À côté d’une actualité politique et économique de plus en plus anxiogène, cette semaine a aussi été le théâtre d’une actualité culturelle et artistique extrêmement dense, animée et riche. Qui porte aussi de nombreux questionnements.
Il y a d’abord eu les funérailles, ce vendredi 1er mai, de Ras Natty Baby. De Leve do mo pep à Nouvel vizion, le chanteur nous a donné des hymnes forts qui resteront bien au-delà de sa disparition terrestre, affirmant une identité, mais aussi une identification forte à son message d’engagement humain et de justice sociale. Aux côtés de Kaya, il a aussi fortement contribué à populariser un nouveau genre musical, ce seggae qui est une création unique au monde, une création 100% mauricienne, au carrefour du reggae et du séga, cette autre création unique, à une époque où chanter et danser n’était rien moins qu’un outil capital de survie face à la maltraitance et à l’inhumaine exploitation de l’esclavage.
Pour cela, Ras Natty Baby aurait dû être célébré.
Hélas ! Les derniers mois, voire années ayant précédé son décès n’auront été que polémiques, frustrations, voire humiliations. En décembre 2022, l’artiste alors âgé de 68 ans avait fait servir une mise en demeure à la Mauritius Society of Authors (MASA), lui réclamant le paiement des allocations mensuelles que le MASA Benevolent Fund est censé verser aux artistes de plus de 60 ans, dont il n’avait jusque-là jamais touché le premier sou. Ce 30 mars 2026, l’affaire a été renvoyée au 16 juin 2026. Mais vu l’urgence des problèmes de santé de l’artiste, le conseil de la MASA a décidé en avril de lui verser une partie de la somme réclamée, soit Rs 153 000. Insuffisant de toute façon pour assurer ses soins, l’artiste étant finalement transféré en Inde pour une intervention cardiaque à laquelle il ne survivra pas.
Au-delà, les artistes du monde musical mauricien, qui galèrent chaque mois un peu plus, attendent toujours de la MASA le forensic audit trail qui doit établir à qui doivent être versées les Rs 95 millions accumulées sur son compte… Comme ils attendent qu’entre en vigueur la Status of the Artists Act, finalement votée en 2023, toujours pas appliquée. Parce que Ras Natty Baby n’est pas le seul. D’autres artistes, très connus, ont ces derniers temps été contraints d’avoir recours à des levées de fonds pour pouvoir se soigner.
Pourquoi nos artistes seraient-ils condamnés à devoir tal lame ?
Dans les années 1960, la France a créé le système inédit d’intermittent du spectacle, qui permet aux artistes et au personnel technique évoluant dans ce secteur d’avoir à l’année une rémunération annuelle équivalant grosso modo à un salaire. Et si ce statut se retrouve aujourd’hui menacé, une étude menée l’an dernier montre que les Industries Culturelles et Créatives (arts visuels, audiovisuel, cinéma, jeu vidéo, musique, spectacle vivant, livre, presse, radio et publicité) ont généré en 2024 une contribution plus importante à l’économie française que des secteurs majeurs comme l’aéronautique ou l’industrie pharmaceutique. Et que la valeur ajoutée des ICC a progressé de 21% en cinq ans, soit une croissance deux fois plus rapide que celle des grands secteurs industriels. L’emploi suit cette trajectoire avec 1,1 million d’emplois à temps plein, en hausse de 13% depuis 2019, dont 586 000 emplois directs, soit plus que ceux de l’automobile, de l’aéronautique et de la pharmacie cumulés.
Même constat d’apport artistique et culturel au Canada. Le rapport Métiers d’art rendu public à la fin de l’année dernière, indique que le secteur des arts et de la culture a enregistré une croissance plus rapide et soutenant plus d’emplois par dollar que d’autres secteurs clés, comme le pétrole et le gaz, l’industrie manufacturière, l’agriculture, le commerce de gros ou de détail, la construction.
« Le secteur des arts et de la culture enrichit tous les aspects de la vie canadienne. Il stimule la croissance économique, attire les talents, favorise l’appartenance et renforce nos communautés », déclare Aubrey Reeves, présidente et cheffe de la direction chez Affaires/Arts. Le rapport révèle également d’importantes retombées sur le plan social, des subventions artistiques plus élevées par habitant étant généralement associées à « un sentiment accru de sens et de dessein au sein de la communauté. Les arts renforcent la cohésion sociale, favorisent l’intégration des nouveaux arrivants, améliorent l’employabilité et le développement des compétences, tout en ayant un impact positif sur les secteurs résidentiel et immobilier ».
Il y a aussi le cas de plus en plus parlant de la Corée du Sud. Au cours de ces dernières années, les ICC sont devenues un pilier majeur du Produit Intérieur Brut du pays. Mais aussi de sa stratégie d’exportation. Ils ont même donné un nom à cela : Hallyu (la vague coréenne). Qui se développe à une vitesse fulgurante à travers le monde, notamment avec le cinéma ou la musique (le fameux K-pop). Un véritable moteur de croissance entraîné par une politique déterminée pour entraîner d’autres secteurs. « Le gouvernement posera les bases solides, et cela commence maintenant », a clairement déclaré le président du pays. Là-bas, le cadre juridique posé par le Popular Culture and Art Industry Development Act protège les artistes, fournit un cadre pour les contrats, améliore les conditions de travail, fournit des incitations et facilités pour atteindre les marchés mondiaux. Avec l’objectif d’atteindre, pour 2025-27, plus de 200 milliards d’euros, et à occuper la 4e place des exportateurs culturels.
Et il n’y a pas que l’aspect financier, quantifiable des ICC. Il y a aussi ce qu’ils apportent à une société dans son ensemble.
En 1996, le musicien José Thérèse créait l’Atelier Mo’zar à Roche-Bois. Où lui va choisir le pari de la pratique artistique pour lutter contre l’exclusion scolaire, l’absence d’horizons, la délinquance, la stigmatisation (celle-là même qui amènera Billygane, des années plus tard, à chanter Ki zot problem ar Roche Bois, Batterie Cassée, etc). Le jazz comme outil d’inclusion, de dialogue, de développement, pour des enfants rejetés du système scolaire à la fin du cycle primaire. Pari gagnant. En ce moment, le Mo’zar Espace Artistic fête ses 30 ans avec éclat en organisant, du 23 avril au 2 mai, le festival JazNet, mêlant concerts, transmission et engagement social.
Tables rondes, masterclass et concerts donnent la mesure de l’extraordinaire chemin parcouru, avec les infatigables et investis Valérie Lemaire et Philippe Thomas aux commandes suite au décès de José Thérèse en 2014 : plus de 2 000 jeunes musiciens formés à ce jour ; l’occasion pour des centaines de jeunes de se produire sur des scènes internationales, notamment à Madagascar, à Cuba, au Brésil ; des réussites marquées comme celles de ces cinq jeunes ayant obtenu des bourses pour aller poursuivre leurs études musicales au prestigieux Berklee College of Music de Boston ou au Conservatoire national de Jazz à Paris.
Mo’zar ne forme pas seulement des musiciens. Il tisse et accompagne véritablement des parcours de vie de toute une jeunesse qui s’en retrouve investie et grandie.
Malgré toutes ces réalisations et ces succès évidents, l’Atelier Mo’zar n’a pas cessé de galérer au niveau des financements, dépendant presque exclusivement du bon vouloir de sponsoring privés.
En ce moment se tiennent simultanément à Maurice deux autres festivals d’envergure : la onzième édition de Mama Jaz mené par Gavin Poonoosamy et la 4e édition de Moris Orkestra, association lancée par deux musiciens mauriciens œuvrant en France, William Ross et Mathieu Maurice. Avec pour objectif de créer à Maurice une formation capable de marier musique orchestrale et musiques traditionnelles locales, pour aller notamment vers le développement d’un séga symphonique. Cette année encore, les résultats forcent l’étonnement et l’admiration, comme cette collaboration avec les soz serie de Blakkayo donnés à entendre ce week-end au Caudan Arts Centre. Pourtant, tous rapportent les mêmes difficultés à exister.
Nos artistes portent une voix, des compétences, un imaginaire, un axe de développement autant identitaire, social, économique. Dans chaque budget pourtant, ils restent les parents pauvres de notre devlopma.
Inn ariv plis ki ler pou pran konsians realite comme le chantait Ras Natty Baby…
SHENAZ PATEL
Sortie de texte
Cette semaine, Ras Natty Baby est mort et a été enterré au cœur d’une polémique entourant le statut de nos artistes. La non-reconnaissance de leur vivant, le dénuement économique. Trop souvent réduits au statut de mendiants alors que les arts et la culture sont un puissant moteur économique. Du Canada à la Corée du Sud, certains États ont eux choisi de soutenir et d’investir dans ce secteur. Qui rapporte plus que l’aéronautique ou l’industrie pharmaceutique, soutenant plus d’emplois par dollar que d’autres secteurs clés, comme le pétrole et le gaz, l’industrie manufacturière, l’agriculture, le commerce de gros ou de détail, la construction. Et contribuant, au-delà du seul aspect économique, à l’avancement identitaire, social, mondial d’un pays. Quand donc allons-nous nous réveiller face aux atouts uniques que nous possédons et laissons mourir ?
Fenêtres : Sante do mo pep !
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