Nitish Joganah (Kolektif) : « Desann an-mas dan lari pou liber pei demon ladrog »
Fini l’écran de fumée ! Le trafic et l’émergence de « scènes ouvertes » d’usage de drogues synthétiques a atteint son paroxysme à Maurice. Le Kolektif 420, qui milite pour cette cause depuis plusieurs années, attend des autorités qu’ils mettent hors d’état de nuire les acteurs de ce commerce illégal, tout en légalisant le cannabis. Lors du point de presse de jeudi, Nitish Joganah a vanté les mérites de ce modèle qui, dit-il, « libérera le pays du démon de la drogue dure ». Le chanteur, flanqué de son homologue Sky To Be, a appelé la population à intensifier la pression sur les autorités. La marche pacifique organisé dans les rues de la capitale, le 27 juin, au lendemain de la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues, constituera un tournant progressif vers un test grandeur nature pour les têtes d’affiche de ce collectif.
C’est un record dont on se serait bien passé. Maurice caracole en tête des six pays africains identifiés par le United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC) pour la consommation de drogues synthétiques, se classant septième sur 193 pays membres. D’autres statistiques donnent froid dans le dos : pas moins de 1600 cas liés aux drogues synthétiques depuis janvier 2025, 1068 conducteurs testés positifs aux drogues synthétiques après plus de 1,8 million de contrôles routiers. 44 accidents impliquant des conducteurs sous influence… Rien ne semble enrayer cette spirale à la lumière des vidéos qui pullulent sur la toile montrant de jeunes individus avec le regard hagard, semblant pris de crises convulsives après avoir consommé de la drogue synthétique.
« Légaliser le cannabis pour combattre les drogues dures ? » L’idée était inconcevable il y a un quart de siècle. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis et l’idée semble faire son chemin 27 ans après le controversé Concert-rassemblement organisé par le Mouvement républicain (MR) à la rue Edward VII, Rose-Hill. Sur la scène, en ce fameux 21 février 1999, Nitish Joganah a côtoyé d’autres chantres de la dépénalisation du gandia, à l’instar d’un certain Joseph Réginald Topize. 27 ans plus tard, le chanteur du groupe Latanier, avec le franc-parler qui le caractérise, hausse d’un ton : « On rabâche ça depuis des années. Legaliz gandia ! Legaliz gandia ! Personn pann ekoute ! La natir vini depi le kreater sa. Dan komie fet relizie zot fim sa ? Dir mo pe koz manti. Guet sa bez lor nou la zordi. Aucun milieu social n’est épargné par la drogue synthétique : pauvres ou riches, habitants des villes ou des villages. Desann an-mas dan lari pou liber pei demon ladrog ! »
Le chanteur Sky To Be, en quête de rédemption après avoir été plongé dans l’enfer de l’addiction, était présent à ce point de presse. Ti zil malad est le titre de la chanson qu’il a dévoilé, vendredi soir, dont le clip est disponible sur YouTube, avec comme point d’orgue la détresse des familles subissant les foudres de leurs proches en proie aux drogues synthétiques. Il dit vouloir prendre son bâton de pèlerin pour « faire ce que j’aurais dû faire depuis toujours ». Sky To Be met néanmoins les points sur les i : « Kan dir legaliz, bizin konpran enn zafer. Il faudra définir les règles d’accessibilité et d’âge légal de consommation et le contrôle de la qualité des produits. Si nou resi sov enn kartie lor mil sa lane-la, li pou deza enn gran pa. »
Jean Emmanuel Sournoise, vice-président du Kolektif 420, a lancé un appel fort à la population. « Nou bann zenn an danze ». Il invite les Mauriciens à participer en grand nombre à une marche pacifique prévue le 27 juin à 11 heures, dont le point de départ sera le centre Marie Reine de la Paix à Port-Louis. Cette marche s’inscrit dans le cadre de la Journée internationale contre l’abus et le trafic illicite de drogues des Nations unies.
Stephane Brochet, membre du Kolektif 420, a livré un témoignage personnel. Des membres de sa famille ont été pris dans l’engrenage de la drogue. Selon lui, certains veulent s’en sortir, mais ne trouvent pas toujours le soutien nécessaire. Il estime que les toxicomanes sont trop souvent rejetés par leur entourage au lieu d’être orientés vers des structures adaptées. Pour lui, l’accompagnement, l’écoute et la prise en charge sont essentiels pour permettre une véritable sortie de l’addiction.
A.S.
La consultation… après un siècle de prohibition
L’année 2025 a marqué un siècle de prohibition du cannabis sur la scène internationale et à Maurice, quand bien même l’importation, la vente et la consommation personnelle du produit se sont poursuivies jusqu’en 1934 dans l’île avant d’être complètement interdite. Ce centenaire trouve son origine dans la Convention de Genève sur l’opium de 1925, un tournant qui plaça le « chanvre indien » sous contrôle international. Dans un paradoxe fascinant, cette même année vit le cannabis intégré à la pharmacopée internationale, reconnue pour ses propriétés médicales.
En 1884, une ordonnance royale réglemente l’importation et la vente de cannabis dans certains commerces à Maurice, alors colonie britannique. Mais remontons aux années 1830 pour retracer, à grands traits, les éléments qui auraient convaincu les décideurs des « bienfaits » de la vente et la consommation de ce produit. C’est l’écossais William Brooke O’Shaunghnessy— après avoir découvert les propriétés médicinales du cannabis lors de ses études en Inde — qui aurait un rôle important dans l’introduction du « chanvre indien » (Cannabis indica) au Royaume-Uni en tant que médicament pour une gamme de maux.
À mesure que la popularité du cannabis indica en tant que médicament augmentait, il est devenu un aliment de base régulier pour les médecins et les praticiens médicaux. Dans les années 1880, le médecin personnel de la reine Victoria, Sir Russell Reynolds, croyait fermement à la médecine du cannabis et prescrivait du cannabis pour les crampes menstruelles de la reine. C’était plutôt teintures de cannabis, ces concentrations liquides étant le mode d’administration le plus courant à l’époque. En 1884, la vente au détail de l’herbe aux propriétés hallucinogènes avait déjà été légalisée à Maurice sous certaines conditions. Un avis paru dans la presse invitait les commerçants intéressés à contacter le bureau du Receveur général pour obtenir un permis valable pour une durée de six mois. La redevance était de Rs 150. « Si la vente de gros vous intéresse il faut prévoir une somme de Rs 500 pour la redevance », peut-on encore lire dans l’avis.
La fin de la récréation
L’importation de cannabis était régie par des conditions très strictes. Le produit était entreposé dans les entrepôts de Sa Majesté et l’autorisation d’en faire l’acquisition pour la vente au public était délivrée par le Receveur des douanes. La quantité maximale autorisée par acheteur était de 20g en 24h, la vente étant autorisée entre 5h et 21h. Toute infraction au règlement, tant pour le revendeur que l’acheteur, était sévèrement réprimandée. Les contrevenants sont passibles d’amendes d’un montant allant de Rs 100 à Rs 1 000, des sommes très importantes à l’époque. La culture du gandia était par ailleurs interdite. L’article 18 de l’Ordinance N°7 prévoyait une amende de Rs 1 000 à l’encontre de toute personne reconnue coupable de ladite culture. Outre la confiscation de sa production, le contrevenant encourait une peine d’emprisonnement maximale d’une année
La Convention internationale de Genève sonnera la fin de la récréation en 1925, en incorporant le cannabis au sein du contrôle international. Graduellement, les États signataires, dont le Royaume-Unis, ont commencé à adopter des lois nationales d’avantage orientées vers la prohibition. À en croire le volumineux rapport du Sénat canadien publié en 2002, à l’initiative du Royaume-Uni et des États-Unis, l’interdiction moderne du cannabis reflète une vision coloniale, raciste et intolérante imposée par des gouvernements conservateurs. La première restriction internationale sur les drogues remonte à la Convention de La Haye de 1912, qui ciblait principalement l’opium et la cocaïne. Le cannabis y était mentionné marginalement ; mais ce fut le premier signal d’une volonté de régulation internationale qui va s’étendre.
Le mois de novembre 2022 a marqué un tournant à Maurice : le cannabis médical est légalisé par le biais d’amendements à la Dangerous Drugs Act. En avril 2024, Maurice a introduit le Drug User Administrative Panel (DUAP), évitant ainsi l’emprisonnement des consommateurs de drogues et leur exclusion du système judiciaire. La plateforme officielle pour la consultation publique autour de la réforme sur la politique du cannabis a été lancée le mois dernier. Une initiative du Technical Group on Cannabis Reform de la National Agency for Drug Control (NADC). What next ? La question est sur toutes les lèvres.

