À quelques semaines de la présentation du budget 2026-27, prévue dans la première quinzaine de juin, la décision du Monetary Policy Committee de la Banque de Maurice d’augmenter le taux directeur de 25 points de base illustre la gravité du contexte économique actuel. Derrière cette hausse, qui porte le taux directeur à 4,75 %, se dessine surtout un constat : Maurice entre dans une nouvelle phase d’incertitude économique où les marges de manœuvre deviennent de plus en plus étroites.
Cette réunion du MPC revêt une importance particulière parce qu’elle fournit l’un des rares exercices de lucidité économique permettant de mesurer l’état réel du pays. Les indicateurs publiés ne sont guère rassurants. La croissance mondiale devrait ralentir à 3,1 % tandis que l’inflation globale atteindrait 4,4 % en 2026. Maurice, petite économie ouverte et fortement dépendante de l’extérieur, ne peut échapper à cette détérioration du climat international.
La Banque de Maurice a ainsi revu à la baisse ses prévisions de croissance. Le PIB ne progresserait plus qu’à 2,8 %, contre une estimation précédente comprise entre 3,3 % et 3,5 %. La hausse des coûts énergétiques, le ralentissement du tourisme et les conséquences géopolitiques du conflit au Moyen-Orient pèsent déjà lourdement sur l’économie nationale.
L’inflation demeure toutefois la principale inquiétude. Officiellement, elle devrait atteindre 5,5 % cette année, soit au-delà de la fourchette cible de 2 à 5 %. La roupie a déprécié de 2,9% par rapport au dollar. Même la Banque centrale reconnaît que les risques restent orientés à la hausse. Dans les scénarios les plus défavorables, l’inflation pourrait dépasser les 6 %. Pour les ménages mauriciens, cela signifie une nouvelle détérioration du pouvoir d’achat, alors même que les salaires réels ont déjà reculé.
Au-delà des chiffres macroéconomiques, ce qui touche directement la population reste le coût de la vie. Et sur ce terrain, le constat est clair : nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Après des années d’illusion monétaire et de dépenses excessives, le pays doit désormais subir une forme d’austérité destinée à corriger les déséquilibres accumulés. Les conséquences de cette gestion passée continuent d’ailleurs d’apparaître au grand jour.
Cette semaine encore, l’opinion publique apprenait que près de Rs 25 milliards se seraient volatilisées dans trois institutions bancaires ainsi qu’à la DBM. Une somme colossale qui, tôt ou tard, retombera indirectement sur les épaules des contribuables. Pendant des mois, le pays a dû se serrer la ceinture afin d’éviter une dégradation par Moody’s ou un retour sur une liste noire européenne. Et voilà qu’au moment où Maurice tente de restaurer sa crédibilité financière, le choc géopolitique international vient fragiliser davantage une économie déjà vulnérable.
À cela s’ajoutent les effets du changement climatique et les carences structurelles qui s’accumulent depuis des années. Les épisodes de sécheresse deviennent récurrents. Les consommateurs doivent faire face à la hausse des prix de l’électricité et de l’eau tout en subissant des coupures intempestives de ces mêmes services. La frustration sociale ne cesse de grandir.
Dans ce contexte, certaines voix commencent à remettre en question la dépendance du pays vis-à-vis des agences de notation internationales. Des responsables politiques, à l’image de Kushal Lobine, plaident désormais pour un affranchissement vis-à-vis de Moody’s. Le débat mérite d’être posé. Mais une économie dépendante des importations, des investissements étrangers et des flux financiers internationaux ne peut ignorer durablement les réalités des marchés.
C’est tout le défi auquel sera confronté le ministre des Finances lors du prochain exercice budgétaire. Il devra protéger les plus vulnérables tout en restaurant la croissance, soutenant l’investissement et maintenant la confiance des investisseurs et des partenaires internationaux. Alors que le niveau de la dette est très élevé, pourra-t-il mobiliser les investissements locaux et internationaux dans les secteurs clés comme l’infrastructure dont le port, l’énergie, l’eau, le digital, la santé et la production alimentaire ? Par ailleurs, l’arrivée de l’Ethiopian Airlines, même pour une courte période, mérite d’être saluée.
Le pays traverse aujourd’hui une zone de turbulences où se mêlent erreurs du passé, chocs géopolitiques, dépendance énergétique et fragilités structurelles. Le prochain budget ne pourra donc se limiter à un simple exercice comptable. Il devra surtout convaincre que Maurice dispose encore de la résilience et d’une vision capable de réconcilier discipline économique, justice sociale et confiance dans l’avenir.
Jean Marc Poché

