Le lancement du livre Community identity in multicultural society par le Premier ministre suppléant, Shakeel Mohamed, mercredi, a suscité beaucoup de réflexions sur l’identité multiple du Mauricien. « Le Mauricien est, par essence, un être multiculturel, un métis culturel aux identités imbriquées », soutient Cassam Uteem, qui a préfacé le livre. De son côté, Assad Bhuglah, auteur du livre, relève que « les communautés ne sont pas de simples constructions administratives que l’on peut effacer d’un trait de plume ». Mais « des réalités vécues, ancrées dans l’histoire, la culture, la religion, la langue et les expériences partagées ». Le-Mauricien a donné à cette occasion la parole à Cassam Uteem.
Vous avez participé mercredi au lancement du nouvel ouvrage d’Assad Bhuglah, “Community identity in multicultural society”. Que représente cet auteur pour vous ? Assad Bhuglah est un auteur que je respecte énormément. Il s’agit de son 13e ouvrage, si ma mémoire est bonne. Après plus de 30 années passées au service du gouvernement mauricien comme expert en commerce international, il s’est tourné vers l’écriture à la retraite. En peu de temps, il s’est imposé comme une figure incontournable, notamment dans les domaines de la sociologie et de la biographie.
Qu’est-ce qui distingue son écriture ?
Il possède cette capacité à mêler rigueur dans la recherche et talent narratif. Il s’inscrit dans une démarche que l’on pourrait qualifier « d’imagination sociologique », en reliant les trajectoires individuelles à des contextes sociaux plus larges.
À travers ses travaux, Assad Bhuglah a ainsi contribué à remettre en lumière des figures mauriciennes telles que le Dr Idrice Ameer Goumany, héros oublié, Gassy Sobdar, l’un des pionniers lascars du XVIIIe siècle, le Dr Hasssenjee Joomaye, philanthrope et fondateur de l’Islamic College, ou encore le maulana Abdullah Rashid Nawab, pédagogue à l’origine de la Muslim High School.
Assad Bhuglah est également connu comme chroniqueur…
C’est un chroniqueur prolifique, capable d’écrire avec aisance sur des sujets très variés : politique, géopolitique, société ou encore mode de vie. Il a une culture impressionnante et une rapidité d’analyse remarquable. Donnez-lui un sujet, et il peut produire un article structuré en très peu de temps.
Parlons maintenant de son nouvel ouvrage. Comment le définiriez-vous ? Il s’agit d’un essai socioculturel et sociopsychologique. Le livre propose une réflexion approfondie sur l’identité, l’appartenance communautaire, le nationalisme et la religion, avec un focus particulier sur la communauté musulmane mauricienne et son mode de vie.
Justement, comment définir l’identité communautaire dans une société multiculturelle comme Maurice ?
L’identité communautaire se construit autour de plusieurs facteurs : culture, origine ethnique, langue et, très souvent, religion. Une communauté peut être définie comme un groupe de personnes partageant des caractéristiques, des valeurs, des traditions et des intérêts communs, tout en développant un sentiment d’appartenance et une finalité collective.
Si ce cadre contribue à forger les identités individuelles et collectives, il peut également instaurer des frontières vis-à-vis des autres groupes et influencer notre perception de l’altérité. Cela contribue à structurer les identités individuelles et collectives, mais peut aussi créer des frontières avec les autres groupes.
Quel rôle jouent les communautés dans la construction de l’individu ?
Les communautés assignent à leurs membres des rôles et des attentes, participant ainsi à la construction de leur identité. Elles offrent également un soutien social, émotionnel et parfois matériel, notamment dans les moments difficiles, à travers l’entraide et le partage. Elles jouent un rôle essentiel dans les moments difficiles, à travers l’entraide et la solidarité.
Dans le cas de la communauté musulmane, il convient de rappeler un concept fondamental issu du Coran, considéré par les musulmans comme la parole immuable de Dieu : celui de l’Ummah.
Pouvez-vous nous en dire plus concernant le concept de l’Ummah ?
L’Ummah est un concept central dans l’islam. Il désigne la communauté musulmane mondiale, unie par une foi et des valeurs communes et un destin commun. Il met en avant l’unité, la fraternité et la responsabilité collective, au-delà des frontières nationales et ethniques. Le Coran (sourate 3, verset 103) rappelle ainsi : « Et cramponnez-vous tous ensemble au câble d’Allah et ne soyez pas divisés… » Le Coran insiste d’ailleurs sur cette unité.
Cette notion encourage-t-elle un repli sur soi ?
Absolument pas. Au contraire, elle encourage le dialogue et la coopération. Elle valorise la solidarité, mais aussi l’ouverture. Elle encourage le dialogue interreligieux, la compréhension mutuelle et la coopération avec les autres religions.
Vous avez également évoqué la zakaat. Quelle en est son importance ? La zakaat est l’un des cinq piliers de l’islam. Elle consiste en une contribution de 2,5% des revenus et des biens, destinée à soutenir les plus démunis. C’est une expression concrète de la justice sociale et de la solidarité.
Peut-on dire que l’identité est multiple ? Tout à fait. Chaque individu porte plusieurs identités : nationale, culturelle, linguistique, religieuse ou professionnelle. L’identité ne se réduit pas à une seule dimension, elle est une combinaison de plusieurs appartenances qui coexistent et façonnent chaque individu.
Vous faites un parallèle avec l’ouvrage “Les Identités meurtrières” d’Amin Maalouf. Pourquoi ?
Parce que ce livre explique parfaitement les dangers d’une vision réductrice de l’identité. Lorsque Assad Bhuglah m’a présenté le thème de son ouvrage, j’ai immédiatement pensé aux Identités meurtrières d’Amin Maalouf, une œuvre majeure que je recommande vivement.
Dans ce livre, l’auteur explore la complexité de l’identité et met en garde contre les dérives liées à une vision réductrice et exclusive. Il montre comment certaines identités, lorsqu’elles sont perçues comme menacées, peuvent devenir sources de tensions, voire de violence.
Maalouf plaide pour une approche inclusive de l’identité, qui reconnaît la pluralité des appartenances et favorise la tolérance et la coexistence pacifique. Il montre que lorsqu’une seule dimension est mise en avant de manière exclusive, cela peut conduire à des tensions, voire à des conflits. Il plaide pour une approche plus inclusive et nuancée.
Ce message est-il pertinent dans le contexte mauricien ?
Cette réflexion est d’autant plus pertinente dans le contexte mauricien, où l’identité nationale est parfois perçue comme fragile, tandis que les appartenances ethniques et religieuses continuent d’influencer les comportements et peuvent, à terme, fragiliser la cohésion sociale.
Historiquement, c’est une question sensible à Maurice, n’est-ce pas ?
Historiquement, la question communautaire a occupé une place centrale dans les débats précédant l’indépendance. La mise en place du système des Best Losers visait à garantir une représentation équitable des différentes communautés au sein de l’Assemblée nationale. Inscrite dans la Constitution, cette disposition reconnaît quatre composantes : hindoue, musulmane, sino-mauricienne et population générale, et prévoit l’attribution de sièges supplémentaires afin d’assurer un équilibre représentatif. Le système des Best Losers donc a été mis en place pour garantir une représentation équitable des différentes communautés au Parlement.
Ce système est-il toujours pertinent aujourd’hui ?
Si ce mécanisme a contribué à rassurer les minorités, il reste aujourd’hui au cœur des débats sur la réforme électorale. Certains y voient un frein à l’émergence d’une identité nationale unifiée, tandis que d’autres considèrent qu’il demeure indispensable pour éviter toute marginalisation.
Comment définiriez-vous l’identité mauricienne ?
Je conclurai par une définition personnelle de l’identité mauricienne. Le Mauricien est, par essence, un être multiculturel, un métis culturel aux identités imbriquées. Ni exclusivement africain, asiatique ou européen, il est le fruit d’un métissage unique.
Il navigue avec aisance entre différentes cultures : il porte aussi bien la chemise que le kurta, apprécie autant les mines frites que le biryani ou le steak frit, regarde des films de Bollywood, des documentaires chinois ou des productions américaines, et danse au rythme du séga.
Et sur le plan linguistique et social ?
Il est souvent bilingue, voire multilingue, s’exprimant en anglais, en français et en créole mauricien, parfois même en langues asiatiques. Il est respectueux des croyances et des traditions des autres, fait preuve de tolérance et d’une grande capacité d’adaptation.
Quelles valeurs caractérisent, selon vous, le Mauricien ?
Un attachement profond à la démocratie, à la liberté de religion, d’expression et d’association. Il apprend très tôt à vivre avec les différences, à être à la fois un bon gagnant et un bon perdant.
Un mot de conclusion sur l’ouvrage d’Assad Bhuglah… C’est un ouvrage important, porteur d’un message essentiel sur l’identité et le vivre-ensemble. Je suis convaincu qu’il trouvera sa place dans de nombreuses bibliothèques à Maurice.
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Assad Buglah : « Comprendre les identités pour mieux construire la nation »
Avec Community Identity in a Multicultural Society, l’auteur Assad Bhuglah propose une réflexion approfondie sur une question centrale dans l’expérience mauricienne : celle de l’identité et de l’appartenance communautaire. Fruit de longues années de réflexion, cet ouvrage s’inscrit dans un débat souvent sensible, parfois mal compris, mais essentiel à la cohésion sociale du pays.
Dans un contexte où le terme « communauté » suscite de plus en plus de méfiance, certains estiment que sa disparition des documents officiels ou du recensement suffirait à faire reculer le communautarisme. Une vision que l’auteur nuance avec fermeté. S’appuyant sur une approche sociologique, Assad Bhuglah rappelle que les communautés ne sont pas de simples constructions administratives que l’on peut effacer d’un trait de plume. Elles sont des réalités vécues, ancrées dans l’histoire, la culture, la religion, la langue et les expériences partagées.
À ses yeux, Maurice ne peut être comprise comme une abstraction. La nation est constituée d’individus, eux-mêmes inscrits dans des familles, des traditions et des héritages culturels. Les communautés, façonnées par les migrations, l’histoire coloniale et les modes de vie, font partie intégrante du tissu social. La Constitution mauricienne elle-même définit d’ailleurs la communauté comme un « mode de vie », une notion à la fois simple et profondément significative.
L’objectif du livre n’est nullement de promouvoir le communalisme. Il vise au contraire à déconstruire les préjugés et les idées reçues qui entourent cette notion. Pour l’auteur, les communautés ne sont pas en soi une source de division. Les tensions apparaissent lorsque celles-ci sont mal comprises, instrumentalisées ou politisées.
L’un des concepts clés développés dans l’ouvrage est celui de la « double identité ». Chaque Mauricien appartient à la fois à une communauté culturelle ou religieuse et à la nation mauricienne. Loin d’être contradictoires, ces deux dimensions coexistent et se complètent. Être musulman, hindou, chrétien, créole, sino-mauricien ou franco-mauricien n’empêche en rien d’être pleinement mauricien. Au contraire, c’est cette diversité qui a façonné l’identité nationale.
L’auteur souligne également les limites d’une approche purement administrative de l’identité. Depuis 1972, les données ethniques ne sont plus collectées officiellement lors du recensement. Pourtant, le communalisme n’a pas disparu. Il s’exprime autrement, à travers les castes, les sous-groupes religieux, les affiliations linguistiques ou encore les dynamiques politiques. Cette réalité montre que l’identité ne peut être supprimée par décret : elle doit être comprise, encadrée et valorisée de manière constructive.
Face à ce constat, Assad Bhuglah plaide pour une approche fondée sur le dialogue et la connaissance mutuelle. Plutôt que de chercher à effacer les différences, il invite à construire des ponts entre les communautés. Comprendre le mode de vie de l’autre permet de réduire les peurs, de dissiper les suspicions et de renforcer la confiance.
L’ouvrage propose ainsi une étude approfondie du mode de vie musulman à Maurice. À travers cette analyse, l’auteur explore les pratiques religieuses, la langue, les institutions, les fêtes, ainsi que les rites de passage tels que l’aqiqah, le mariage ou les rites funéraires. Il aborde également des aspects du quotidien comme l’habillement et la cuisine. Cette démarche n’a pas vocation à établir une quelconque hiérarchie entre les communautés, mais vise à mieux comprendre comment une identité se préserve tout en s’intégrant pleinement dans le cadre national.
Parallèlement, un chapitre est consacré au « mode de vie mauricien ». L’auteur y donne la parole à des Mauriciens de différentes confessions, mettant en lumière leur manière de concilier leurs appartenances multiples. Ces témoignages révèlent une réalité essentielle : les Mauriciens sont capables de cultiver un fort attachement à leur communauté tout en exprimant une profonde loyauté envers la nation.
Cette double appartenance, loin d’être une faiblesse, constitue une richesse. Elle a permis à Maurice de maintenir, pendant plus de deux siècles, une relative harmonie malgré sa diversité. Les grandes fêtes religieuses – Divali, Eid, Noël ou Nouvel An chinois – sont célébrées à l’échelle nationale, tout comme les grandes dates républicaines qui rassemblent au-delà des clivages communautaires.
Pour Assad Bhuglah, il est essentiel de dépasser l’idée selon laquelle l’unité suppose l’uniformité. Une nation ne se construit pas dans l’effacement des différences, mais dans leur reconnaissance et leur convergence vers un projet commun.
Cependant, l’auteur met également en garde : lorsqu’une communauté se sent marginalisée, discriminée ou insuffisamment représentée, l’identité peut devenir un facteur de frustration et de tension. Dans une société plurielle, la reconnaissance équitable et l’inclusion sont des conditions indispensables à la stabilité sociale et démocratique.
Le message de cet ouvrage se veut à la fois clair et porteur d’espoir : reconnaître les identités n’est pas diviser, mais poser les bases du respect mutuel. Et le dialogue, loin d’être un signe de faiblesse, constitue le socle même de la construction nationale.

