Faits et effets… : L’art de la déconnexion

Comment réagir à un climat délétère sur le plan social et essayer d’exister pour un 1er Mai,? En organisant un concert et en offrant la gratuité du bus et du tram pour tenter de mobiliser le maximum de gens pour cette activité officielle inédite.
Comme fiasco, on n’a sans doute pas fait mieux depuis des lustres. Une assistance clairsemée était devant l’esplanade de la municipalité de Port-Louis, les travailleurs ayant plutôt choisi de profiter tranquillement d’un vendredi férié de fin de mois à vaquer à leurs occupations personnelles et à faire leurs courses avec un œil constant sur un budget de subsistance de plus en plus contraint.
On n’est plus dans les années où la conscience sociale était aiguë et la lutte syndicale au premier plan de l’organisation du monde du travail et que les 1er Mai était une grand-messe solidaire, un rassemblement incontournable qui se terminait par une fête populaire animée par des chanteurs engagés qui dénonçaient l’injustice, le communalisme et les dérives pouvoiristes.
Et comme gaspillage de l’argent public en ces temps d’austérité, on aura raté une occasion de donner l’exemple de la sobriété que l’on exige de la population. Mais après la Garden Party à Rs 7 millions à la State House l’année dernière, on s’attendait à un peu plus de circonspection lorsqu’il d’agit de dépenses publiques et des objectifs qu’elles sont censées atteindre. Pour le reste, ce sera sans doute un prochain rapport de l’audit qui nous éclairera sur ce rendez-vous raté du 1er mai 2026.
On dirait que ceux qui gouvernent tiennent à cultiver l’art de la déconnexion avec un raffinement prononcé et constant. Les syndicats demandent le ministre des Finances pour discuter du prochain budget et de leurs attentes, on leur propose le Junior Minister, Monsieur sourire, le factotum de service Dhaneshwar Damry, et un concert nocturne. En ces temps difficiles, cela est pris pour de la provocation et une certaine forme de mépris, d’autant que les promesses électorales étaient nombreuses et leur mise en application nulle.
Ce qu’il fallait en ce 1er Mai 2026 de tous les dangers et de tous les défis, c’est un parler vrai du Premier ministre et ministre des Finances directement aux syndicats et à la population, pas pour créer de la panique et accentuer la sinistrose, mais dire que le moment à passer sera dur, mais que le pouvoir agira pour limiter la casse et qu’il commencera à donner l’exemple du sacrifice en attendant des jours meilleurs, la fin de la guerre et la baisse du prix du carburant. L’absence ne peut pas être une stratégie et le déficit de communication une option !
Si la fête était censée détendre les travailleurs et leur faire oublier leur quotidien difficile, elle n’a pas contribué à rendre leur sérénité aux ministres. Deux d’entre eux ont laissé transparaître une grande nervosité en marge de ces célébrations.
Il s’agit de Reza Uteem, mais aussi d’Ashok Subron qui, depuis quelque temps, ne peut plus cacher son inconfort et son impatience, à l’opposé de son collègue Kugan Parapen, qui ne va pas chercher des calculs savants pour tenter de défendre les privilèges des élus et des hauts cadres du service public.
Le ministre du Travail a fortement critiqué la police pour son inaction vis-à-vis du grand nombre de travailleurs étrangers qui demeurent de manière illégale sur le territoire. Passablement agacé, Reza Uteem s’est dit absolument étonné qu’il n’y ait eu aucune action des Casernes centrales pour répertorier ces travailleurs, au nombre de 4 000, selon les chiffres qu’il a cités. Une position que le commissaire de police reconduit appréciera certainement à sa juste valeur.
C’est sur un ton presque larmoyant que le ministre est déclaré démuni et ne pas disposer de suffisamment de ressources humaines pour aller inspecter les dortoirs. Il n’a pas non plus manqué de dénoncer l’absence de toute condamnation des employeurs qui emploient ou, plutôt, qui exploitent ces travailleurs illégaux.
Il faudrait peut-être commencer par se pencher sur les conditions d’attribution des licences des agents recruteurs et voir aussi s’il n’y a pas des nouveaux roder bout qui se proclament militants qui sont désormais aux premières loges pour profiter de la situation. Et se demander si les agents de Soodesh Callychurn n’ont pas été remplacés par ceux qui sont proches des puissants du jour. Comme pour mieux piétiner les engagements de rupture et du refus du copinage.
Ashok Subron n’est pas en reste. Il vient de découvrir que le libéralisme est le cœur central de la gestion économique. Porteur au premier chef de la réforme de la pension universelle de 60 ans à 65 ans, il cristallise toutes les récriminations et tente de se refaire une santé politique en multipliant les appels pour que la barque, tirant trop dans le sens de l’ultralibéralisme, penche un peu plus à gauche.
Mais lorsqu’il dit cela après que le conseil des ministres, au sein duquel il siège, vient d’introduire le visa en or pour les riches étrangers, on mesure bien de quel poids il pèse dans la configuration gouvernementale et combien sa parole compte. Il peste, il déplore l’absence de communication au sein du gouvernement, mais ça reste visiblement inaudible. Et ce n’est pas prêt de changer !
En attendant le prochain budget et ses mesures, il y a quand même une bonne nouvelle qui est tombée le 1er mai, celle du classement de Maurice à l’échelle de la liberté de la presse pour l’année 2026 réalisé par Reporters sans Frontière. Le pays gagne neuf places, passant de la 51e à la 42e position.
Les tristes épisodes de l’époque de Dounk et de ses acolytes sont derrière nous, mais l’interpellation inopinée du journalise Narain Jasodanand suivant une plainte du fils de Rama Sithanen et qui a révélé que certaines des pratiques de la police de Dip n’avaient pas beaucoup changé, a quand même entaché un tableau qui aurait peut-être été encore un peu plus reluisant.
Sur le continent africain, cinq pays font mieux, l’Afrique du Sud, la Namibie, les Seychelles, le Ghana et le Cap Vert. De quoi nous pousser à la réflexion sur ce qui doit être encore amélioré pour briller à un classement essentiel pour mesurer la santé d’une démocratie.
JOSIE LEBRASSE

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