Après 24 ans d’existence et des projets estimés à plusieurs milliards de roupies, le groupe Evaco Ltd est placé sous administration judiciaire. Derrière la chute d’un promoteur coté en bourse, une cascade de décisions bancaires contestées et une bataille judiciaire qui ne fait que commencer.
C’est un séisme pour l’immobilier mauricien. Evaco Ltd, l’un des promoteurs et constructeurs les plus emblématiques du pays, actif depuis 24 ans et coté à la Bourse de Maurice, est désormais sous administration judiciaire. Mushtaq Oosman et John Chung ont été nommés respectivement Receiver et Manager de la compagnie le 26 mai 2026 au matin — une décision annoncée officiellement à la Stock Exchange of Mauritius le 28 mai.
Le choc est immense. Environ 350 employés sont directement concernés, et selon plusieurs sources internes, leurs salaires n’auraient pas été versés depuis le mois d’avril. Derrière ce dossier se trouvent aussi des centaines d’acheteurs engagés dans des ventes en l’état futur d’achèvement (VEFA), dont le sort dépend désormais des décisions des administrateurs judiciaires.
Pourtant, rien, a priori, ne semblait annoncer une telle chute aussi brutale. En juin 2023 encore, le groupe publiait de solides résultats financiers, témoignant d’une reprise soutenue après les années difficiles de la pandémie. Le projet Cap Marina, développé sur 22 hectares à Cap-Malheureux, représentait à lui seul un potentiel de vente de près de Rs 15 milliards et avait attiré une clientèle internationale fortunée. Quelque 200 clients avaient signé des Garanties Financières d’Achèvement.
Chiffres clés de l’affaire
Valeur totale Cap Marina (ventes potentielles)Rs 15 Mds
Prêts SBM Bank~Rs 2,4 Mds
Prêts Silver Bank (total)-Rs 268 M
Montant déclenche le receivership-Rs 39,7 M
Valeur des garanties (vs montant dû)× 45
Employés concernés-350
Acheteurs VEFA engagés~200
Investisseur prêt à injecter-Rs 520 M
« Nous n’aurions pas dû être dans cette situation. Nous craignons qu’il y ait eu des actions délibérées » déclare une source proche de la direction d’Evaco
La séquence fatale
25 mai
17h49 Silver Bank envoie une lettre réclamant Rs 39,7M. Aucun préavis formel de défaut au préalable.
26 mai
08h06 Evaco répond, accuse réception et demande une réunion pour convenir d’un plan de remboursement.
26 mai
09h29 Receivership acté. 83 minutes après la demande de dialogue d’Evaco, les Receivers sont nommés.
26 mai
Même jour; La SBM prend des mesures similaires sur ses ~Rs 2,4 Mds de prêts. L’investisseur se retire.
28 mai
Annonce officielle à la Bourse de Maurice.
La mécanique d’une chute
Le processus ayant conduit à la mise sous administration judiciaire d’Evaco a formellement été déclenché par Silver Bank Limited — elle-même sous administration judiciaire depuis plusieurs mois, avec Huns Biltoo de KPMG agissant comme Receiver. La banque détenait deux prêts sur Evaco : Rs 61,5 millions contractés en juin 2022 (garantis par un floating charge sur l’ensemble de la société, valorisée entre Rs 7 et Rs 11 milliards selon les estimations indépendantes), et Rs 207 millions d’août 2022, garantis par un terrain de 40 arpents situé sur l’île de Solta, en Croatie, évalué à près de Rs 1,1 milliard. Soit des garanties représentant environ 45 fois le montant du litige.
Le 25 mai à 17h49, une lettre est envoyée aux directeurs d’Evaco réclamant le remboursement immédiat de Rs 39 684 383, montant en souffrance. Le lendemain matin à 8h06, Evaco répond, accuse réception et sollicite une réunion afin de discuter d’un plan de remboursement. La proposition resta lettre morte. À 9h29 — 83 minutes plus tard — les Receivers étaient déjà nommés.
Selon Evaco, aucune notice formelle de défaut (Notice of Default) n’avait été adressée à la société avant cet ultime courrier. La question que pose le groupe est limpide : Silver Bank a-t-elle appliqué ce même traitement à l’ensemble de ses débiteurs, ou Evaco a-t-elle fait l’objet d’un traitement singulier ?
Mais c’est la SBM Bank qui est au cœur des accusations les plus graves formulées par Evaco. Partenaire bancaire historique du groupe depuis une quinzaine d’années, la SBM détenait des prêts totalisant environ Rs 2,4 milliards — dont certains courant jusqu’en 2030.
Selon le groupe, les relations ont commencé à se détériorer à la fin de l’année 2023, peu après l’arrivée d’un nouveau CEO à la tête de la banque. Entre 2024 et 2026, Evaco décrit une série de décisions qui auraient progressivement étranglé le groupe : en octobre 2024, la SBM aurait limité une émission obligataire à Rs 650 millions au lieu des Rs 1,5 milliard initialement prévus, créant un déficit de financement immédiat ; en avril 2025, une facilité de Rs 852 millions aurait été accordée, mais seulement Rs 595 millions auraient été effectivement mis à disposition — le reste étant affecté au remboursement de la banque elle-même ; les décai ssements se seraient ensuite faits au compte-gouttes jusqu’en décembre 2025, puis auraient cessé.
Face à la dégradation de sa situation financière, Evaco dit avoir multiplié les tentatives de dialogue. Entre février 2025 et mai 2026, quatre plans de redressement auraient été soumis à la SBM — comprenant notamment une restructuration des prêts, un changement de constructeur à la demande expresse de la banque, et enfin, un plan incluant un investisseur prêt à injecter Rs 520 millions dans la société. Pour finaliser cette dernière opération, Evaco avait demandé le 18 mai un délai d’une douzaine de jours pour rassembler les documents nécessaires.
Dix jours plus tard, le receivership était acté. Un auditeur indépendant avait pourtant certifié, en début d’année, la viabilité du groupe et de son projet phare Cap Marina. Des demandes de réunion répétées du président fondateur Arnaud Mayer seraient également restées sans suite.
« La raison de cet empressement se pose. » selon une source interne au groupe Evaco.
Le groupe ne s’en tient pas à une lecture financière des événements. Evaco a déposé une plainte devant la Cour Suprême de Maurice contre Terra Mauricia Ltd et M. Alexandre de Saint Pern — son ancien CEO qui avait démissionné en mars 2024. Cette plainte évoque un cas grave de conspiration et d’actes délibérés ayant causé un préjudice important au groupe depuis la fin de l’année 2023.
De son côté, la SBM a publié un communiqué le 30 mai rejetant fermement « toute spéculation ou allégation non fondée mettant en cause l’intégrité de ses processus de gouvernance ou de ses équipes ». La banque affirme avoir agi « dans le strict respect des obligations contractuelles, des exigences réglementaires et des bonnes pratiques bancaires », précisant qu’elle « examine les solutions envisageables» pour les acquéreurs des projets immobiliers du groupe.
L’avenir des 350 employés, des quelque 200 acheteurs VEFA engagés dans Cap Marina, et des nombreux sous-traitants et fournisseurs dépendra désormais des décisions prises par Oosman et Chung dans les semaines à venir. Une chose est certaine : cette affaire ravive avec acuité le débat sur les relations entre grands promoteurs immobiliers et institutions financières à Maurice — et sur la transparence des processus qui peuvent précipiter la chute d’un groupe en quelques heures.

