Reynolds MICHEL
De La Réunion
Avec le Cogito (je pense) de Descartes et le Sapere aude ! (Ose penser par toi !) de Kant, le concept d’autonomie, comme nous l’avons appris, célèbre la gloire de l’humain devenu majeur, sorti de l’âge de minorité où il se trouvait jusque-là. Autrement dit, un humain capable d’user de sa raison – également distribuée à chacun – et qui n’a plus besoin d’un tuteur, d’un autre pour le conduire (Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? 1784).
Cet homme capable de choisir, de décider du sens qu’il donnera à sa vie et des choix qui s’ensuivent afin de se diriger librement dans le monde, est aussi un homme vulnérable, susceptible d’être blessé, atteint par les aléas de la maladie, du climat, de la guerre, du déplacement, de la famine ou tout simplement de la violence de ses frères humains. C’est le même homme qui est l’un et l’autre sous des points de vue différents.
Cet homme qui s’identifie par ses capacités humaines à dire, à faire, à raconter sa vie et à être responsable (Paul Ricoeur, 2005) est un être vulnérable parce qu’il est un être de chair vivant dans la rencontre d’autrui et dans un certain environnement, donc apte à être affecté, touché, par des événements qui peuvent tomber sur lui à l’improviste. De ce fait, l’acceptation de notre vulnérabilité et de notre fragilité – notre condition humaine avec ses limites et ses imperfections – fait appel à la question du soin et la sollicitude portée par autrui pour nous soutenir, et réciproquement. Autrement dit, fait intervenir une éthique du Care – terme emprunté à la langue anglaise et pas toujours traduit au regard de sa richesse sémantique – pose comme fondamentale la sollicitude envers l’autre considéré dans sa singularité.
Le Care, une nouvelle façon de prendre soin
L’éthique ou la pensée du Care, c’est-à-dire du « souci des autres » est fondée sur l’attention portée à un sujet singulier et relationnel constitutivement vulnérable. Elle est issue de la pensée féministe, notamment dans une étude publiée en 1982, aux États-Unis, par la psychologue Carol Gilligan, intitulée « In a Different Voice » (D’une voix différente). À travers une enquête de psychologie morale, elle met en évidence que les critères de décision morale ne sont pas les mêmes chez les hommes et chez les femmes. De cette observation, elle établit le nouveau paradigme (modèle) moral du Care comme « capacité à prendre soin d’autrui ». Cette pensée s’est affranchie par la suite de ses origines féministes pour éclairer d’une lumière nouvelle l’anthropologie morale et l’éthique contemporaines (Agata Zielinski, 2010).
Le Care est à la fois une attitude et une action de prendre soin : une attitude du prendre soin qui fait appel à une responsabilité pleine et entière empreinte de sollicitude et du souci des autres ; une action de prendre soin qui relève de pratiques ou d’activités multiples d’importance vitale – situation de soins, discernement de la nature des besoins, leur compréhension et leur réponse. D’où la définition du care que nous propose la politologue féministe américaine Joan Tronté (née en 1952) comme socle commun d’une vision renouvelée de la société : « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie » (Moral Boundaries. A political argument for an ethic of care, 1993).
À la suite et dans la ligne de Joan Tronto, les auteurs des éthiques du care entendent associer étroitement à l’éthique, le social et le politique. Il est alors question du « prendre soin » de la société et du monde dans lequel nous vivons, « un monde où la sollicitude des personnes les unes pour les autres serait un principe valorisé de l’existence humaine » (Joan Tronto, 1993).
Vers une conception plus réaliste de l’autonomie
En mettant la vulnérabilité et les relations humaines au cœur des pratiques et des décisions morales et politiques, les éthiques ou philosophies (des États-Unis, de France et d’ailleurs) représentent ou traduisent une critique sévère de l’autonomie conçue comme une visée d’autodétermination et d’autosuffisance : se donner ses propres lois. Cette notion moderne qui est au fondement de toute démocratie libérale trouve l’une de ses sources dans la philosophie des Lumières. Selon Kant, l’autonomie s’oppose à l’hétéronomie, c’est-à-dire de toute dépendance extérieure. Elle coïncide avec la raison et permet de s’émanciper de la tradition, de la religion et de toutes les autorités extérieures à soi qui s’imposent et dirigent notre vie.
Comme le vocabulaire de l’autonomie – « se donner à soi-même (autos) ses propres règles (nomos) » – porte en lui l’idée, la tâche, que chacun a pour devoir de devenir souverain de son existence, le risque est de s’enfermer dans une conception totalement individualiste de l’autonomie mettant le rapport à l’autre au second plan, l’important restant de réussir par soi-même. D’où cet avertissement du philosophe et écrivain français Guillaume Le Blanc : « Se constituer comme souverain est se constituer dans un régime de fermeture anthropologique, d’identité à soi qui implique d’effacer toutes les relations dans lesquelles nous sommes situés et qui font que précisément nous ne sommes pas souverains (Séminaire 2024).
Se donner ses propres règles d’action, de fonctionnement, de vie, c’est facile à dire ! Mais, il ne suffit pas de le vouloir. Car, nous sommes toujours situés dans un contexte, façonnés par une culture, soumis à un ensemble de contraintes sociales. Nous ne vivons pas sur une île déserte. Même « l’individu émancipé n’est pas un individu “détaché” de tout lien et du social, heureux sur une île déserte », écrit le sociologue François de Singly. Et d’ajouter : « L’individu n’existe que par les liens sociaux…. La reconnaissance interpersonnelle est centrale » (François de Singly, dans L’individualisme est un humanisme, 2007, pp 10 et.21). En outre, l’autonomie est aussi une question de ressources, de capacité et d’environnement.
Donc, avant même de parler de vulnérabilité comme marque de notre existence, il convient d’abord de dire qu’on n’est jamais autonome tout seul. La relation est première. Pour le philosophe Éric Delassus qui a développé le concept d’autonomie solidaire à l’inverse de l’autonomie solitaire, « L’autonomie, ça n’est pas : « on vous donne tous les choix possibles, et débrouillez-vous » (Éric Delassus, 2026). Au fait, ce qui est critiqué à partir du care, ce n’est pas l’autonomie en soi, un idéal ou idée-projet, mais le mythe d’une autonomie confondue avec une qualité intrinsèque ou une valeur de l’individu. Ce mythe qui voudrait que pour s’en sortir, on ne doit compter que sur soi-même (Pascale Molinier, 2019).
Au commencement était la relation
En mettant au commencement la relation et les interdépendances, c’est-à-dire en posant l’individu comme être social, marqué par les relations qu’il vit avec autrui, la question de l’apparente contradiction entre autonomie et vulnérabilité est levée. Du moins, la question de l’autonomie est plus correctement située, à savoir depuis notre situation de vulnérabilité, de dépendance et d’interdépendance. C’est le même homme qui est à la fois autonome et vulnérable, déclare le philosophe Paul Ricoeur. « L’autonomie est celle d’un être fragile et vulnérable. Et la fragilité ne serait qu’une pathologie si elle n’était pas la fragilité d’un être appelé à devenir autonome, parce qu’il l’est dès toujours et d’une certaine façon », insiste Paul Ricoeur sur ce paradoxe (2001). Ainsi, selon Ricœur, l’autonomie est le point de départ et le point d’arrivée d’une analyse qui porte sur la condition de fragilité de la vie humaine. Elle est « un appel », « un projet », « une capacité à conquérir », toujours selon Paul Ricoeur.
Le concept d’autonomie demeure incontournable. Outre qu’il reste indispensable pour analyser et lutter contre diverses formes d’oppression, toute pensée du care digne de ce nom se donne pour objectif un accroissement de l’autonomie de celui ou celle dont on prend soin. « Le soin, c’est ce qui fonde notre humanisme » (Cynthia Fleury, 2019).
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