TINA : vous souvenez-vous de cette expression popularisée dans les années 1990 et largement reprise par la suite ? There Is No Alternative, pour signifier qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, à la loi du marché et à la globalisation économique. C’est ainsi, y a pas le choix, pas moyen de faire autrement.
Curieusement, c’est à nouveau le TINA qui nous est servi partout en ce moment, à Maurice comme à travers le monde, au sujet de l’Intelligence Artificielle.
Voici donc une technologie qui nous est présentée comme plus que désirable, et totalement essentielle.
Certes l’IA peut permettre de faire très rapidement un certain nombre de choses (notamment compiler et analyser des millions de données) que l’esprit humain prendrait sans doute des décennies à accomplir. Certes, l’IA peut être d’une aide capitale dans certains domaines technologiques et scientifiques, notamment.
Mais pourquoi nous présenter comme le summum d’un « progrès » incontournable un dispositif qui est aussi éminemment prédateur à bien des niveaux ?
Pourquoi soutenir une technologie qui, loin de créer quoi que ce soit, est entièrement basée sur le fait de s’approprier et d’extraire, gratuitement, des recherches, travaux et créations déjà réalisés par des humains depuis des générations, en spoliant ces derniers de ce qui devrait légitimement leur revenir ? Et qui, pour ce faire, exploite des travailleurs maltraités et sous-payés ?
Quelle justification donner au fait que l’IA, pour fonctionner, a besoin de centres de traitement de données qui sont ultra-gourmands en eau et en électricité, au détriment de la survie même de certaines populations ? En ce moment même au Mexique, certains villages se retrouvent privés d’eau courante, et les agriculteurs obligés d’abandonner leurs plantations, parce que les États Unis ont installé à proximité des centres de traitement de données IA qui s’approprient toute l’eau jusque-là disponible.
Quel intérêt à utiliser l’IA pour remplacer les humains dans un certain nombre d’emplois qu’ils voudraient continuer à exercer ? Quel bénéfice sinon pour assurer des rentes supplémentaires à certains déjà riches ? Et qui payera pour le coût humain, psychologique, social et économique de la création de millions de chômeurs ?
C’est bien la question que posent en ce moment un certain nombre de voix qui tentent de se faire entendre au-delà du TINA-brouhaha imposé de tous côtés autour de l’IA.
Aux États Unis, entre autres, la Gen Z s’est signalée ces dernières semaines en huant ouvertement plusieurs orateurs-trices qui s’exprimaient en faveur de la toute-puissance de l’IA lors de cérémonies de remises de diplômes de fins d’études et autres forums publics.
De son côté, le Pape Léon XIV a entièrement consacré à l’IA sa première encyclique de 133 pages, Magnifica humanitas, rendue publique le 25 mai dernier. « L’intelligence artificielle doit être désarmée », estime-t-il. « Le terme est fort mais cette époque a besoin de mots capables de réveiller les consciences et d’indiquer le chemin pour l’humanité », insiste Léon XIV, qui considère que l’IA, au-delà d’une technologie, pose des questions anthropologiques et humaines majeures.
Plus concrètement, le sénateur américain Bernie Sanders vient d’annoncer qu’il introduira prochainement un projet de loi, le American A.I. Sovereign Wealth Fund Act, visant à donner au public une participation de 50% dans les plus grandes entreprises d’IA en Amérique. Dans une tribune intitulée “The Public Should Own Half of the Big A.I. Companies”, publiée le 1er juin 2026, Bernie Sanders fait ainsi ressortir qu’il ne fait plus aucun doute que l’IA transformera le monde. « La question est : qui possédera et contrôlera cet avenir ? Qui en profitera, et qui en subira les conséquences néfastes ? L’IA servira-t-elle à améliorer le quotidien des familles qui travaillent ? Enrichira-t-elle notre qualité de vie ? Nous aidera-t-elle à éradiquer la pauvreté, à allonger l’espérance de vie et à résoudre la crise climatique ? Ou bien l’avenir de l’humanité sera-t-il déterminé par une poignée de milliardaires qui ont promu et développé l’IA, sans quasiment aucune consultation démocratique, et qui s’apprêtent à devenir encore plus riches et puissants qu’aujourd’hui ? »
Pour que l’IA ne soit pas « la prochaine grande machine à extraire la richesse », il présentera prochainement ce texte législatif qui donnerait au public une participation directe dans les plus grandes entreprises d’IA des États Unis en créant un fonds souverain grâce à une taxe unique de 50%, non pas sur les bénéfices des entreprises IA, mais payée avec des actions.
Si elle est adoptée, cette loi aurait deux conséquences cruciales. « Premièrement, elle donnerait au public un rôle direct dans la détermination de l’avenir de cette technologie. Le gouvernement fédéral aurait le pouvoir, grâce à ses droits de vote et à une représentation égale au Conseil d’administration de chaque entreprise, de bloquer les décisions préjudiciables à nos citoyens et de promouvoir des politiques qui leur soient bénéfiques », précise Bernie Sanders.
Deuxièmement, cette législation garantirait que les milliards qui seront générés par l’IA servent à améliorer la vie de tous, et non à enrichir encore davantage les plus riches.
Bernie Sanders fait ainsi ressortir l’exemple de la Norvège où, plutôt que de laisser quelques dirigeants pétroliers accaparer tous les bénéfices de cette ressource nationale, il a été décidé de créer un fonds souverain alimenté par les revenus pétroliers du pays, afin que cette richesse serve à améliorer la vie de tous ses citoyens. Un fonds qui vaut aujourd’hui plus de 2,000 milliards de dollars.
Les milliers de milliards de dollars générés par ce fonds permettraient de garantir à chaque homme, femme et enfant du pays « un niveau de vie décent et digne, incluant les soins de santé, l’éducation et le logement. L’intelligence artificielle repose sur une ressource publique bien plus précieuse que le pétrole : le savoir, la créativité et le travail accumulés par l’humanité », insiste Bernie Sanders.
Pour lui, l’avenir de l’Intelligence Artificielle et le destin de l’humanité « ne doivent pas se décider à huis clos dans la Silicon Valley. Ils ne doivent pas être dictés par des milliardaires cherchant à maximiser leur pouvoir et leurs profits. Ils doivent être décidés par les travailleurs, les parents, les enseignants, les artistes, les scientifiques, les communautés et le peuple américain. C’est notre avenir. C’est à nous d’en décider ».
L’enjeu est d’autant plus crucial qu’il ne s’agit pas que d’argent. Car l’IA a aussi le pouvoir désormais de façonner nos esprits, nos manières de voir et de penser, notre façon d’être au monde, nos décisions.
Une étude réalisée par le réputé Massachussets Institute of Technology (MIT) en 2025 montre que l’utilisation de ChatGPT pour des tâches d’écriture réduit la connectivité cérébrale de près de 55%. Et que, de manière générale, l’utilisation intensive de l’IA dégrade de façon conséquente et accélérée le fonctionnement de nos cerveaux et nos capacités cognitives (83% des utilisateurs d’IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire pour un essai).
Et puis, surtout, il y a les biais de l’IA. Car non, l’IA n’est pas une machine « neutre » qui nous apporte rapidement les informations que nous lui demandons. Elle est alimentée en fonction des choix que font ceux qui les développent et les contrôlent. Situés principalement aux États Unis. Avec tout ce que cela implique en termes d’hégémonie culturelle et linguistique. Débouchant sur ce que certains désignent comme un risque réel de néocolonialisme numérique.
Il y a quelques jours, ont été rendus publics les résultats de l’expérience Emergence World, menée par des chercheurs du laboratoire new-yorkais Emergence AI. Ces chercheurs ont demandé aux principales IA que sont Claude (développé par Anthropic), Gemini 3 Flash (de Google), ChatGPT-5 Mini (d’OpenAI) et enfin Grok (développé par le xAI d’Elon Musk) d’administrer une ville virtuelle.
Une expérimentation de 15 jours qui a rapidement très mal tourné. Si Claude a réussi à maintenir la stabilité mais sans démocratie, Grok a généré un monde chaotique avec disparition de la population entière en seulement quatre jours. Une expérience qui, selon les chercheurs d’Emergence AI, montre une très préoccupante propension des IA à évoluer jusqu’à contourner certaines règles. Et qui pointe la nécessité d’imposer face à elles de solides garde-fous, avec une surveillance humaine systématique.
Oui, pendant que l’on mobilise et sature notre attention avec une avalanche continue de petits scandales, une autre façon de diriger et contrôler le monde est en train, très rapidement, de se mettre en place. Ouvrirons-nous les yeux et agirons-nous à temps ?
SHENAZ PATEL
