Fête des Mères ce dimanche. Et à nouveau, à côté de l’exploitation mercantile et des appels à acheter tout et n’importe quoi pour honorer maman, cet afflux de chansons et de messages qui toujours, systématiquement, ramènent les mères à une chose : le sacrifice. Comme si les mères n’étaient louables et appréciables que pour cela : leur extraordinaire capacité à se sacrifier…
Pauvres mères, si souvent figées dans une idéalisation qui en ferait la part la plus sensible et la plus vulnérable de notre être. Au point où les jurons les plus violents s’attaquent en général à son anatomie. Au point où le ministre mauricien du Travail s’est cru autorisé à lancer à la figure de la députée Joanna Bérenger qu’elle avait du sang de colon, insulte raciale dont il a cru justifié de se dédouaner en affirmant que n’importe qui en aurait fait de même si l’on s’était attaqué à sa mère. Alors qu’au-delà de la personne de sa mère, la question parlementaire de la députée s’attachait à tenter d’éclaircir le cas très préoccupant, et très étrange, d’une employée de maison bangladaise, qui aurait disparu de son emploi chez la mère du ministre. Cas singulier qui interpelle en particulier parce que soulevé par un syndicaliste, qui se dit inquiet pour sa sécurité, et s’interroge sur le fait que l’ambassadeur du Bangladesh soit intervenu publiquement par rapport à cette disparition et qu’une récompense de Rs 100 000 aurait été promise à qui la retrouverait, alors que, de la déclaration du ministre lui-même, plus de 7 000 travailleurs étrangers seraient en situation illégale à Maurice, dont 3 500 et 4 000 sont des Bangladais. Dont on n’a pas entendu parler plus que cela…
Oui, au-delà de la frénésie d’une journée supposée les célébrer, les mères occupent une place très spéciale dans nos vies. Et les relations que nous entretenons avec elles font de plus en plus l’objet de questionnements. Multiplication de livres, tribunes, films, podcasts etc. : sur les relations mères-filles font depuis quelque temps l’objet d’une attention particulière. Et pas seulement pour célébrer une supposée perfection. Mais aussi, beaucoup plus pour interroger la complexité, voire parfois la toxicité des relations entretenues avec les mères.
C’est ce que fait par exemple l’écrivaine Arundhati Roy dans son ouvrage Mother Mary comes to me. Ou l’auteure et documentariste Claire Richard dans Pardonner à nos mères. Où elle s’interroge notamment sur la « matrophobie », ou la peur des filles de devenir comme leurs mères. À travers le récit de sa propre histoire, et une enquête menée auprès de 150 femmes, elle s’interroge sur le fait de savoir pourquoi cette relation, souvent idéalisée, se révèle si souvent douloureuse. Et questionne cette violence que les femmes subissent, et souvent reproduisent, depuis des générations.
La comédienne et documentariste Chloé de Broca s’est aussi penchée sur la question dans son podcast documentaire en trois épisodes intitulé Le Mal de Mère – De mère en fille : briser la malédiction de la violence maternelle. Elle-même frappée, humiliée et insultée par celle dont elle dit qu’elle avait “l’amour furieux”, elle a interrogé d’autres filles victimes de leurs mères pour tenter de remettre en perspective ces violences dont on refuse si souvent de parler.
Alors qu’il ne va pas de soi d’être mère. Et que l’idéalisation qui accompagne de facto ce statut ne permet souvent pas d’aborder la question et de réduire les souffrances, ni d’un côté ni de l’autre.
Car il ne s’agit pas seulement d’être ouvertement maltraitant.
Il y a aussi la maltraitance involontaire qui est souvent infligée, justement, par une idéalisation qui croit bien faire. Et qui place sur les femmes un poids dont elles ne savent quoi faire.
Le Dr Hachem Tyal, psychiatre, se penche sur cette question dans une passionnante tribune intitulée Ce que le silence des mères transmet, publiée par le média Tel Quel, dans son édition du 8 mai 2026 (https://telquel.ma/2026/05/08/tribune-ce-que-le-silence-des-meres-transmet)
On parle beaucoup de ce que les mères donnent, dit-il, alors que « la transmission psychique entre une mère et ses enfants ne passe pas essentiellement par les mots, les conseils ou les règles exprimées à voix haute comme on l’imagine le plus souvent ». Elle passe souvent par quelque chose de bien moins visible : à savoir la façon dont la mère habite sa propre vie.
Les enfants, souligne le psychiatre, sont des observateurs d’une acuité redoutable de ce qu’ils vivent avec leurs parents. « Une mère qui ne s’assoit jamais pour se reposer transmet quelque chose sur le repos. Une mère qui s’excuse de prendre du temps pour elle transmet quelque chose sur la valeur de soi. Une mère qui ne dit jamais « je suis fatiguée » ou « j’ai besoin d’aide » transmet quelque chose sur ce qu’il est permis de demander dans la vie. Ces leçons-là, non prononcées, non conscientes, sont souvent les plus durables et les plus impactantes ».
Cela, prévient-il, n’est pas un reproche fait aux mères. « C’est la mise en lumière d’une chaîne dont aucun des chaînons n’a choisi consciemment d’en faire partie ».
La sacralisation de la mère est une violence douce, insiste le Dr Hachem Tyal.
« Cette valorisation porte en elle quelque chose de précieux. Mais elle a un revers psychologique que l’on mesure clairement en consultation : la mère sacrée est une mère qui n’a pas le droit d’être imparfaite, en colère, ou absente, même ponctuellement, pas le droit d’avoir des désirs qui ne passent pas par ses enfants, des projets qui n’ont pas de finalité familiale, une vie intérieure qui lui appartient ».
Cette idéalisation n’est pas seulement imposée de l’extérieur par la famille ou la pression sociale. « Elle est souvent intériorisée par les mères elles-mêmes, qui finissent par croire que c’est leur nature profonde que d’être toujours disponibles, toujours présentes, toujours suffisantes. Or, ce que l’enfant reçoit de ce modèle, c’est une image de la féminité et de la maternité qui l’écrasera à son tour. Les filles apprennent que devenir femme, c’est progressivement ne plus exister pour soi. Les garçons apprennent qu’une femme qui exprime ses limites, qui dit sa fatigue ou son besoin de solitude, est une femme qui faillit à quelque chose d’essentiel ». Et cela aura des répercussions négatives par la suite pour ces filles et ces garçons devenus adultes et dans leurs relations.
Or, dit le psychiatre, ce que la pratique clinique a appris sur la fonction maternelle va à l’encontre de l’idéal culturel dominant : l’enfant n’a pas besoin d’une mère parfaite. « Une mère qui dit « j’ai besoin d’une heure pour moi » enseigne à son enfant que les désirs propres existent et sont légitimes, que l’autre a une vie intérieure qui lui appartient et que cela n’est pas une menace. Une mère qui n’anticipe pas tout, qui laisse parfois l’enfant attendre dit « non » sans culpabilité excessive, lui offre l’expérience fondamentale que l’absence n’est pas l’abandon et que l’on peut être aimé sans être le centre de tout ».
Mais que faire si cela a été perpétué et transmis ? Ce n’est pas une fatalité, répond le Dr Hachem Tyal. Qui fait ressortir que ce qui a été transmis dans le silence peut être nommé, examiné, interrompu.
Toutefois cette responsabilité, insiste-t-il, ne repose pas uniquement sur les mères. Elle est collective :
-Elle appartient aux pères également « qui doivent cesser de considérer la sphère émotionnelle et domestique comme étrangère à leur rôle ».
-Elle appartient à une société qui doit cesser de présenter comme admirable la mère qui donne tout en se sacrifiant, « parce que ce qu’elle transmet ainsi n’est pas un héritage : c’est une chaîne ».
-Elle appartient enfin aux soignants, aux enseignants, à tous ceux qui éduquent les générations futures : « nommer la valeur de la vie intérieure, montrer qu’une femme à part entière est une meilleure mère qu’une femme effacée, c’est déjà commencer à briser la chaîne ».
Être bonne mère, conclut le médecin, est un travail psychique quotidien, vivant et imparfait. « Et une mère qui s’autorise à exister pour elle-même ne prend rien à ses enfants. Elle leur ouvre, au contraire, le seul espace où ils pourront eux-mêmes apprendre à exister ».
Oui, faire des mères est bien une responsabilité collective, qui s’exerce chaque jour dans le respect de l’intégrité de chacun. Être mère ne devrait pas exiger des femmes qu’elles deviennent des moitiés ou des quarts de qui que ce soit…
SHENAZ PATEL
Sortie de texte
Au-delà de la frénésie d’une journée supposée les célébrer, les mères occupent une place très spéciale dans nos vies. Et les relations que nous entretenons avec elles font de plus en plus l’objet de questionnements. Notamment la violence qui peut naître de l’idéalisation, voire de la sacralisation dont nous les drapons. Alors que les pires insultes ont trait à elles… Mais faire des mères simplement « humaines » est une responsabilité collective, souligne le Dr Hachem Tyal. « Elle appartient aux pères également qui doivent cesser de considérer la sphère émotionnelle et domestique comme étrangère à leur rôle. Elle appartient à une société qui doit cesser de présenter comme admirable la mère qui donne tout en se sacrifiant, parce que ce qu’elle transmet ainsi n’est pas un héritage : c’est une chaîne ».

