Il y a des événements qui coupent une vie en deux : la vie d’avant et celle d’après.
Je fais ce constat après une visite chez mon amie Anne. Avant de repartir de chez elle, elle me remet un vieux cahier bleu. Elle y raconte la naissance de son fils, Pierre, il y a près d’un quart de siècle.
J’entre au cœur même de ses journées en lisant son histoire qui me bouleverse : j’y découvre ses incertitudes, sa foi, son regard sur elle et sur ce qui l’entoure…
Ce qui devait être une naissance a été un combat. Et alors que ce combat aurait pu l’anéantir, il l’a fait renaître lentement ; il l’a fortifiée. Voici quelques bribes de ce qui est écrit…
Ce jour-là
Alors que je m’attendais à accoucher dans trois mois, mon monde s’est arrêté subitement, comme si je recevais un coup de poing en plein visage : ma poche d’eau s’est rompue bien avant le terme. D’une journée ordinaire et sympathique où je marchais en toute insouciance, je me retrouve dans les couloirs de l’hôpital, à entendre des mots du domaine médical, avec des diagnostics qui me glacent le sang : « Baba trop piti. Li pa pou viv. » Les prévisions des médecins sont affreusement prudentes. Tout cela m’effraie… Les silences pèsent et je tremble de tout mon être. Mon corps s’épuise, mon cœur reste en apnée et mon âme s’éparpille. Je suis fragmentée à l’intérieur et je n’arrive pas à concevoir ce qui m’arrive. Et pourtant, je vais bientôt accoucher.
Aujourd’hui
Mon fils est né et pèse moins d’un kilo. L’équipe médicale me conseille de ne pas me réjouir ; il est encore trop tôt. Il y a des étapes cruciales à franchir : 24 h, 48 h, une semaine, puis dix jours… Les journées, interminables, sont suspendues à une respiration, à un chiffre sur un écran, à une minuscule amélioration. À l’espérance ! On me permet d’entrevoir ce petit être minuscule et fragile, alors qu’il est aux soins intensifs néonatals. Au plus près, je suis à deux mètres de lui. Je n’ai pas le droit de me rapprocher. Je suis maman pour la première fois, mais je ne peux pas prendre mon bébé dans mes bras.
Cette sévère prématurité me projette brutalement dans un univers où j’apprends que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle ressemble plutôt à une traversée : belle certes, mais secouée d’épreuves inattendues. Des combats totalement imprévus. C’est cela aussi être maman. Et, au milieu de cette violence, quelque chose d’autre naît en moi.
Aujourd’hui
Dans ce monde de blouses blanches et de stéthoscopes, je ne rencontre pas seulement la médecine mais des visages, des mains tendues, des regards fuyants et d’autres qui réconfortent. Des présences discrètes mais essentielles. Je rencontre beaucoup d’inconnus qui sont là pour me rassurer et m’accompagner.
Je pense à eux et à mes proches comme à une couronne tressée de fleurs différentes, posée sur ma longue chevelure noire bouclée. Chacun apporte une touche qui égaie mes jours et cela me réjouit : un mot juste, une main rassurante, une présence. Chaque geste est une fleur pour moi.
Aujourd’hui
Face à la fragilité de mon enfant et aux visites restreintes, je ressens une solitude immense. Mais une chose me tient : même là où la science semble hésiter, de petites lueurs d’espoir apparaissent peu à peu. Là où l’on dit que cela ne sera pas possible, la vie, obstinément, trouve son chemin. Et l’impossible devient possible.
Et surtout, il y a la prière. Un cri du cœur sans doute. Des rabâchages certainement. Mais je dois m’accrocher à quelque chose, à quelqu’un. Ma foi surgit alors de la détresse. Devant cet incubateur où mon bébé lutte pour vivre, chaque souffle devient une invocation silencieuse.
Pierre est aidé par l’équipe médicale, certes, mais il se bat seul dans cette boîte transparente. Il est déjà déterminé à vivre.
Aujourd’hui
Je suis au cœur même de la tristesse et j’ai envie d’hurler tout en courant, mais je suis aussi étrangement habitée par une paix inexplicable. Alors que je me sens vulnérable et anéantie, Quelqu’un me maintient debout. Il est là constamment à mes côtés. Comme venue du ciel, une musique classique résonne en moi, malgré les larmes.
Au fur et à mesure que les jours passent, je me sens de moins en moins seule. Cette présence, invisible mais palpable, veille sur moi alors que mes forces vacillent.
Après un mois et demi !
Je sors enfin du milieu hospitalier. Mon époux vient me chercher : quelle joie ! Je retourne chez nous avec notre fils dans les bras. Il pèse 1,1 kilogramme ! Il est minuscule et doit encore être protégé. Patiemment, je reste à ses côtés des heures et des journées entières. J’attends que l’on vienne me rendre visite. Mais devant une situation si complexe, à part quelques intimes et quelques courageux, les gens me fuient.
Les jours passent…
Les années passent. Mais les souvenirs restent intacts dans la tête d’Anne à chaque anniversaire de Pierre. Non pas comme une cicatrice encore ouverte, mais comme une mémoire vivante.
Aujourd’hui encore, elle ne changerait rien à cette épreuve. Non par goût de la souffrance, mais parce qu’elle a compris son impuissance devant les aléas de la vie. Cette épreuve lui a donné une force qu’elle ne possédait pas avant. Une force venue d’en haut, tout comme cette paix qui l’habitait mais n’émanait pas d’elle.
Ce jour qui a coupé sa vie en deux aurait pu la briser à jamais. Mais bien au contraire, il l’a construite et lui a donné force, espérance et sagesse.
Je referme le cahier d’Anne E. alors que mes yeux s’ouvrent autrement sur la vie. Je retiens les leçons que le parcours d’Anne m’a apprises. Je prends conscience que l’AUJOURD’HUI doit se vivre pleinement, chaque jour.
