Patrimoine — Le Château Kœnig et la Batterie de l’Harmonie : Avant qu’il ne soit trop tard…

Le ministre des Arts et de la Culture, Mahen Gondeea s’engage à prendre ce dossier en main

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Datant de l’époque coloniale et décrétés patrimoine national en 1985, la Batterie de l’Harmonie et le Château Kœnig, sis à Grande-Rivière-Noire, se meurent, laissés à l’abandon depuis des lustres. D’ambitieux projets ont été mis sur la table sous les précédents régimes afin de redonner à ces deux bâtisses leurs lettres de noblesse, mais la montagne a accouché d’une souris. Le discours prononcé, mercredi, lors d’une site visit, par le ministre des Arts et de la Culture, Mahen Gondeea, sonne comme une lueur d’espoir aux oreilles des amoureux du patrimoine qui se démènent pour faire la promotion des usages sociaux de ces joyaux architecturaux en déclin, avec l’espoir d’insuffler une prise de conscience chez les politiques. Le ministre s’est, en effet, « engagé à prendre ce dossier en main, afin d’explorer des solutions concrètes pour redonner vie à ce lieu emblématique. »
En 1989, « Le Bal du dodo » de Geneviève Dormann (1933-2015), femme de lettres et journaliste française, reçoit le Grand Prix du Roman de l’Académie Française. L’action se passe à la fin des années 1980 à Maurice, avec comme toile de fond le bal donné chaque 31 décembre dans le milieu assez fermé des Franco-Mauriciens. À l’époque, le charme de la Batterie de l’Harmonie avait su conquérir l’écrivaine qui y situa l’action du roman. Elle, qui résida au Château Kœnig lors de ses séjours dans l’île, doit se retourner dans sa tombe en voyant ce qu’est advenu ce lieu magique qui conduit à une longue plage sauvage de sable blond, encadrée par le Morne Brabant et la Tourelle de la Mivoie . « Geneviève Dormann y séjournait par la grâce des frères Couacaud, alors grands pontes de Rogers et de Beachcomber », confie Jacques de Maroussem, directeur de la maison Eureka et descendant de la famille Kœnig. De la route du Morne jusqu’à Tamarin, rien ne limite la vue. Une nature dense et longtemps sauvegardée se dévoile, les chaînes de montagnes au loin enchantent le regard. Dans cet espace largement ouvert, on aperçoit la Batterie de l’Harmonie, la Tour Martello et la vieille maison coloniale appelée le château Kœnig.
La Batterie de l’Harmonie a été le théâtre d’un épisode crucial de l’histoire navale du pays. En 1799, deux navires français (La Preneuse et Le Brûle Gueule), voulant regagner Port-Louis, sont pourchassés par cinq navires britanniques. Ils s’arrêtent alors dans la baie de Rivière-Noire et déchargent toute leur artillerie sur cette plage pour faire face à leurs poursuivants. C’est la bataille de La Preneuse. Elle durera cinq jours. L’équipage français érige un rempart de sable pour se protéger contre les tirs ennemis venant de la mer. L’escadre anglaise bat en retraite. Ce monticule de sable est toujours là. Les Français avaient leurs canons sur cette plage à la fin de la guerre. Après avoir pris possession de l’île en 1810, les Anglais ont fait construire sur le site de l’harmonie, entre 1831 et 1834, la Tour Martello où ils installèrent plusieurs canons avec une poudrière. La plage sur laquelle furent débarquées les pièces d’artillerie de La Preneuse en porte aujourd’hui le nom.
Aux sources en 1907
Il est important de retracer l’implantation, dans la zone côtière de Rivière-Noire, de la famille Kœnig, grande propriétaire des terres au début du 20ème siècle, qui a fondé les « Salines Kœnig » de Petite-Rivière-Noire en 1907. « C’est en 1907 que la famille Kœnig s’installe dans la région et achète des terrains allant de Petite-Rivière-Noire à Tamarin. Le notaire Robert Kœnig fut l’instigateur de cette entreprise, en achetant les terres auprès d’une famille musulmane. Sous la houlette de la Société Kœnig Frères Ltd, les gestionnaires développèrent différentes activités sur leur propriété, incluant des salines dans cette région particulièrement sèche. Au fil des générations, les terrains sont restés entre les mains des descendants de la famille, avant que les descendants ne revendent les « Salines Kœnig » à Beachcomber, en 1970, pour des projets de développement hôtelier », soutient Jacques de Maroussem.
Beaucoup de gens ne le savent pas, mais le Château Kœnig, construit sur d’anciennes fortifications dans les années 1930 par Jean Kœnig, avait une architecture différente de celle que l’on connaît actuellement.  Niché sur un petit promontoire, l’édifice faisait alors office de campement en bord de mer, constitué en partie d’un toit de chaume qui était supporté par des murs en briques d’argile. À en croire Jacques de Maroussem, c’est son arrière-grand-oncle, Marc Kœnig, qui a radicalement changé l’aspect de la bâtisse lorsqu’il en a pris possession au début des années 1950. « Marc était connu pour sa folie des grandeurs (rire). Le fait qu’il ait eu 17 enfants a aussi valu son pesant d’or dans sa décision de constamment détruire, modifier et agrandir le lieu. Il y avait un salon bleu dans la tour doté, tenez-vous bien, d’une fausse cheminée ! Les perrons en pierres taillées, qui descendaient jusqu’à la plage, étaient dotés d’une magnifique main courante », dit-il.
Du plomb dans l’aile
Après des baux accordés à la famille Kœnig dans les années 1940, puis au groupe hôtelier Beachcomber dans les années 1970, le site passe sous la responsabilité du ministère des Arts et de la Culture en 1993. Ce ministère avait alors entamé des travaux de rénovation en 1999 sous le mandat de Joseph Tsang Man Kin. La première partie des travaux, qui avaient pris fin en 2001, avait nécessité la somme de Rs 5 millions. Les six pièces du bâtiment, sur une superficie de 325 mètres carrés, comprenant une salle de danse, une cuisine et des toilettes, avaient été réhabilitées. La Development Works Corporation (DWC) avait décroché un contrat pour commencer d’autres travaux qui consistaient, en fait, à installer l’électricité. Il était aussi prévu que la Tour Martello allait être rénovée.
Tout était presque prêt, en 2002, pour que le site accueille des expositions pour les artistes-peintres et soit utilisé comme un lieu de travail pour les auteurs-compositeurs cherchant la tranquillité. Le gouvernement voulait aussi utiliser une plate-forme à côté du bâtiment pour des spectacles en plein air. Sauf qu’une partie de la toiture fut saccagée après le passage du cyclone Dina, en janvier 2022. Le projet tombe alors à l’eau. L’espoir renaît en 2018, le gouvernement MSM projetant de transformer le site en un village d’artistes. Des travaux de nettoyage et clôture avaient même  été effectués… au coût de Rs 3 M, mais le projet a pris du plomb dans l’aile pour des raisons que l’on ignore.
Cela fait plus de vingt ans que les bâtiments, fortifications et pièces d’artillerie de l’époque des rivalités anglo-françaises – constituant l’ensemble de l’Harmonie – sont laissés à l’abandon. Le château avait fière allure avec sa toiture bleue, ses murs épais en pierre de taille, ses parquets à chevrons de teck et sa tour biscornue face au couchant. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Le bâtiment est complètement en ruines et attire des malfaiteurs ou des drogués. À l’intérieur, on aperçoit des graffitis, des vitres brisés, des seringues et des objets arrachés. Si les canons ont échappé aux voleurs de ferraille, les pierres taillées composant le mur d’enceinte se réduisent comme peau de chagrin, au même titre que le four à chaux. Un déclin qui risque de s’accentuer si les autorités ne se décident pas, dans les années à venir, de donner un coup de neuf à ce lieu mythique. Peut-on prendre pour argent comptant la promesse faite par Mahen Gondeea à ce sujet ? L’avenir nous le dira.

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