La vie chère : Quand Rs 1.30 suffit à creuser la précarité

— Certaines des familles les plus démunies se nourrissent de riz mélangé à des mines Apollo
Rs 1.30 — le montant de la majoration du pain maison — peut sembler dérisoire, mais il pèse lourd dans le quotidien de nombreuses familles. Trois mères de famille, piliers économiques de leur famille, dont les revenus ne leur permettent que de couvrir l’essentiel, sans aucun superflu, expliquent comment et pourquoi un pain maison à Rs 3.90 les enfonce davantage dans la précarité. Pendant ce temps, d’autres familles ne mangent toujours pas à leur faim. L’effet domino attendu après la hausse des prix des carburants et celui de l’électricité n’annonce rien de rassurant pour les foyers à revenu modeste qui peinent déjà à faire face au quotidien.
Catherine, assistante à temps partiel dans un département de secrétariat, 45 ans, nous invite à faire un calcul. « Les 90 sous supplémentaires sur le prix d’un pain maison peuvent sembler peu. Mais il faut les trouver, ces 90 sous. Combien cela représente-t-il sur une année ? » (Ndlr : Rs 328.50 sur une année standard de 365 jours.) « Au final, ce n’est pas négligeable ! » s’exclame la mère de famille. Mais en réalité, avec la majoration de Rs 1.30 sur le pain maison, dont le prix est passé de Rs 2.60 à Rs 3.90, ce sont Rs 474. 50 supplémentaires que Catherine dépensera par pain sur une année. « Par an li fer enn ti kas ! » soupire-t-elle. Elle en achetait six tous les matins pour son fils, son époux et elle-même, mais elle a revu leur consommation de cet aliment par rapport aux dépenses. Elle a opté pour l’achat de pain tranché, qui se conservent mieux, dit-elle.
Chez Aline, employée dans une organisation non gouvernementale, 35 ans, maman solo avec cinq enfants de 5 à 18 ans à sa charge, la réflexion n’a pas duré longtemps. « Mo pe oblize diminie kantite dipin ki mo abitie aste. Mo ti pe aste anviron 10 dipin par zour. Par mwa mo bizin donn Rs 900 laboutik zis pou dipin », confie Aline. Si elle ne revoit pas sa consommation, elle devra débourser un peu plus de Rs 1 000, ce qui est, dit-elle, impossible avec un revenu mensuel de Rs 10 000 composé de son salaire et des allocations sociales perçues pour trois de ses enfants.
Trouver Rs 10 de plus,
mission impossible
Ailleurs, Ludmila, 33 ans, mère de trois jeunes enfants âgés de 5 à 9 ans, dépense désormais Rs 31 par jour pour l’achat du pain destiné à sa famille. « Avan ogmantasion pri dipin mo ti pe pey Rs 21 », explique la jeune femme. Trouver Rs 10 additionnelles au quotidien est devenu, dit cette dernière, qui travaille pour le compte d’une entreprise privée, un challenge. « Nous puisons l’argent du pain dans une boîte où nous mettons des pièces, de la monnaie de change. Dans cette boîte, il n’y a pas de pièces supplémentaires ! » se désole Ludmila.
C’est dépitée que Ludmila affirme: « Pourtant, mon mari et moi percevons tous deux le salaire minimum. Avec nos allocations, nous arrivons à un revenu mensuel d’environ Rs 50 000. Nos salaires sont crédités chaque 26 du mois. Deux jours plus tard, il ne nous reste presque rien, car nous avons remboursé un emprunt, payé les factures et fait les courses… Trouver Rs 10 de plus pour acheter du pain devient alors une mission impossible. »
Elle confie encore : « Pratiquement chaque après-midi, quand mon époux rentre du travail, il fait la tête. Je vois bien qu’il est perturbé. So latet fatige. Li dir : Pa fasil, dimounn pa gagn ase larzan pou viv. Mo kone ki li pe dir sa pou nou-mem. Me, ou kone, enn zom pa pou dir kan li sagrin parski li pa pe kapav fer plis pou so fami akoz lavi inn vinn ser. Un homme ne parle pas de sa charge mentale. Moi, j’en parle ! » L’augmentation du tarif du pain n’a pas seulement perturbé le budget des familles aux revenus modestes, mais a aussi décuplé un stress déjà présent, entretenu par la cherté de la vie.
Du jus pour masquer la faim
Au fil des années, voire des mois, ces familles progressent de moins en moins. Le yoyo des prix des denrées alimentaires de base, ainsi que la hausse des autres produits de première nécessité et l’effet boule de neige de la révision tarifaire de l’électricité, puis du carburant, compliquent davantage le quotidien de ces familles. Celles qui se trouvent au bas de l’échelle en souffrent encore davantage. En 2026, certaines familles en situation de précarité ne parviennent toujours pas à nourrir leurs enfants tous les jours et doivent trouver de quoi masquer la faim des plus petits — avec du jus ou en faisant cuire du riz mélangé à des mines Apollo — jusqu’à l’arrivée des aides alimentaires apportées par des volontaires.
Promotions
Si se nourrir est vital, se procurer le minimum et l’essentiel est l’objectif de Catherine, d’Aline et de Ludmila. « Il y a quelque temps, je faisais mes achats dans un seul supermarché. Maintenant, je suis obligée de diversifier les enseignes et d’aller là où les produits sont moins chers », admet Catherine. Cette dernière, mère d’un fils de 20 ans, étudiant à l’École hôtelière et donc toujours à sa charge, touche un salaire de Rs 5 000. Son époux, âgé de 45 ans, poseur de carreaux, travaille à son propre compte et ramène environ Rs 30 000 par mois à la maison. Propriétaire, le couple n’a pas de loyer à s’acquitter. La facture d’électricité, qui avoisine les Rs 1 300, coûtera 15% plus cher à compter de mai. C’est donc une dépense supplémentaire que le couple devra assumer. Comme les achats de consommation courante dépendent des promotions, qui sont plutôt régulières, le couple achète chaque semaine le nécessaire pour la cuisine et la maison. Cette dépense absorbe une bonne partie de leurs revenus.
Pas assez pour épargner
Si Catherine remet Rs 1 500 à son fils chaque mois, le jeune homme travaille avec son père pendant son temps libre et durant les vacances afin de financer principalement l’achat de ses vêtements. « On nous encourage à consommer local, mais les produits fabriqués à Maurice sont tout aussi chers ! Si auparavant on pouvait acheter de l’agneau ou du canard pour une occasion spéciale, aujourd’hui, nous les avons remplacés par du poulet », confie Catherine. Après avoir réglé les dépenses, il ne reste pas beaucoup d’argent au couple, pas assez pour épargner en prévision d’une urgence médicale, d’une sortie en famille, pour améliorer le confort de la maison ou encore s’acheter des vêtements… Il y a deux ans, Catherine, son époux et leur fils ont séjourné à Rodrigues. Ces vacances ont été possibles parce que Catherine, qui gère le porte-monnaie du foyer, a pu économiser pendant plusieurs années. « Aujourd’hui, ce n’est même plus envisageable », se désole-t-elle.
« Mo aste zis kan bizin »
Rs 1 725, c’est le montant qu’Aline, propriétaire de sa maison, aura à débourser pour payer sa facture d’électricité à partir de mai. « Mo pran kouran kot mo papa. Toule mwa mo donn li Rs 1500. Mo kouran vinn inpe ser parski mo servi pou fer akwaponi », explique Aline. Ce système de culture lui permet d’être autosuffisante en brèdes, herbes fines, certains légumes et même du poisson. Toutefois, ce concept d’appoint ne suffit pas à faire tourner la cuisine. Aline compte sur la boutique de son quartier, où elle achète le pain et autres « depans pou zanfan » à crédit et règle une ardoise de Rs 2 000 par mois.
Quant aux achats essentiels, comme de quoi compléter le repas du soir, des produits ménagers, Aline explique : « Mo pa fer komision par semenn ou kinzenn. Mo aste zis kan bizin, li kapav par zour. Mo bizin mazinn pou aster-la, mo pa kapav aste pou apre. » Parfois, la mère de famille achète certains produits alimentaires à la boutique solidaire du village et les vêtements des enfants lorsqu’ils sont de seconde main. Face à des priorités alimentaires, sa situation économique, confie-t-elle, ne lui permet pas de s’acheter les compléments alimentaires et vitamines que son état de santé requiert. La dernière acquisition, une télévision, pour la maison, dit Aline, remonte à deux ans. « Mo ankor pe peye », dit la jeune femme. Et, affirme-t-elle, il est hors de question de s’endetter davantage.
La Child Allowance pour éponger les dettes
L’endettement, observe Ludmila, est devenu un problème encore plus inquiétant dans les familles en situation de précarité économique. Pour échapper aux agents de recouvrement, certaines ont pris l’habitude de changer la carte SIM de leur téléphone. Quant à celles qui comptent sur la Child Allowance pour éponger leurs dettes et assurer d’autres dépenses, elles n’auront plus cette aide en 2027, avec l’arrêt prévu de ce dispositif. Pour joindre les deux bouts, Ludmila et son époux travaillent le week-end dans l’activité de catering de son père. Le prix à payer, dit-elle, est cher. « Nous travaillons tout le temps, nous n’avons plus de temps pour nos enfants. » C’est aussi la raison pour laquelle elle envisage de changer de travail d’appoint et de lancer une activité lui permettant de mieux gérer son temps.
Avec un remboursement mensuel de Rs 13 000 pour un crédit bancaire de Rs 1,2 million contracté pour la construction de sa maison — qu’elle ne peut pas encore meubler correctement —, les factures, les dépenses quotidiennes pour les enfants (gâteaux et autres friandises), ainsi que le panier de la maison, le couple n’a d’autre choix que de réfléchir à une source de revenus supplémentaire. « Je n’achète pas de vêtement, je n’ai pas de micro-ondes, mes trois enfants dorment sur le même lit parce que je ne peux acheter un lit supplémentaire…», regrette Ludmila, en ajoutant : « Pourtant, j’ai une maison ! »

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