malayalam, urdu – pour ne mentionner que quelques-unes de ces langues. À travers des traductions, les œuvres traduites d’abord en anglais, ensuite en français, ont atteint un plus grand lectorat. C’est de cette façon que les différentes voix de l’Inde ont pu dépasser leur horizon qui était jusque-là fermé par le médium d’expression. Ainsi, ceux qui n’avaient accès, pour des raisons linguistiques, à ces œuvres ont pu prendre connaissance d’une littérature qui met en lumière la partition. Pourtant cette littérature a longtemps existé dans ce pays. À travers ces lectures, on peut avoir une idée de la façon dont les gens ordinaires ont vécu la partition du sous-continent indien. La littérature nous amène à reconsidérer la partition par le biais de ses retombées sur la vie des gens ordinaires. Elle nous oblige à lire un discours déhistoricisé.
La partition dans la littérature indienne
La partition est une division politique d’un pays pour en créer deux états distincts. Elle n’a pas concerné l’Inde uniquement. Ainsi, nous relevons des noms comme l’Irlande (le Nord et le Sud) séparé en 1919, l’Allemagne (L’Est et l’Ouest) en 1945, la Corée (le Nord et le Sud) en 1953, le Vietnam (le Nord et le Sud) en 1954. Un cas plus récent concerne le Soudan dont la séparation en deux états distincts a eu lieu en 2011. Il faut cependant envisager la partition non seulement dans son aspect historique mais également dans sa portée sur la littérature. Celle-ci a procédé à une appropriation de ce moment historique et on a vu se constituer un corpus d’œuvres de fiction (entre autres Khushwant Singh : Train to Pakistan, 1956 ; Anita Desai, Clear Night of Day, 1980 ; Salman Rushdie, Midnight’s Children, 1981 ; Amitav Ghosh, The Shadow Lines, 1988; Bapsi Sidwa, Ice Candy Man, 1991), qui sont dominées par la thématique de la partition, qui englobe, entre autres, le déplacement en masse, la perte d’identité, le traumatisme, et la cruauté. La lecture de ces romans nous pousse à conclure que ces auteurs prolongent le traumatisme causé par la partition car pour eux tout n’a pas été dit sur cette tragédie.
Cette littérature de la partition (« partition literature » en anglais) commence avec des auteurs qui avaient connu ce ‘séisme politique’. Ils étaient traumatisés, voire accablés par ce qu’ils avaient vécu, entendu ou lu dans les journaux de l’époque qui relataient ces massacres. Dès lors, ils avaient senti le besoin de raconter leurs expériences et les conséquences que la partition avait eues sur leurs vies et leurs proches, leurs amies et surtout sur les relations personnelles qu’ils avaient entretenues avec d’autres membres d’une communauté particulière. Ils étaient des témoins d’un moment douloureux, pénible et il fallait qu’ils les mettent en récit. De ce fait, des nouvelles et des poèmes publiés dans les langues indiennes étaient devenus très populaires dans les années 1940 et 1950. Le roman de Khushwant Singh, Train to Pakistan (1956), avait attiré l’attention d’un plus grand lectorat sur les horreurs de la partition. De génération en génération, on faisait circuler cette histoire traumatisante. Par ailleurs, des auteurs, plus jeunes, qui n’ont pas connu cette période directement cherchaient des personnes ayant vécu à cette époque pour recueillir leurs témoignages pour leurs œuvres. Ils voulaient nourrir leurs œuvres à partir de l’histoire orale de ces personnes, encore vivantes. Il s’agit de ne PAS OUBLIER ce moment sombre de l’histoire de l’Inde. Ils vont donc investir la littérature de la partition sous un angle différent : la fictionnalisation des faits réels entraînant par la même une nébulosité entre fiction et réalité.
La partition : entre fiction et réalité
La fiction autour de la partition est devenue un courant important de la littérature indienne de langue anglaise. Elle s’inspire de la réalité pour évoquer ce drame humain. Les Britanniques n’avaient pas pressenti les proportions que cette partition allait prendre. Les romanciers et les romancières ont représenté les séquelles de celle-ci sur la vie des gens ordinaires. Ils/elles présentent la partie inavouée d’un fait historique car ils/elles rappellent que celle-ci a aussi un aspect personnel. En opposant ce que l’histoire propose et ce que la littérature évoque, Prabir Kumar Sarkar (IJCRT, volume 9, Issue 5, May 2021) écrit :
“History did not clearly represent the sufferings of the women who remain the worst sufferers of the tragedy of partition. History includes or presents only facts and figures, but literature explores the feelings, emotions and sentiments of the people involved in the event directly or indirectly. History shows the superficial elements and does not go deeper into the minds and hearts of people as literature does in describing their experiences. In this way history is a simple record of partition written on pages but literature is the reflection and representation of the sufferings, miseries and difficulties faced by the people in the tragedy of partition. History usually records and presents the data about the leaders and other important men of the time and ordinary men and women are ignored. But literature explores the lives of even common, ordinary and marginalized people. History is State-centric and nationalistic, literature is people centred. History mainly deals with the struggle of people for freedom, its progress and achievements, and narrates the partition only as a side issue. But literature mainly explores the tragedy of partition, gives a voice to the sufferings and miseries of women, victimized children and men. What history ignored is explored by literature.”
Sarkar, par le biais de cette réflexion, nous rappelle que les œuvres littéraires proposent une autre manière de considérer ce fait historique. Son argument nous permet de constater comment les gens de condition modeste ont vécu la partition. La littérature s’intéresse davantage à leurs souffrances, à la perte de leurs proches, leurs voisins, leurs amis [à lire le poème « Partition » de Javed Akhtar sur la perte des amis et des voisins et le vide qui s’installe dans la vie du poète du jour au lendemain]. Des femmes ont connu le viol, parfois le viol collectif, des exactions, des cruautés. Comment oublier cet épisode barbare qui a traversé leurs vies ?
Le poète W.H. Auden, quant à lui, a un autre regard sur la partition dans son poème « Partition ». Il met l’accent sur le manque de réflexion et de planification et l’absence de sérieux des Britanniques. Cela a amené le massacre provoqué par la partition. Ce poème illustre parfaitement le peu de considération que les Britanniques accordaient à ce problème indien et leur désir d’en finir le plus vite possible. Ils n’avaient pas prévu que leur décision allait affecter la vie de millions de personnes. Il écrit
“Shut up in a lonely mansion, with police night and day
Patrolling the gardens to keep the assassins away,
He got down to work, to the task of settling the fate
Of millions. The maps at his disposal were out of date
And the Census Returns almost certainly incorrect,
But there was no time to check them, no time to inspect
Contested areas. The weather was frightfully hot,
And a bout of dysentery kept him constantly on the trot,
But in seven weeks it was done, the frontiers decided,
A continent for better or worse divided.”
Dans cet extrait, le poète explique l’ignorance de l’envoyé spécial d’une société complexe, les informations erronées dont il disposait, la chaleur, la maladie (« dysentery ») et le rapport rédigé en sept semaines. La légèreté de l’envoyé spécial de sa Majesté, le peu de temps qu’il a eu pour rédiger son rapport – rapport qui sera servi comme base pour une discussion d’une très grande importance – montre la rapidité avec laquelle il voulait finir au plus vite avec sa mission. Le poète nous fait comprendre qu’il ne faut pas laisser l’avenir d’un pays entre les mains d’un étranger.
Non seulement les auteur.e.s en Inde (je n’en doute pas que ceux/celles du Pakistan et du Bangla Desh ont dû en faire de même), mais également ceux/celles du Royaume-Uni ont critiqué la façon dont la partition a eu lieu dans leurs œuvres. Cependant, les jeunes auteur.e.s se plongent davantage maintenant dans les archives familiales ou dans l’histoire orale (des témoignages) pour évoquer les conséquences de la partition. Aanchal Malhotra dans Remnants of Partition, s’aligne sur ce type de narration, pour interpeller les lecteurs sur la partition. Elle met en scène des gens ordinaires qui ont vécu cet événement afin d’amener les lecteurs à prendre conscience des conséquences psychologiques que ce fait historique a pu avoir sur la vie des gens ordinaires.
