HOMMAGE : Ras Natty Baby seggaeman militant du changement

• Nouvel Vision, Leve do mo pep traduisaient dès le départ ce désir d’être un militant du changement

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• « Free Diego Garcia », c’est un cri que lança Ras Natty Baby à travers tout un album traitant des Chagos en 2013

Plus qu’un artiste, Ras Natty Baby était avant tout un chanteur engagé, un homme de convictions et de combats. Fin observateur de la société et de la politique mauriciennes, il transformait ses réflexions en textes profonds, destinés à interpeller, éveiller les consciences et bousculer les habitudes. Militant des années de braise, ce soldat aux dreadlocks s’intéressait à de nombreuses causes et s’efforçait de former la relève en leur transmettant l’esprit de Enn Nouvel Vision.

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Nous sommes en 2013. À Richelieu, l’ancien studio des Natty Rebels n’a plus son lustre d’antan. Mais peu importe : une vingtaine d’années après les débuts du groupe, le même feeling habite toujours la terre battue et les murs décrépis, rafraîchis par l’ombre d’un pie bred mouroum. Ras Natty Baby se prépare alors à fêter ses 60 ans. Assis sur deux blocs, le dos contre le mur de sa maison, il lève les yeux au-delà des nuages qui obscurcissent le paysage du seggae. “Je reste optimiste. Le seggae évoluera. Sinon j’aurais arrêté, ek mo ti va retourn Rodrig al plant patat.”

Il en était conscient : “Il y a encore du chemin à faire. Pour avancer, le seggae a besoin de l’implication des artistes et des médias pour le populariser.”

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Le seggae n’était pas un hasard. C’était pour mieux se faire entendre qu’il avait rejoint la mouvance inspirée du reggae de Bob Marley. « Cette musique a une portée internationale. C’est une musique de revendication qui participe à la prise de conscience. Elle a le pouvoir de toucher à la fois les âmes et les cœurs », clamait ce griot des années 90, présent sur tous les fronts de la révolution culturelle, artistique et sociale.

Uprising

À l’ombre du bred mouroum, il se souvenait : « Cela fera une trentaine d’années que je suis dans la musique », racontait-il, en repensant à cette première rencontre en 1993, dans ces mêmes lieux. Le même regard affûté sur la société, les mêmes convictions malgré le succès, la déchéance, la prison, puis la renaissance.

Le 30 octobre 1983, il monte sur scène pour la première fois dans ce même village, lors d’un concert collectif. Lui chantait déjà du reggae en kreol ; un autre, que certains appelaient Hervé, reprenait du Bob Marley. Ce chanteur deviendra plus tard Kaya. La foule portlouisienne lui donnera ce surnom, inspiré d’un titre des The Wailers qu’il interprétait brillamment.

“Nous avons eu un cheminement parallèle. Nous avons évolué vers une même musique. Il a eu sa couleur musicale ; j’ai eu la mienne. Il a sorti son album avant moi. Ce qui fait de Kaya le père du seggae. Je suis arrivé juste après.”

Maurice était alors indépendante depuis une vingtaine d’années et se construisait au milieu de profonds bouleversements sociaux, économiques et politiques. Le communautarisme, se souvenait Ras Natty Baby, était accentué par la politique. Tandis que certains cherchaient un retour aux sources et s’interrogeaient sur leur identité, d’autres revendiquaient pleinement leur mauricianisme.

Parmi eux, le Rodriguais Ras Natty Baby, qui utilisait ce statut pour se définir comme citoyen du monde. Car telle était, selon lui, la richesse mauricienne : “Nous appartenons à divers horizons. Je suis moi-même issu d’un mélange où se mêlent des origines américaines, africaines, malgaches, indiennes, françaises.”

Nouvo Vibrasion

Ce métissage, il l’affirmait encore davantage à travers le rastafarisme : “Une philosophie que l’on retrouvait déjà à travers le monde.” Le séga était né du métissage, le reggae aussi. “C’est alors que le seggae a fait son apparition dans un esprit de métissage où se mêlaient des influences universelles. Nous avions besoin d’une musique propre à nous pour parler de choses qui nous concernaient directement”, soulignait-il.

Nouvel Vision, Leve do mo pep traduisaient dès le départ ce désir d’être un militant du changement. Comme Toto du Group Natir de Chamarel, il affirmait : « Nous sommes contents de voir que la relève existe. Mais il faut préserver l’intensité du seggae et son image. Le seggae, c’est un cantique, une louange. Je serais triste si, plus tard, il ne contenait plus aucun message et qu’il ne devenait que commercial. »

Cette évolution du seggae, Ras Natty Baby l’avait matérialisée à travers son album Résurrection, sorti en 2012. Il y introduisait un nouveau style : le rodska waka, un reggae enrichi de musique rodriguaise. Une manière de montrer son désir constant d’explorer, d’innover et de continuer à avancer.

Jusqu’au bout, Ras Natty Baby a continué à fredonner Enn Nouvel Vision et à sourire. La grève qu’il a menée, ses dernières revendications et son engagement jusqu’au dernier souffle ont prouvé que son âme militante n’avait rien perdu de sa force ni de son aura.

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