« À force de tout voir, on finit par tout supporter…
À force de tout supporter, on finit par tout tolérer…
À force de tout tolérer, on finit par tout accepter…
À force de tout accepter, on finit par tout approuver ! »
Augustin d’Hippone
Cher Théo,
Je t’écris du fond de mon lit. Je pense à toi, à ton enfance et à ton innocence.
Je te vois encore courir sous la pluie, les bataflexs aux pieds, les cheveux collés sur le crâne et les gouttes ruisselant sur ton visage.
Je me souviens que, lorsque tu jouais dans la boue avec une tige sèche à la main, tu dessinais, puis effaçais tes gribouillis avec les pieds. Tu sculptais des formes carrées et rondes avec cette boue sans être dégoûté par les vers de terre qui se tortillaient.
Tu n’avais pas peur de tenir un caméléon par la queue tout en gardant ta main le plus loin possible de ton corps. Tu riais jaune quand il se débattait entre tes doigts. Tu aimais aussi tenir les crapauds dans la paume des mains en disant d’un ton moqueur : « Prince ou princesse ? »
Tu regardais ensuite le ciel, cherchant les oiseaux qui y volaient librement.
Tu préférais jouer aux billes plutôt que de regarder la télévision et tu m’invitais à me joindre à toi : « Allons jouer cannettes ! » lançais-tu. Je m’empressais alors de prendre ma lourde trousse, ravie de tenter ma chance pour gagner les billes qui étaient rares.
Je me souviens de ton regard émerveillé devant presque rien. Une fourmi transportant une feuille devenait un spectacle. Un escargot traversant le jardin méritait qu’on s’accroupisse pour l’observer. Tu pouvais rester longtemps à regarder les nuages et inventer des histoires dans leurs formes mouvantes.
Je pense encore, souvent, à cette innocence et à cette insouciance. Que sont-elles devenues aujourd’hui ? Ont-elles été remplacées par la malice et l’inquiétude ?
Théo, je t’écris du fond de mon fauteuil en rotin, je fais face à la vie, au monde et à mes craintes. Je pense aux mots d’Augustin d’Hippone. Je crois qu’il a raison. Et toi, qu’en penses-tu ?
Parfois, j’ai l’impression que le monde avance trop vite pour laisser une place à la douceur. Tout semble devenir plus bruyant, plus dur, plus impatient. Les gens parlent sans écouter, regardent sans voir, et jugent sans comprendre. On s’habitue à tout, même à ce qui devrait nous révolter. C’est peut-être cela qui me fait peur, Théo : cette capacité que nous avons à nous adapter, même au pire.
Je regarde autour de moi et je vois des visages fatigués. Des gens qui courent après le temps comme s’il allait leur échapper. Des enfants qui grandissent trop vite et des adultes qui ont oublié comment rêver. On ne sait plus garder le silence sans se sentir mal à l’aise.
Aujourd’hui, les gens veulent tout expliquer, tout contrôler, tout posséder. Mais toi, tu savais simplement contempler. Tu acceptais le mystère des choses sans vouloir le détruire. Tu aimais le merveilleux. Et la vie et la nature te le rendaient bien.
Je crois que l’innocence est aujourd’hui mal comprise. L’innocence, c’est garder un cœur capable d’être encore touché. C’est continuer à s’émerveiller malgré les blessures. C’est refuser de devenir complètement dur et impassible devant l’autre en détresse.
La vie nous change, bien sûr. Elle nous cabosse parfois. Souvent même ! Elle nous oblige à comprendre certaines vérités que l’enfance ignore encore. Mais doit-elle pour autant nous enlever notre lumière ?
Je me pose souvent cette question.
Quand je vois la violence devenir un spectacle quotidien, les moqueries remplacer la bonté et l’indifférence gagner du terrain, je me demande ce qu’il reste de notre humanité. Peut-être que le danger commence précisément au moment où l’on cesse d’être choqué.
Augustin d’Hippone avait sans doute compris cela avant beaucoup d’autres. On finit par approuver l’inacceptable. Le mal ne s’impose pas toujours brutalement ; parfois, il entre doucement dans les habitudes, dans les mots, dans les regards. Et un jour, sans même s’en rendre compte, on vit avec lui comme avec un vieux compagnon de toujours. Entre-temps, il a desséché notre cœur.
C’est pour cela que je pense souvent à ton enfance, Théo. Parce qu’elle me rappelle qu’il existe une autre manière d’habiter le monde.
Tu savais rire sans te moquer et être heureux sans posséder grand-chose. Tu savais parler aux animaux, aux arbres, à la pluie comme s’ils allaient te répondre.
Il y avait dans tes silences quelque chose de paisible et de joyeux. Une façon simple d’exister sans vouloir paraître.
J’aimerais parfois retrouver cette simplicité. Retrouver cet espace intérieur où le monde n’avait pas encore abîmé la beauté des choses.
Dis-moi, Théo… est-ce que l’enfant que tu étais vit encore quelque part en toi ? Est-ce qu’il lève encore les yeux vers le ciel pour chercher les oiseaux ? Est-ce qu’il sait encore reconnaître l’odeur de la terre après la pluie ?
Je t’écris pour te dire que tant qu’il nous reste un peu d’innocence, un peu de tendresse et quelques rêves d’enfant, tout n’est pas complètement perdu. Alors, tiens bon, où que tu sois !
Amicalement,
Camille
