Ajay Byea aime les plantes, les faire pousser, les regarder grandir et s’épanouir. C’est sur l’île des Deux Cocos, dans le sud-est, posée comme un bijou dans le parc marin de Blue Bay, où le sable, le corail et l’air salin imposent leurs contraintes, qu’il a trouvé son terrain d’expression. Depuis 23 ans, il veille quotidiennement sur l’environnement de ce petit bout de paradis, dans le sud qu’il entretient, aux côtés de ses collègues, avec passion avant l’arrivée des visiteurs.
Quand on débarque sur l’île des Deux Cocos, on n’imagine pas qu’un jardinier y a fait un grand ménage avant l’arrivée des visiteurs. L’îlot, petit bout de paradis luxuriant serti de sable et de roches volcaniques, retient toute l’attention au fur et à mesure que l’on s’en approche. Et lorsque le bateau, qui a quitté la jetée de Blue Bay cinq minutes plus tôt, y accoste, l’accueil donne le ton d’une journée coupée du reste du monde, où plus rien ne compte, sinon cette mer aux camaïeux de bleu qui invite à la baignade et son parc marin unique sous un soleil estival… On ne pense pas au paysage intérieur qu’offre l’île aux Deux Cocos. On a l’impression qu’elle est toujours ainsi : plage propre, nature sauvage et soignée. Et qu’on la retrouvera de la même façon le lendemain ou une autre fois, imprégnée de la fragrance des frangipaniers.
23 ans de bons soins
C’est tous les jours, sans exception, que ce havre doit son état à Ajay Byea et à ses deux collègues, qui travaillent sous sa supervision. Pendant une heure et demie, bien avant le débarquement des visiteurs, Ajay et sa petite team, comme pour une mise en beauté, se chargent de nettoyer l’îlot. « Vous avez vu la plage quand vous êtes arrivés ? » nous demande-t-il en attendant une réponse qui le complimenterait. « Elle est propre, n’est-ce pas ? Nou netway partou ! » dit-il avec une légitime fierté. « Son » îlot, il s’en occupe comme il le ferait pour sa maison, son jardin. Cela fait 23 ans qu’il en prend soin. Et forcément, il s’est profondément attaché à l’île des Deux Cocos.
« Isi, kouma mo lakaz. Le jour où je partirai à la retraite… j’aurai des larmes aux yeux », concède Ajay Byea, sans feinte. Ceux qui le connaissent savent qu’il est une âme sensible. D’ailleurs, c’est en toute humilité que le jardinier, qui nous a conduits dans la jolie villa à l’ambiance mauresque de l’îlot, nous confie : « Je suis un romantique. » À l’ombre, loin du soleil de plomb auquel il est habitué, il s’est posé sur un canapé. À ses côtés, son chapeau de paille. « Quand je suis fatigué et stressé, j’écoute de la musique. »
Soodevi…
Chez lui, à Camp Carol, écouter de la musique en famille est devenu presque un rituel. Il l’apprécie en compagnie de ses deux fils, de sa fille et surtout de Soodevi, sa tendre moitié. « C’est un nom rare. Ena aktris Sridevi. Me pena Soodevi ! » dit-il, les yeux remplis d’amour pour celle qu’il a rencontrée à 18 ans. Elle aussi avait le même âge. Leurs regards se sont croisés à l’usine où ils travaillaient. Et depuis, ils ne se sont plus jamais quittés. Ajay s’est même fait un devoir de créer un jardin dans la cour familiale. Il y fait pousser des fleurs et, récemment, le fameux Clitoria ternatea, communément appelé pois papillon bleu, connu pour ses bienfaits. Et c’est dans son jardin, dit-il, qu’il cueille des fleurs pour les offrir à Soodevi.
Quatre hectares, une mission
Il ne fait aucun doute que sa mission sur l’îlot fait la fierté de sa famille. Pour Ajay Byea, son métier est plus qu’un travail… c’est une mission. Sur quatre hectares de sable, il a fait pousser une variété de plantes, allant des cactées aux arbres, palmiers et fleurs. Il a créé des coins d’ombre pour le plaisir de ceux qui empruntent les allées menant vers le nord de l’îlot, là où tout est resté sauvage et où les filaos règnent en maîtres. Dans ce décor verdoyant, parfois un peu brouillon, ce sont les conditions climatiques — l’air salin, le sol corallien et le sable — qui décident de ce qui peut pousser ou non. Mais Ajay Byea a fait de la nature son alliée. Il l’a observée et s’en est accommodé.
La fleur du frangipanier, sa préférée
Il y a 23 ans, Ajay Byea, ancien laboureur au sein d’une propriété sucrière, s’est vu confier l’entretien de l’îlot grâce à un ami qui en avait également pris soin auparavant. « J’étais laboureur pour le compte d’une propriété sucrière avant de travailler comme jardinier dans un hôtel pendant trois ans », raconte-t-il. Et de se souvenir en souriant : « Mo mama ti pe gagn per parski mo bizin pran bato pou al travay. Li ti pe dir mwa pa ale. » Les premières traversées se sont déroulées sans problème. « J’avais quand même un peu peur. Pandan lontan mo’nn travay lor later », concède le jardinier.
« Il n’y avait pas beaucoup de plantes ornementales sur l’île », explique ce dernier. S’il s’acquittait de ses tâches d’entretien, il voulait cependant apporter une touche de couleur à ce tableau. « J’avais carte blanche », dit-il. Et Ajay Byea ne s’est pas fait prier. C’est ainsi qu’il a ramené sur l’îlot des plantes qu’il trouvait « inpe partou », comme il le dit, pour recomposer le décor. Et à sa grande surprise, les hibiscus rouges et blancs ont poussé et fleuri. Euphorbia milii (couronne d’épines), Sansevieria (langue de belle-mère), Polyscias gracilis (bois de bœuf), latanier bleu, palmier bouteille, ixora, Hymenocallis littoralis (lys araignée), frangipanier… et bien d’autres encore qu’il a se sont épanouis sur l’îlot pour le plus grand bonheur d’Ajay Byea. D’emblée, il nous confie que sa plante préférée des lieux est le frangipanier. « Ici, il y a deux variétés, la blanche et la jaune. Mais moi, je préfère la jaune. Elle dégage un parfum unique et léger qui enveloppe l’air », explique-t-il.
Des orchidées avant de partir
Pour l’arrosage de ses plantes, qui se fait généralement dans l’après-midi, avant qu’il ne quitte l’îlot à 17 heures, Ajay Byea dépend de la petite unité de dessalement qui se trouve sur place et de la pluie.
À 57 ans, Ajay Byea compte apprécier le temps qu’il passera sur l’île des Deux Cocos avant la retraite. Pour l’instant, il préfère ne pas penser au départ. Ce petit coin de paradis lui manquera trop, comme au temps du confinement ou encore de la marée noire causée par l’échouage du MV Wakashio. « J’avais retrouvé l’île dans un état de désolation. L’herbe avait poussé et atteint une hauteur considérable. Après l’épisode du Wakashio, il nous a fallu un mois pour lui rendre son aspect », raconte Ajay Byea, qui préfère garder et chérir de meilleurs souvenirs sur son île, comme le jour où l’acteur indien Vivek Oberoi y était en visite. Mais avant de partir, Ajay Byea s’est lancé un défi : faire pousser des orchidées sur l’île.

