Marie-Christine Boullé
J’ai ouvert le coffre
Des feuilles du temps
À mes yeux s’offre
Le chaos d’antan
Tandis que défilent les mots
Du valeureux officier
Je devine les maux
De son cœur supplicié
Je lis ses combats
Je vis sa solitude
Je tremble ici-bas
Folle d’inquiétude
Reviendra-t-il un jour
Vers sa femme et son fils
Se gorger de leur amour
Après tous les sacrifices
Vint le Débarquement
Sur de lointaines plages
Le soldat vaillant
A tourné la page
Cette guerre
De naguère
S’effeuille
Mille feuilles
Sur papier encré
S’est ancrée
L’Histoire
Mémoire
Prologue
Un coffre rempli de vestiges du passé. Quelque 400 lettres écrites durant la 2ème Guerre mondiale, des photos sépia et des clichés arborant la couleur, pêle-mêle. Les feuilles du temps et les couleurs d’antan esquissent l’histoire d’un homme et d’une femme dont le destin a croisé la grande Histoire. Se dessine une toile de maître, l’œuvre phare de notre famille.
1 – La Mobilisation – Décembre 1942
André Decotter a épousé Éna Dossy, son amour de jeunesse, le 8 janvier 1941. Le couple profondément uni coule des jours heureux dans leur maison de Belle-Rose. Le petit Hervé vient en octobre 1942 poser le premier jalon de cette jolie famille que les époux Decotter aspirent à construire.
La 2ème Guerre mondiale qui embrase l’Europe depuis le 2 septembre 1939 fait résonner ses sombres échos aux portes de l’île Maurice alors colonie britannique. L’île sœur la Réunion et la Grande Île, Madagascar, colonies françaises, ont plongé dans les affres du régime de Vichy le 17 juin 1940. Les sous-marins allemands et japonais qui rôdent dans l’océan Indien se font un malin plaisir de torpiller tout ce qui sort de Port-Louis.
Le Général de Gaulle, à la tête de la France Libre à Londres, a appelé à la Résistance le 18 juin 1940. Le conflit mondial s’enlise. L’Angleterre alliée à la France Libre prépare les hommes au combat dans ses colonies dont l’île Maurice.
André Decotter est mobilisé en décembre 1942. Après un stage à la Homeguard à Vacoas, il rejoint les rangs du MTF (Mauritius Territorial Force – à Vacoas) qui deviendra le Mauritius Regiment le 22 avril 1943.
La séparation est un déchirement pour le jeune couple et les époux vivront désormais au rythme des permissions du soldat nouvellement engagé. Madame Decotter se rend au moins une fois par semaine à Vacoas pour passer du temps avec le soldat de son cœur. Dans son sac à main, elle glisse un pot de « Marmite », (dont son époux est friand), des raisins, de l’Ovaltine, (pour les vitamines), des livres et des revues.
Les époux entament une correspondance qui durera trois ans. Dans sa première lettre datée du 16 décembre 1942, André dit à son épouse :
– Conserve toutes les lettres que je t’écrirai. Ça m’amusera de les relire plus tard.
Il les termine invariablement par :
– Embrasse Hervé pour moi.
Hervé, le petit bonhomme de 2 mois qu’il a laissé dans la maison de Rose- Belle ; Hervé, la chair de leur chair, ciment de l’amour marital :
– En l’embrassant, c’est un peu de moi que tes lèvres touchent.
Les lettres que les époux échangent relatent leur quotidien. Le soldat Decotter décrit sa vie à la caserne. Le lit de fortune, l’oreiller innommable, le molleton qui pique, les repas… aux « résultats un peu liquides », le WC sans crochet : « On a parfois des surprises. On s’en tire comme on peut ».
L’humour est le fil conducteur des lettres du soldat, lui permettant certainement d’adoucir la cruauté du destin.
De son côté, la jeune épouse d’André lui raconte sa vie de tous les jours, son sentiment de solitude accru au fil du temps qui passe et les progrès de leur fils. L’amour transcende les lettres échangées. La femme du soldat souhaiterait même venir vivre à Vacoas près de son amour mais cela n’est matériellement pas possible.
– Tu as été la seule personne à qui je me suis laissé voir véritablement. Nous sommes si intimement liés. Personne ne pourra comprendre le vide de ma vie actuellement.
André Decotter est de cette race d’hommes portés par le dépassement de soi pour atteindre l’excellence. En témoignent ces mots au sergeant-instructor (alias « Wow-Wow » parce qu’il « aboie » souvent), après une séance d’entraînement sous le soleil de feu tropical tandis que la majorité du squad se plaint :
– That’s all right Sergeant. I can take it.
Le haut commandement en prend vite compte et le premier galon ne se fait pas attendre.
– Vous êtes différent des autres. Il n’y a qu’à vous regarder pour voir.
Le Lieutenant-colonel Yates et le Capitaine Baissac encouragent le soldat :
– Nous donnons la chance à chacun de devenir officier. Si vous êtes sérieux, si vous vous conduisez bien, vous aurez votre chance.
Le soldat Decotter est nommé Lance-corporal. Il dira à son épouse :
– Je suis littéralement cuit par le soleil. Je ne mets pas de crème. Je m’endurcis.
L’Armée aura incontestablement forgé l’homme qu’était mon grand-père. Il a fait d’une épreuve un pilier de sa vie. Les lettres de mon grand-père se lisent comme un roman. Un de ces romans-fleuves où l’on se plonge avec délices et où l’on aime s’y noyer pour en émerger, émerveillé.
Ces quelque 400 lettres, inestimable témoignage du passé, sont une œuvre d’art. Mon grand-père était un orfèvre des mots. J’essaie à ma petite échelle de fabriquer un bijou à partir de ces Feuilles du Temps ; ces lettres étant des perles que j’enfile sur le fil de SA mémoire.
Les pages manuscrites d’André Decotter marquent la mémoire historique de la petite étoile de la clef et de la Mer des Indes. Les tirs à Candos à l’aube, les exercices tactiques à Floréal, les night operations dans les bois et les rivières, le port du masque à gaz, l’inoculation contre la typhoïde, la parade pour la paix, les fouilles de tranchées, et les marches / drill du Morne à Plaine-Champagne sont autant de pierres contribuant à l’édifice de la grande Histoire.
Le soldat Decotter est chargé par le commandement d’élaborer un registre de son squad, précieux document parmi d’autres, attestant la contribution de tous ces engagés mauriciens durant la 2ème guerre mondiale.
L’écriture est greffée à l’ADN d’André Decotter ; elle coule dans ses veines.
Le soldat a affuté ses « premières armes » au sein du Mauritius Regiment à Vacoas durant 1 an. Dans une lettre d’avril 1943, Mme Decotter après avoir rencontré Mme Rault chez ses parents écrira, folle d’espoir :
– Ses 2 fils qui sont mobilisés à l’étranger disent que de grandes choses se préparent : la fin de la guerre est prévue pour la Saint-Marc à Pâques le 25 avril 1943.
Mais l’Histoire ne l’entendit pas de cette oreille. Le 1st Battalion du Lieutenant-colonel Yates embarque pour Diego-Suarez à Madagascar en décembre 1943. L’officier Decotter vogue vers la Grande Île.
