« Mes liens d’amitié avec ce Mauricien d’exception se sont tissés dans le tard, un peu plus d’une décennie de cela, au début des années 2011 alors que j’étais en poste dans mes nouvelles fonctions à la Prison.

« Je reçois un appel téléphonique de Dev et il me met aussitôt à l’aise dans son Kreol bien Morisien. Bonzour. Mo bizin to led pou ene proze an vi alphabetization bann deteni. Rendez-vous est pris pour le samedi suivant.
« Très tôt ce matin-là, il débarque à mon bureau en compagnie de sa fille ainée, Saskia, comptable diplômée. Ce professeur émérite et politicien de carrière ne prend que quelques minutes pour me convaincre du projet qui a pour objectif d’apprendre aux détenus analphabètes à lire, écrire et compter en Kreol, d’autant que sa proposition, rejoint notre plan pour combattre l’oisiveté qui est à la base de tous les vices en milieu carcéral, leur permet ainsi de retrouver la liberté mieux équipée.
« Ce projet est si bien ficelé que nous tombons d’accord pour le démarrer dans une semaine. C’est le début d’une collaboration fructueuse. Un rêve qu’il caresse depuis plus de cinquante ans, l’époque où il fut le premier fils du sol de notre génération à avoir servi une peine de prison pour motif politique suite à la proclamation de l’État d’urgence. De plus, l’introduction du Kreol Morisien, comme médium d’enseignement au niveau scolaire, a été depuis son jeune âge son cheval de bataille.
« Les cours dispensés par père et fille connaissent un franc succès au point où il y a surnombre de détenus/élèves ainsi que de volontaires parmi le personnel. Les demandes pour étendre ces facilités aux autres institutions pénitentiaires affluent.
« Pour répondre à ces attentes, Dev propose de faire le va-et-vient entre les différentes prisons du pays, se déplaçant souvent sans se plaindre dans un vieux fourgon. Il assure ainsi la liaison tout en permettant ses élèves d’apprendre et de se perfectionner. Il traduit aussi volontairement des manuscrits assurant la partie théorique des différents métiers enseignés aux élèves prisonniers qui prennent part aux examens au niveau national.
« Malgré son handicap physique et ses problèmes de santé, ce septuagénaire n’hésite pas à partager ses vastes connaissances avec ses interlocuteurs. Il nous met en garde sur l’imminence d’une pénurie de denrées alimentaires telles la farine dont notre pays qui dépend des sources extérieures pour notre approvisionnement.
« Sur ses conseils notre administration identifie un espace à la ferme de la prison de Richelieu pour la culture des fruits à pain qui ont pallié le manque de denrées de base pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
« Nous profitons de sa sagesse, de sa vision de l’avenir et de ses conseils gratuits pour parfaire notre plan stratégique. Pour marquer l’ouverture de la prison moderne de Melrose, il contribue à la réalisation d’un clip avec des messages forts, prêtant sa voix qui met l’accent sur nos objectifs axés sur la réhabilitation.
« A la fin de mon mandat, une fête pour remercier les volontaires qui œuvrent pour que nos frères détenus retrouvent leur dignité est organisée. L’amphithéâtre de la prison est bondé. Au moment où Dev s’apprête à recevoir un petit souvenir fait prison pour sa dévotion, toute l’assistance se met debout spontanément pour l’ovationner haut et fort, provoquant des vibrations dans les murs en pierre ceinturant le plus grand centre pénitentiaire de cette partie du monde.
« Nos routes se séparent mais l’amitié reste. De temps en temps, je prends plaisir à lui rendre visite pour discuter, bénéficier de ses conseils et apprécier l’accueil chaleureux de son foyer.
« Puis, la nouvelle tombe comme un couperet, les jours de Dev sont comptés. Le cœur gros, je me joins à la longue queue venue lui témoigner de notre amitié et lui faire nos adieux. Imperturbable comme à l’accoutumée, il nous rassure. Pa pran traka, la vermine ne crève pas!.
« Malgré son sens aigu de l’humour, Dev est un être très sentimental. Il m’avait confié un jour que quand son passage sur terre allait prendre fin, son vœu serait que le petit nuage qui le ramène vers son créateur plane quelques instants au-dessus de cet univers carcéral afin qu’il contemple une dernière fois ses frères et sœurs qui lui sont si chers.
Jean Bruneau
