Fenêtres : Militer, pourquoi ?

« J’ai été formée par une génération militante beaucoup plus âgée. Avec eux, j’ai appris qu’on pouvait s’engueuler franchement en réunion puis aller boire des coups en rigolant et surtout que militer, c’est travailler à se retrouver plus qu’à se distinguer (ce qui non seulement n’empêche pas de savoir se distinguer quand cela est nécessaire, mais rend plus apte à savoir reconnaître le bon moment pour le faire), le tout dans une logique de solidarité ».
Ainsi s’exprime l’autrice, éditrice et militante altermondialiste française Juliette Rousseau dans le numéro d’avril de la revue Socialter, consacré au thème « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? ». Divisions partisanes, polarisation… Sommes-nous devenus incapables, à gauche, de
« prendre soin de nos divergences » ? interroge ce numéro.
Echos ici à Maurice où nous venons d’assister au déchirement puis à l’explosion du MMM qui, depuis sa création en 1969, a longtemps incarné une certaine idée de la gauche.
Le 6 mai 2026 a eu lieu la cérémonie de prestation de serment d’Arianne Navarre-Marie comme Vice-Premier ministre. Saluée comme une première pour une femme. Née à Port Louis de parents chagossiens, investie très tôt dans le travail social, engagée en politique au sein du MMM et élue députée pour la première fois en 1982, ministre des Droits de la femme, du Développement de l’enfant et du Bien-être familial de 2000 à 2005, elle a œuvré activement dans divers domaines ayant trait à la discrimination sexuelle, à la protection contre les violences familiales, à l’autonomisation des femmes, à la réduction de la pauvreté. Le mois dernier, celle qui était considérée comme une fidèle des fidèles a fait partie des 16 membres élus du MMM au Parlement à se dissocier brutalement de Paul Bérenger lorsque celui-ci a décidé de quitter un gouvernement auquel il reproche de ne pas tenir ses promesses de changement et de s’adonner à diverses malversations.
Quelques jours plus tard, le 9 mai 2026, ce même Paul Bérenger a présidé, à la municipalité de Vacoas, au congrès fondateur de son nouveau parti, le Fron Militan Progresis. S’il a parlé de barrer la route au MSM et à son allié d’hier, le PTr, sa fille, Joanna Bérenger, a elle insisté sur le fait que le FMP, qui a choisi l’emblème de l’étoile après celui du cœur du MMM, n’est pas juste un nouveau nom, un nouveau logo. Pas un repositionnement politique mais une rupture avec un système qui, selon elle, a trop longtemps servi des intérêts privés et non le bien commun.
Mais loin de considérer ce que ces divers événements pourraient porter de possibles, nous avons une fois de plus assisté à une ultra-focalisation sur des personnes, sur les qualités/atouts/manquements/défauts qu’on peut à tort ou à raison leur prêter.
« À l’heure de l’étalage stérile des divisions, des lynchages numériques et des polarisations algorithmiques qui déchirent tant de collectifs et de bonnes volontés, dans un contexte marqué par le néofascisme et la guerre, Juliette Rousseau déplore que la culture de l’indignation et de la rupture fasse perdre à notre camp la capacité de fédérer et de peser sur le destin collectif.
Elle propose ainsi de remettre au centre notre capacité à tisser, étendre et maintenir des liens humains, matériaux indispensables de toute transformation sociale d’ampleur », souligne la revue Socialter.
On peut interroger ce que signifie encore le terme « de gauche » aujourd’hui. Mais au-delà de cette seule dénomination, Juliette Rousseau pose une réflexion qui, loin de s’appliquer uniquement à la gauche française, ouvre sur l’idée même de militer, comment elle peut, concrètement, s’organiser, et ce qu’elle peut, de façon visible, produire.
Dans son ouvrage Lutter ensemble, paru en 2018 aux éditions Cambourakis, elle va de la Palestine aux aéroports londoniens, de la marche pour le climat de New York aux camps de réfugié-es de La Chapelle à Paris, à la rencontre de collectifs en lutte contre les rapports de domination liés à la classe, au genre, à la race ou encore à la condition physique et mentale à l’œuvre dans la société.
Dès le départ, elle montre un fait important : à savoir que tout le monde est partie prenante de multiples systèmes de domination, soit comme victime soit comme coupable. Et, insiste-t-elle, « on voit beaucoup plus aisément ce qui nous contraint et nous écrase que ce en quoi nous participons nous-mêmes à contraindre et écraser d’autres groupes sociaux ».
Mais loin de chercher à culpabiliser qui que ce soit, l’auteure nous invite à la rencontre de diverses personnes qui essaient sans cesse de faire de leurs luttes des lieux d’émancipation pour tous. Des récits personnels et des expériences fécondes qui invitent chacun-e à s’interroger sur son propre cheminement. Et à explorer des formes de solidarité et d’organisation « à même de créer les conditions de nouvelles complicités politiques ». Car oui, cela reste possible.
Dans ce numéro d’avril 2026 de Socialter, Juliette Rousseau choisit ainsi de titrer sa tribune : « Militer, c’est travailler à se retrouver plus qu’à se distinguer ».
« J’écris ces lignes au milieu d’un cirque sinistre, tandis que se profile l’installation du pire dans le paysage politique et institutionnel. Cette conflictualité suicidaire gagne peu à peu la société dans son ensemble, y compris les espaces de lutte qui devraient pourtant en constituer les digues. Ce sont ces réunions desquelles on rentre abîmé et découragé, ces altercations en ligne qui nous plongent dans l’angoisse – que l’on y soit pris à partie ou non, ces déclarations d’(ir)-responsables de gauche qui attisent chez nous une colère paralysante ou dévastatrice tandis que l’on continue de faire barrage en votant pour eux. Pourtant, nous le savons : toutes les colères ne sont pas bonnes à nourrir, et il faut surtout se garder de celles qui pourrissent jusqu’au ressentiment, celles justement qui saturent actuellement le débat public, des plateaux télé aux réseaux sociaux.(…) En ligne, le débat d’idées épouse les logiques de la compétition marchande, appelant à une personnification des thématiques politiques et à une mise en concurrence des individualités. Incidemment, l’influence numérique remplace la formation politique, elle remplace l’organisation collective, et produit l’illusion d’une mobilisation pourtant réduite à des gestes le plus souvent individuels, dématérialisés, auxquels il manque cruellement les moyens de la nuance et du lien ».
Avec détermination, Juliette Rousseau choisit de parler de relation, car, insiste-t-elle, « c’est par celle-ci que tout arrive et c’est à travers elle que nous pouvons reprendre le pouvoir et le partager, en tentant de construire des réseaux de liens qui défont l’attrait des logiques de division et de préférence. Cela ne réglera pas tout, loin de là, mais il me semble qu’aujourd’hui la relation et la façon dont on l’investit sont peut-être la première clé pour construire collectivement de quoi se prémunir de la réaction ».
Car, dit-elle, au-delà de la réaction, notre problème réside dans le fait qu’il nous manque « un projet politique désirable, largement partagé et incarné ».
Il ne suffira donc pas de mettre en avant ici une première pour les femmes, là une volonté déclarée de rupture avec un système défait. La preuve viendra de ce qui est véritablement fait et incarné à travers ces positions. Et la situation urge.
Alors que nous sommes confrontés à une dégradation marquée du law and order, à des crimes de plus en plus violents, alors que le trafic de drogue répand son poison, alors que le coût de la vie spirale et que les inégalités deviennent de plus en plus insoutenables, nous ne pourrons plus longtemps nous contenter des guéguerres ou des évitements de notre personnel politique.
Militer pour autre chose, dans ce contexte, pourrait devenir une véritable question de vie ou de mort…

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SHENAZ PATEL

« J’ai été formée par une génération militante beaucoup plus âgée. Avec eux, j’ai appris qu’on pouvait s’engueuler franchement en réunion puis aller boire des coups en rigolant et surtout que militer, c’est travailler à se retrouver plus qu’à se distinguer » écrit Juliette Rousseau. Une situation qui n’a plus cours à l’ère de sur-personnifications et de polarisations à outrance qui semblent défaire toute possibilité de lien. Alors que nous sommes confrontés à une dégradation marquée du law and order, à des crimes de plus en plus violents, alors que le trafic de drogue répand son poison, alors que le coût de la vie spirale et que les inégalités deviennent de plus en plus insoutenables, nous ne pourrons plus longtemps nous contenter des guéguerres ou des évitements de notre personnel politique. Militer pour autre chose, dans ce contexte, pourrait devenir une véritable question de vie ou de mort…

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