Arianne Navarre-Marie, Deputy Prime Minister et ministre de l’Égalité du Genre « J’ai construit ma vie de mes propres mains, personne ne m’a jamais fait de cadeau »

Pour cette première interview accordée à Le-Mauricien depuis son accession aux fonctions de Premier ministre adjoint, et à la veille de sa première suppléance au poste de cheffe de gouvernement, Arianne Navarre-Marie revient sur sa nomination, évoque les critiques visant son parcours, parle de ses rapports avec le MMM et son ancien leader, Paul Bérenger, ainsi que des défis qui attendent le gouvernement.
Dans cet entretien sans détour, Arianne Navarre-Marie évoque son parcours personnel, ses origines modestes et sa volonté de défendre l’unité nationale dans un contexte politique et économique qu’elle juge particulièrement difficile. « J’ai construit ma vie de mes propres mains, personne ne m’a jamais fait de cadeau », lance-t-elle sans ambages.

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Vous avez prêté serment, mercredi, comment avez-vous accueilli cette nomination ?

Avec émotion et sérénité. Quitte à me répéter, je voudrais remercier le Premier ministre, Navin Ramgoolam, qui a un profond sens de l’histoire. Il est conscient qu’il est assis sur les épaules de tous les tribuns qui ont façonné l’histoire de ce pays, et il continue à poursuivre sur la voie qu’ils ont tracée.
C’est grâce à lui que nous avons brisé le plafond de verre. Aujourd’hui, toutes les femmes mauriciennes, celles qui habitent les cités comme les villages, et qui souhaitent un jour se mettre au service du pays, et faire de la politique, ont désormais l’espoir et l’opportunité de le faire.
J’ai une pensée spéciale pour tous les amis qui m’ont soutenue, ceux qui sont membres du bureau politique du MMM, les parlementaires de l’Alliance du Changement. Maintenant, il nous faut avancer dans l’unité. Le pays traverse des moments difficiles en raison de la situation internationale. Il nous faut nous relever et nous retrousser les manches pour faire avancer le pays.
Nous ne pouvons pas perdre de temps. Nous n’avons pas le droit de gaspiller notre énergie dans des questions inutiles. Personnellement, je ferai tout pour être à la hauteur des tâches qui me seront confiées.

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Vous avez essuyé de nombreuses critiques, notamment concernant vos qualifications. Comment avez-vous vécu cela ?

Écoutez, je ne vais pas vous mentir, ce n’était pas facile. Personne n’est insensible à ce genre de choses. Mais j’ai appris, au fil des années, que nous ne grandissons pas dans le confort. Nous grandissons dans l’adversité.
Ce qui m’a aidée, c’est de rester concentrée sur l’essentiel : le travail, les gens, les dossiers. Quand nous avons la tête dans ce que nous faisons, nous avons moins de temps pour se laisser distraire par le bruit.

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Quant aux critiques sur mes qualifications, permettez-moi de poser une question : Quand Harish Boodhoo, Paul Bérenger, Rashid Beebeejaun avaient été nommés Deputy Prime Minister, est-ce que la question de leurs qualifications s’est posée ? Non. Alors pourquoi aujourd’hui ? Parce que je suis une femme ? Et une femme créole originaire d’un milieu modeste ?
Je suis entrée en politique juste après mon HSC. En 2001, j’ai obtenu un Degré en Économie et Gestion. Si j’ai un regret aujourd’hui, et c’est bien le seul, c’est de ne pas avoir pu faire mon Master. Mais après 2005, mon ancien leader répétait constamment que les élections générales allaient arriver bientôt. Comment entamer des études sérieuses dans ces conditions, tout en étant prête à faire campagne ? Cela a duré des années.
Et quand j’ai finalement eu cette possibilité, j’ai préféré financer les études de mes enfants. C’est un choix personnel. Je n’avais pas les moyens de financer deux études à la fois, il n’y a eu personne d’autre que mon mari Yvon pour aider à faire tourner la maison. C’est un choix de mère pour son enfant. Et je l’assume entièrement.
Pour ce que vous appelez le délai avant ma nomination, je ne l’ai pas vécu comme un affront. J’avais sincèrement gardé l’espoir que Paul Bérenger resterait au gouvernement. Ce n’est que lorsque les choses ont évolué autrement que j’ai accepté cette responsabilité par devoir, non par ambition personnelle, mais parce que mon parti me l’a demandé, et que mon pays en a besoin.
Ce rôle, je ne me l’étais jamais approprié d’avance. Et c’est peut-être pour ça que je l’aborde avec sérénité.

Certains de vos détracteurs ont dit que Ramgoolam ne va faire qu’une bouchée du MMM au gouvernement. Vous sentez-vous capable de dire non et d’imposer vos idées ?

Ceux qui disent cela ne me connaissent pas. Et ils ne connaissent pas le MMM. J’ai passé des années dans l’opposition, à défendre des positions impopulaires, à tenir bon quand c’était difficile.
Je n’ai jamais été une personne qui plie sous la pression, ni dans ma vie personnelle, ni dans ma vie politique. Quelqu’un qui a traversé ce que j’ai traversé ne se laisse pas intimider facilement.
Nous sommes dans une coalition, oui. Mais une coalition, ce n’est pas une absorption. Le MMM a ses valeurs, ses positions, sa ligne. Et cette ligne, je la défendrai, autour de la table du conseil des ministres, dans les dossiers qui concernent mon ministère, et sur toutes les questions où l’intérêt du peuple mauricien est en jeu.
Vous savez, il y a deux manières de faire les choses. Nous pouvons choisir l’hystérie, taper du poing sur la table, faire beaucoup de bruit, nous donner en spectacle ou nous pouvons choisir la diplomatie, présenter nos arguments avec clarté, les défendre avec respect, et avancer. Je suis de cette école de pensée. Je crois davantage dans la discrétion et l’efficacité que dans le bruit pour n’aboutir à rien.
Dire non quand il le faut, ce n’est pas de l’obstruction, c’est de la responsabilité. Et je n’ai pas besoin d’élever la voix pour me faire entendre. Les résultats parlent plus fort que les éclats.
Ce gouvernement a été formé sur la base d’un accord, d’engagements mutuels. Je veillerai que ces engagements soient respectés. Il faut néanmoins reconnaître la réalité : l’héritage laissé par l’ancien régime a bousculé nos ambitions. Mais cela ne change pas notre détermination. Des promesses ont été faites, certaines ont déjà été tenues, d’autres le seront. Nous avançons, pas à pas, avec sérieux et responsabilité.
J’agirai sans agressivité, sans spectacle, mais avec fermeté et constance. C’est comme ça que je travaille.
Et si certains pensent que je vais me laisser réduire au silence autour de la table, ils vont être surpris.

Votre ex-leader a tenu des propos assez durs contre vous lors de sa conférence de presse. Cela vous a blessée ?

Oui, cela m’a blessée. Je ne vais pas prétendre le contraire. En tant que femme, je me suis sentie humiliée. Vraiment humiliée.
Pendant tout ce temps, j’étais une ministre efficace, une députée exemplaire. Et subitement, je suis devenue celle qui pouvait gagner kout bidon lor latet, celle qui ne pouvait pas assumer des responsabilités sérieuses. C’est brutal. Et c’est injuste. Mais malheureusement, c’est souvent ce que les femmes subissent lorsqu’elles ont la possibilité ou l’opportunité d’évoluer.
Mais vous savez ce qui m’a tenue debout ? Mes origines. Je suis fière de mon Dockers Flat. Je n’ai jamais eu de privilèges. Mes parents m’ont poussée à étudier, mon papa surtout, qui n’est jamais allé à l’école. Et pourtant, c’est lui qui m’a appris ce qu’est l’engagement, ce qu’est la dignité.
C’est dans les récits de mon papa que j’ai appris à connaître Paul Bérenger. Mon père, qui avait été déraciné des Chagos où il était « Boy », travaillait au grenier. Il parlait de Paul Bérenger avec admiration. C’est cet homme-là que j’ai rejoint en politique. Et c’est cet héritage-là que je continue de porter.
Mon engagement à moi a commencé bien avant la politique. Dès l’âge de 14, 15 ans, j’encadrais des enfants pour les aider dans leurs études. Et la première fois que j’ai vu Paul Bérenger de loin, c’était à la mort du petit Augustin dans le Mainhole du Dockers Flat. Vous voyez, mon engagement est né avant même de connaître le leader du MMM.
Alors quand on parle de critiques, j’en ai subi bien d’autres. Dans le passé, on a remis en question la paternité de ma fille à cause de son teint, « un peu clair ». Vous imaginez ce que mon mari a enduré ? On a associé mon fils, qui est banquier, au trafic de drogue. Ma famille a souffert. Mes proches ont souffert.
Et cela, c’est la chose la plus difficile à porter. Non pas ce qu’on vous fait à vous, mais ce qu’on fait subir à ceux que vous aimez.
Voilà par quoi je suis passée au cours de ma carrière. Alors vous me demandez si les critiques d’aujourd’hui vont m’atteindre ? Non. Jamais.

Vous accédez au poste de Deputy-Prime Minister, un poste que Paul Bérenger a occupé juste avant vous. Certains vous rangent dans le camp de ceux qui ont trahi leur leader. Comment répondez-vous à cela ?

Je vais vous répondre avec beaucoup de respect, parce que Paul Bérenger a compté dans ma vie politique. C’est lui qui m’a formée, c’est lui qui m’a fait confiance pendant des années. Je lui en serai toujours reconnaissante. Je le remercie pour cela. Je l’ai d’ailleurs fait publiquement et en toute sincérité mercredi à la State House.
Mais la vérité, elle existe. Et elle mérite d’être dite avec calme. Le MMM a fait un choix, celui de rester dans ce gouvernement pour servir le peuple mauricien. Ce choix a été fait collectivement, dans le respect des militants et de leurs aspirations. C’est un choix que j’assume pleinement.
Je ne veux pas entrer dans un débat sur qui a trahi qui. Ce n’est ni le moment, ni le lieu. Ce que je sais, c’est que des milliers de militants ont cru en ce parti, ont donné de leur temps, de leur énergie, et leur conviction à une cause.
Ces militants méritent que nous allions de l’avant. Leur tourner le dos au moment où le pays a le plus besoin de nous, ce n’est pas une option. Notre pays est à la croisée des chemins, avec des défis énormes devant lui. Et je crois profondément que si nous aimons vraiment notre pays, nous ne partons pas. Nous restons. Nous nous retroussons les manches. Et nous travaillons pour le sortir des difficultés. C’est le choix que j’ai fait. C’est le choix du MMM.
Je dois dire aussi un parti politique, ce n’est pas un bien personnel. C’est un idéal collectif. Et c’est à cet idéal que je suis restée fidèle.
Moi, on me range dans le camp de ceux qui ont trahi. Mais je réponds simplement : je suis restée fidèle au MMM, à ses valeurs, à ses militants. Et c’est devant eux que je me sens redevable, pas devant les polémiques.

Vous êtes donc sereine. Sentez-vous que vous pourriez relever le défi ?

Oui, je suis sereine. Profondément sereine. Mon parcours parle pour moi. J’ai commencé de rien, vraiment de rien. J’ai construit ma vie de mes propres mains, personne ne m’a jamais fait de cadeau.
Et si certains pensent que cela ne suffit pas, je leur réponds simplement : regardez le bilan. Durant mon premier mandat, nous avons voté la Sex Discrimination Act, nous avons créé l’Ombudsperson pour les enfants, nous avons avancé concrètement pour les femmes, pour les familles, pour les plus vulnérables.
Ce n’est pas l’arrogance qui me donne cette sérénité. C’est le chemin parcouru. Quand on a traversé ce que j’ai traversé, les difficultés personnelles, les attaques, les doutes des autres, on arrive à ce moment avec une solidité intérieure que rien ne peut ébranler.
Et je sais aussi que je ne serai pas seule. Je bénéficierai du soutien de mes collègues du conseil des ministres. C’est un travail collectif, et j’aborde ce rôle dans cet esprit.
Maintenant, sur les priorités, je veux être claire. Mon regard restera là où il a toujours été : sur les familles. Sur leurs réalités concrètes, pas sur les statistiques. Les mères qui élèvent seules leurs enfants. Les familles au bas de l’échelle qui arrivent difficilement à la fin du mois. Les femmes qui subissent des violences et qui ne savent pas vers qui se tourner. Les jeunes happés par la drogue, et derrière eux, des parents qui se battent dans le silence.
Ces réalités-là, je les connais. Pas seulement à travers les dossiers, mais à travers les visages, les histoires, les larmes des gens qui sont venus me voir dans mon bureau ou dans ma circonscription. C’est ce vécu qui guidera chacune de mes décisions.
En tant que Deputy Prime Minister, j’aurai une responsabilité plus large. Et je compte l’exercer avec la même proximité, la même exigence, et la même conviction, Vous savez, la politique ne vaut quelque chose que lorsqu’elle change concrètement la vie des gens. Le défi est grand. Mais je suis prête.

Vous avez un message aux Mauriciennes et Mauriciens ?

Oui, j’ai un message. Et il vient du cœur. Je suis fière d’appartenir à ce pays arc-en-ciel, multiculturel, multireligieux et multiethnique qu’est Maurice.
Notre république est aussi un archipel aux identités multiples, englobant Maurice, Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon et les Chagos, d’où mes parents sont originaires. Ce bouquet multicolore, comme aimait le dire feu le cardinal Jean Margéot, suscite l’admiration bien au-delà de nos frontières.
Mais cette richesse reste fragile. Maurice a connu les blessures de la division, et nous devons rester vigilants face à toutes les formes de fractures — qu’elles soient communautaires, sociales, politiques ou économiques. Il existe deux visions de la société : celle où nous avançons ensemble, solidaires dans l’effort collectif, et celle où chacun ne pense qu’à ses propres intérêts quitte à faire de la démagogie.
Notre pays a déjà payé un lourd prix à cause des divisions et des tensions. Trop souvent, il a été fragmenté pour des raisons politiques. Ce n’est pas le chemin que je choisis. Je crois profondément que nous devons construire une unité sincère, une unité qui ne soit pas seulement un slogan ou un discours de circonstance, mais une véritable volonté de faire passer le pays avant les intérêts personnels.
Aujourd’hui plus que jamais, Maurice a besoin de rassemblement. Dans un contexte difficile, nous devons unir nos forces, mettre nos intelligences et nos énergies en commun afin d’aider le pays à avancer. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps dans les querelles, les calculs personnels ou les divisions inutiles.
C’est dans cet esprit que j’assume cette responsabilité : avec sérénité, détermination et la conviction que l’unité nationale est une nécessité absolue. Remettons-nous au travail. Un budget arrive, la population nous attend. Travaillons main dans la main, dans le respect de nos différences, mais toujours au service d’un même pays : Maurice.

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