Accueillir les valeurs de la modernité dans le respect mutuel de notre commune humanité

Pour les personnes de ma génération, le respect était au commencement : respect des parents, des grands-parents, des voisins, des maîtres d’école, des autorités civiles et religieuses. Tout cela allait de soi. Le cadre de la société avec sa différenciation des rôles sur le modèle de la pyramide (société dite pyramidale ou verticale) avait la reconnaissance de la collectivité aussi bien que par chacun de ses membres. Ce cadre encore prégnant dans les années 60 ne fait plus aujourd’hui autorité (auctoritas, ce qui va de soi).

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Nous côtoyons depuis quelques années des jeunes de 12 à 18 ans, et nous sommes affolés de l’irrespect de certains jeunes envers leurs parents, grands-parents et autres proches détenteurs de l’autorité. Ils ou elles n’ont aucun respect des règles de bienveillance et de la bienséance. C’est plutôt la méfiance, à l’égard de quiconque exerce une fonction d’autorité ou occupe une place différente, qui l’emporte. « Ses justifications – le statut, l’âge, le genre, l’expertise et l’expérience – ont toutes été remises en cause, renvoyées à des formes de domination illégitimes », écrit Héloïse Lhérété, directrice de la rédaction de Sciences Humaines (Édito, mars 2025).

La dissolution des vieilles hiérarchies
Il ne s’agit pas ici d’adolescents qui manifestent l’envie d’inverser les rapports hiérarchiques et d’avoir l’ascendant sur leurs aînés pour tester la solidité de leur cadre de vie, voire de s’assurer de l’asymétrie des liens qui les unissent aux adultes, mais d’une question bien plus grave : d’une perte de repères due à une forte individualisation de la société : le glissement d’une société verticale à une société horizontale, « d’une société centrée sur l’avenir à une société dominée par les sollicitations du présent » (Gilles Lipovetsky, 2018), “de la loi du Père à la loi des Frères” (Michel Maffesoli, 2018).

La montée en puissance de l’individualisation de la société, c’est-à-dire l’émergence de l’individu (1) comme figure centrale de nos sociétés, s’est faite progressivement. La Renaissance (XIVe et XVe siècles) et la période moderne (1492 à 1789) forment un premier grand moment suivi de sa concrétisation politique par la Révolution française et sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – « Tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droits… » (art. 1). La reconnaissance de l’individu comme sujet autonome, à égalité avec tous les autres, doté de la Raison – bien précieux universel de tous les individus au-delà de leurs caractéristiques particulières – est abondamment théorisée par les penseurs des Lumières du XVIIIe siècle.

L’autre moment fort de ce processus d’individualisation, après un ralentissement de la dynamique, se situe dans les années 1960 avec l’avancée des valeurs de liberté et d’égalité. La logique affective devient dominante dans la relation conjugale et entre parents et enfants, avec une centration sur ces derniers (F. de Singly, Science Humaines, juillet 2023). La place accordée aux femmes change considérablement : elles cessent d’être considérées comme socialement mineures (l’émancipation bancaire avec l’accès à l’emploi salarié (loi du 13/07/1965) ; l’accès à la contraception (loi Neuwirth en 1967), etc. C’est le passage à la « famille moderne », selon le sociologue français François de Singly (2023). Ce mouvement d’émancipation de l’individu n’a cessé depuis de s’amplifier avec des conséquences sur la famille, l’école et autres institutions, notamment un affaiblissement des rapports d’autorité (2) et une érosion des repères collectifs, entraînant le non-respect de la nécessaire dissymétrie des places (parents/enfants, enseignants/élèves…).
Les enjeux à prendre
en compte

Cette évolution sociétale, voire mutation, qui n’a rien d’un accident de l’histoire (ci-dessus), mérite d’être correctement identifiée, sous peine de mettre en cause les parents, les enseignants et autres éducateurs, alors qu’ils sont tous emportés par elle, comme le souligne justement le psychiatre et psychanalyste namurois Jean-Pierre Lebrun (2004) qui défend la thèse d’une mutation inédite du lien social. Nous sommes passés, redisons-le, d’une société hiérarchique où l’autorité – de celui ou celle qui occupait cette place, et lui assurant d’emblée la légitimité – allait de soi à une société horizontale où l’individu est la valeur centrale et le lien entre eux de moins en moins fondé sur l’imposition mais de plus en plus basé sur la communication et la négociation permanente (Marcel Gauchet, 2016). De ce fait, la différence de places – « la nécessaire dissymétrie statutaire et fonctionnelle qui préside à toute tâche éducative » (Erick Prairat, S.H, mars 2025) – est devenue déplacée, obsolète.

Dans ce modèle de fonctionnement où l’horizontalité a pris la succession de la verticalité, c’est le présent qui compte, c’est le présent qui « domine et se soumet à la loi de l’urgence » en « dévorant tout passé et tout avenir », écrit l’historien François Hartog. Ce que notre spécialiste du rapport des civilisations appelle le présentisme. Ce « présentisme » lorsqu’il est centré autour de la consommation et de la satisfaction immédiate ne peut que nourrir une intolérance à la frustration. Le principe du plaisir prend alors le pas sur le principe de la réalité. « On veut jouir à tout prix et sans entrave, sans se soucier des autres et de l’avenir », écrit le psychiatre Jean-Pierre Lebrun (2022). Une telle norme sociale ne peut que fragiliser nos jeunes, en particulier les ados, et met en danger les plus vulnérables. C’est le moins qu’on puisse dire.

Assistons-nous à un processus sans fin d’individualisation qui alimente une quête perpétuelle d’identité et une érosion des repères collectifs et de l’espace public ?

La fragilité du lien social
La question de la fragilité du lien social est posée. Certains spécialistes de la question pensent que cette extrême individualisation de nos sociétés transforme le lien social en pure utilité et de moins en moins en exigence morale. « Nous sommes de moins en moins ensemble et de plus en plus côte à côte », déclare l’anthropologue et sociologue David Le Breton, tout en pointant les conduites à risques chez les jeunes ; comportements qui relèvent, souligne-t-il, « d’une déliaison sociale, une mise à part pour son propre intérêt dans laquelle les personnes sont dans la société mais ne font plus société » (Le Monde, octobre 2020 et avril 2024). Pour le psychiatre Jean-Pierre Lebrun, lorsque l’autorité légitime n’est plus reconnue et que la société n’offre plus de repères, le psychisme est fragilisé et génère davantage de troubles dépressifs, car les limites n’existent plus (2022).

« Penser ce mouvement principalement sous le signe négatif mène à une impasse », déclare, un peu à l’opposé, le sociologue François de Singly (Pluriel, 2003). Comme le lien social aujourd’hui ne peut, en aucun cas, reprendre la forme du lien social traditionnel parce que les individus, aujourd’hui ne ressemblent en rien aux individus des sociétés d’hier, « la question centrale consiste à articuler l’individualisation et le monde commun », d’après notre sociologue de la famille (Sciences Humaines, juillet 2023).

Ce à quoi on assiste, en réalité, dans la famille, au travail ou dans le domaine politique, c’est au remodelage des rapports sociaux en fonction du principe de consentement, souligne pour sa part le philosophe et historien Marcel Gauchet, (Sciences Humaines, 2016).

Pour la sociologue Sandra Hoibian, l’individualisation ne remet pas en cause le lien social, puisque l’individu peut choisir de s’identifier à des collectifs, qu’il peut chercher sa réalisation personnelle dans les liens sociaux (Février 2025, dans ICADE).
Respect de notre commune humanité

Dans nos sociétés d’individus individualisés, chaque individu veut être d’abord défini par sa liberté et reconnu dans ses singularités et ses différences. De ce fait, le seul lien incontestable qu’il a avec les autres est, à ce niveau, leur commune humanité (Francois de Singly (2003), leur Magnifique Humanité, dit Léon XIV (3). Autrement dit, la reconnaissance de l’humanité, de la dignité qui appartient à chacun, du simple fait qu’il existe, comme en la totalité des êtres humains. D’où le respect que nous devons les uns aux autres selon ce principe d’humanité.

C’est le respect qui permet à la relation d’exister dans la dignité. Il implique la reconnaissance de l’altérité en supposant l’empathie et l’accueil. Cela s’apprend.

 

Notes

1. L’individu ‘individué’ est une donnée universelle. Vous le trouverez où que vous aller dans l’espace et dans le temps humain (Marcel Gauchet, 2016). L’individualisation est un processus d’autonomisation, de prise de distance par rapport à toutes les appartenances assignées. Le slogan qui pourrait le mieux résumer ce mouvement serait « à chacun son choix » (Pierre Brechon et Olivier Galland, 2025).

2. La notion d’autorité, au sens de la politologue et philosophe allemande Hannah Arendt 1906-1975), pour qui l’autorité n’est ni le résultat d’un rapport de force, ni l’aboutissement d’un effort de persuasion ; elle procède de la reconnaissance de quelqu’un comme fondé à s’exprimer à partir d’une certaine place (1972).

3. Magnifica Humanitas (« Magnifique humanité »), la première encyclique du Pape Léon XIV. 15 mai 2026

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