« Si on remplaçait les actuelles plantations de pine wood par du bambou, on pourrait produire une partie conséquente de l’énergie électrique du pays »
Les conséquences de la guerre au Moyen-Orient, plus particulièrement sur l’approvisionnement en matières premières nécessaires à la production de l’énergie, remettent dans l’actualité le projet de production de l’énergie électrique à partir du bambou. Selon son promoteur, ce projet pourrait fournir plus de 40% de l’énergie électrique que consomme Maurice.
Le promoteur de ce projet est Sen Carooppunnen, un Mauricien aujourd’hui naturalisé australien qui, après ses études supérieures en Europe, a été embauché par le groupe Rogers comme Statisics Researcher Analyst et a notamment travaillé sur le développement du projet de Bel Ombre jusqu’à 2009. Après cette date, il poursuit sa carrière professionnelle à l’étranger et travaille, entre autres, pour des banques spécialisées dans les projets d’investissement en Europe, puis pour une compagnie d’Électricité de France (EDF), basée à La Réunion, qui conçoit les premiers projets d’énergie photovoltaïque fournie au Central Electricity Board (CEB) à Maurice.
Comment un spécialiste en photovoltaïque s’est-il retrouvé impliqué dans un projet de transformation de bambous en énergie électrique ? « Cela s’est passé en 2010, alors que je travaillais pour une société d’EDF, ce qui m’a conduit en Inde, à Chennai, dans le cadre du développement d’un gros projet d’installation photovoltaïque en pleine forêt. À côté du site, il y avait des laboureurs dans une bambouseraie plantée d’une espèce particulière de bambous, pouvant produire, entre autres, m’a-t-on dit, de l’énergie électrique. Intrigué, j’ai posé des questions et j’ai demandé à rencontrer son propriétaire, le Dr Barathi, le père du développement, à des fins énergétiques du Beema Bamboo. »
135 tonnes par hectare par an au maximum
Selon le dictionnaire, « le Bambusa balcooa, communément appelé bambou Beema, est une espèce de bambou tropicale cespiteuse originaire du sous-continent indien, notamment de régions comme l’Inde, le Bangladesh et le Sri Lanka. Cette espèce de bambou est appréciée pour sa croissance vigoureuse, sa forte production de biomasse et ses importants avantages environnementaux. C’est une espèce résistante aux maladies et sa croissance est considérée très prévisible, non-invasive et non-graminée. Il peut être récolté après trois ans avec un rendement de plus de 135 tonnes par hectare par an au maximum. »
L’espèce, créée en laboratoire par le Dr Barathi, grandit de 10 centimètres par jour pour atteindre, après deux ans et demi de croissance, une hauteur entre 10 et 12 mètres avec une durée de vie de 40 ans par plante. C’est une plante à multiple usage qui a aussi une capacité d’absorber l’oxyde de carbone. « Le Dr Barathi m’a expliqué en détail la technologie qu’il avait mise au point pour transformer le bambou en énergie électrique. J’ai été tellement séduit que je me suis associé à un ami français pour fonder une compagnie pour développer la culture du bambou destiné principalement à la production de l’énergie électrique. »
Est-ce que la capacité de ce type de bambou à produire de l’énergie a été démontrée scientifiquement et est-il viable économiquement ? « Plusieurs études ont démontré que ce type de bambou, utilisé en Inde depuis 2010, n’a développé aucun type de maladie et qu’il est viable économiquement. C’est une plante et une technique qui sont utilisées en Inde, en Malaisie, aux Philippines et en Australie pour le moment. Mais des projets sont en cours pour des plantations dans certains pays d’Afrique comme le Ghana et le Mozambique. »
Faut-il une main-d’œuvre spécialisée pour faire pousser le bambou ? « Oui. Le projet est de faire appel, dans un premier temps, à une main-d’œuvre formée importée pour planter et entretenir le bambou, tout en formant des Mauriciens pour qu’ils prennent la relève. Plus tard, le projet pourrait intégrer de petits planteurs et des coopératives agricoles, renforçant ainsi l’économie locale. »
« Il pourrait remplacer le charbon »
Dès 2016, Sen Carooppunnen commence à travailler sur un projet novateur d’une alternative énergétique pour Maurice, en se basant sur les contraintes existant pour la fabrication de l’énergie électrique, dont la majeure partie est assurée par le CEB, qui doit en importer les matières premières nécessaires, principalement le charbon et le pétrole. Selon lui, « mon projet s’inscrit dans le cadre de l’objectif du gouvernement de porter à 60% la part des énergies renouvelables dans la fabrication de l’électricité à Maurice, en 2030, parce qu’il pourrait remplacer le charbon. »
Que pense Sen Carrooppunen de l’éventualité, récemment évoquée, de remplacer à terme le charbon par des copeaux de bois pour la fabrication de l’énergie électrique à Maurice ? « C’est une mauvaise idée. Il faut une énergie qui stabilise la production énergétique, qui repose actuellement sur l’importation de la matière première. La proposition d’avoir recours aux copeaux de bois repose sur les mêmes bases que le charbon : cette matière première est importée et avec la guerre au Moyen-Orient, le coût du fret maritime a déjà augmenté d’au moins 15% ».
Revenons au projet bambou. En quoi consiste-t-il ? « À mettre sous plantation de bambous 20,000 hectares de terres, de faire construire une grande ou plusieurs petites centrales pour la transformer en énergie. Une grosse ou de petites centrales, dont les émissions de vapeur sont aux normes européennes et dont les résidus peuvent être réutilisés. » Est-ce que les terres nécessaires pour mettre sous culture ont été identifiées, obtenues et, surtout, qui financera la mise en application du projet ? « Les terres de l’établissement sucrier de Rose-Belle ont été identifiées. Pour le moment, une partie d’entre elles sont plantées en pine wood pour… l’exportation ! Si on remplaçait les actuelles plantations de pine wood par du bambou, on pourrait produire une partie conséquente de l’énergie électrique du pays. »
« …la décision finale – celle qui implique un changement de politique agricole et énergétique – tarde »
Le projet propose une solution pour décongestionner l’actuel circuit électrique en produisant de l’électricité à partir du bambou pour le vendre au CEB, clés en main. L’avantage est de réduire en partie les problèmes de production du CEB en lui permettant d’améliorer la distribution. « La mise en place du projet sera assurée par une société enregistrée à Maurice, dont je suis le seul actionnaire, et sa réalisation assurée par différentes entreprises spécialisées. Le bras financier du projet est une société basée en Indonésie et cotée à la bourse de Londres. Tous les détails du projet ont été soumis aux autorités concernées. Nous avons soumis le projet à toutes sortes de commissions et de comités, à l’EDB, au MCIA, au ministère de l’Agro-Industrie et au département des Forêts. Tout le monde semble intéressé pour ne pas dire enthousiasmé, mais la décision finale – celle qui implique un changement de politique agricole et énergétique – tarde. En attendant, les prix augmentent et la sécurité énergétique diminue, comme le démontrent les conséquences de la guerre au Moyen-Orient. »
À quoi attribue-t-il cette lenteur, pour ne pas dire cette réticence vis-à-vis de son projet ? « Un manque de volonté, d’ouverture et de perspective. Tout simplement parce que notre projet doit faire face à un secteur qui a ses habitudes et ses intérêts, et ne voit pas d’un bon œil une remise en cause fondamentale du système et l’arrivée de nouveaux venus. Sans doute aussi parce que le projet attaque d’une manière certaine le cartel énergétique de Maurice, un secteur cadenassé. Mais l’obstacle principal réside dans le fait que pour réaliser ce projet, qui est plus nécessaire dans le contexte international, il faut établir une nouvelle politique énergétique pour Maurice. J’espère que, justement, ce contexte international de plus en plus inquiétant en ce qui concerne la production de l’énergie, sa disponibilité et le transport des matières premières pour la fabriquer, incitera les autorités responsables à prendre des décisions et donner les autorisations nécessaires pour que nous puissions démarrer le projet qui, à terme, pourrait produire 40% de l’énergie électrique que consomme l’île Maurice. »
Jean-Claude Antoine

