La mise en place du Domestic Abuse Bill 2026 représente une refonte législative majeure, le projet de loi venant en effet moderniser le cadre existant, notamment en intégrant les notions de féminicide et de viol conjugal, dans le Code pénal, ainsi que la reconnaissance des abus psychologiques et économiques. Le projet accorde également une place importante aux enfants. Il reconnaît ainsi qu’un enfant qui entend, voit ou subit les conséquences de violences au sein du foyer est lui aussi une victime. Le-Mauricien a posé à des interlocuteurs la question de savoir s’ils pensent que cette loi pourra réellement transformer les mentalités, ou si, au contraire, elle risque de rester une simple réponse administrative à une crise sociétale profonde. Ce qui est certain, c’est qu’ils nous ont répondu sans langue de bois.
Megane Valère (Shelter Manager de Passerelle)
« La reconnaissance du viol conjugal est fondamentale »
« Passerelle accueille favorablement l’annonce de l’introduction du Domestic Abuse Bill, surtout le fait de reconnaître explicitement le féminicide et le viol conjugal comme infractions pénales à Maurice. Il s’agit d’une avancée importante pour les droits des femmes, la protection des victimes et la reconnaissance de la gravité des violences commises au sein du couple et de la famille.
« Le remplacement du terme Domestic Violence par Domestic Abuse démontre que la violence domestique ne se limite pas aux coups. Elle peut être psychologique, sexuelle, économique, émotionnelle, ou prendre la forme de contrôle, d’humiliation, de menaces et d’isolement. Nommer ces réalités permet de mieux les identifier, de mieux protéger les victimes et de mieux responsabiliser les auteurs.
« Pour Passerelle, la reconnaissance du viol conjugal est fondamentale. Le mariage ou la vie commune ne peuvent jamais être interprétés comme un consentement permanent. Le corps d’une femme lui appartient, y compris dans le cadre conjugal. Cette réforme envoie un signal fort : aucune relation intime ne peut justifier une violence sexuelle.
La reconnaissance du féminicide permet de nommer les meurtres de femmes commis parce qu’elles sont femmes, souvent dans un contexte de domination, de contrôle ou de violences répétées. Nommer le féminicide, c’est reconnaître qu’il ne s’agit pas de simples « drames familiaux », mais bien de violences systémiques qui doivent être prévenues, sanctionnées et prises au sérieux par toutes les institutions.
« Passerelle salue aussi les mesures annoncées concernant le renforcement des ordonnances de protection, le partage d’informations entre institutions, la protection des enfants exposés aux violences domestiques et les programmes de réhabilitation des auteurs. Toutefois, la loi devra être accompagnée de moyens concrets : formation des policiers, magistrats, travailleurs sociaux et professionnels de santé; accès rapide aux services de protection; hébergement sécurisé; accompagnement psychologique; assistance juridique; et campagnes de sensibilisation continues. Une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut sauver des vies que si elle est appliquée efficacement, avec célérité, humanité et cohérence. Les victimes doivent être crues, protégées et accompagnées dès les premiers signes de danger. »
Priscilla Li Ying (She/Her, Head of Office UNFPA Mauritius & Seychelles)
« Le fruit d’un travail collectif »
« L’UNFPA accueille favorablement ce projet de loi, qui marque une étape importante dans le renforcement de la réponse nationale aux violences basées sur le genre à Maurice. Nous saluons notamment la reconnaissance des différentes formes de violences – physiques, psychologiques, émotionnelles, économiques et numériques – ainsi que l’accent mis sur la protection des victimes, la responsabilisation des auteurs et la coordination entre les différents secteurs concernés. Cette approche reflète davantage les réalités vécues par les victimes et l’évolution des formes de violence observées aujourd’hui.
« La coordination multisectorielle constitue l’un des aspects particulièrement encourageants de cette réforme. Les victimes ont souvent besoin d’un accompagnement qui mobilise simultanément les services de santé, les services sociaux, la police, la justice et les organisations de la société civile. Une réponse efficace repose sur la capacité de ces acteurs à travailler ensemble de manière coordonnée et centrée sur les besoins des victimes. Cette réforme est le fruit d’un travail collectif associant les institutions publiques, la société civile et les partenaires techniques.
« Tout au long du processus, l’UNFPA a contribué aux consultations et aux réflexions en partageant son expertise technique et les enseignements tirés des bonnes pratiques internationales en matière de prévention et de réponse aux violences basées sur le genre. L’adoption de la loi constituera une étape importante. L’UNFPA reste pleinement mobilisée aux côtés des autorités et de l’ensemble des acteurs concernés pour soutenir sa mise en œuvre effective et contribuer à ce que les avancées prévues par le texte se traduisent en changements concrets dans la vie des victimes et des survivantes. »
Marie Noëlle Elissac-Foy (The Talent Factory Ltd)
« Un tournant législatif majeur »
« Reconnaître explicitement le féminicide et le viol conjugal comme infractions pénales, élargir la définition des violences pour y inclure les dimensions économiques, psychologiques et coercitives… ce sont des victoires co-construites par des années de plaidoyer associatif, et par la volonté politique de la ministre Ariane Navarre-Marie et de l’Attorney General Gavin Glover de les traduire en droit. La lutte contre la gender-based violence a besoin d’alliés résolus aux plus hauts niveaux de décision, et c’est un choix politique et moral qui engage.
« Le changement de terminologie – Domestic Abuse au lieu de Domestic Violence – dit ce que les associations et les victimes savent depuis longtemps : la violence conjugale ne laisse pas toujours des traces visibles, mais elle détruit tout autant. Ce cadre juridique renforcé crée une opportunité réelle pour un partenariat stratégique entre le ministère et les organisations de terrain.
« Les associations connaissent les failles du système, les parcours réels des victimes, les moments où elles décrochent. Elles ont la confiance des femmes que les institutions n’ont pas toujours su gagner. Ce partenariat pourrait se formaliser avec des mécanismes de consultation réguliers. Une loi forte, portée par des institutions et des associations qui travaillent ensemble, c’est cela, une protection qui tient.
« Il est important de se rappeler qu’aucun dispositif légal ne peut, seul, enrayer cette violence à la racine. C’est pourquoi la loi doit s’accompagner d’un travail de fond sur les normes sociétales qui la nourrissent. La sensibilisation à la masculinité positive et à des healthier gender roles reste une composante essentielle à la réussite de cette loi. Apprendre aux garçons, dès le plus jeune âge, que la force ne se mesure pas au contrôle exercé sur l’autre, que les émotions s’expriment et ne s’imposent pas, que le respect est la base de toute relation, c’est un travail de longue haleine qui doit engager le gouvernement, les familles, les écoles, les médias et la société civile. La suite logique du Domestic Abuse Bill, c’est d’investir dans une génération d’hommes qui n’auront pas besoin d’une loi pour savoir comment aimer sans blesser ou tuer. »
Dilsha Mottee (vice-président de la Raise Brave Girls Association)
« La protection des victimes exige un engagement collectif »
« La Raise Brave Girls Association accueille favorablement le Domestic Abuse Bill 2026 et considère qu’il s’agit d’une étape importante vers une meilleure protection des victimes de violence domestique à Maurice. Toutefois, nous rappelons qu’une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra à elle seule mettre fin à la violence. La protection des victimes exige un engagement collectif des institutions, des familles, des écoles, des communautés et de la société dans son ensemble. Par ailleurs, si les enfants sont reconnus comme victimes collatérales, le texte pourrait aller plus loin en garantissant systématiquement un accompagnement psychologique spécialisé et un suivi à long terme pour tous les enfants exposés à la violence domestique. »
Me Mokshada Pertaub « Soulagée de voir incluses les violences financières »
« Je suis soulagée de voir que sont incluses les violences financières et les violences psychologiques bien détaillées, qui répondent aux problèmes que font face les personnes dans les relations aujourd’hui – le coercion and controlling behaviour. Il sera important de voir la mise en œuvre concrète de cette loi et comment elle pourra changer la perspective et le regard de la violence conjugale à l’intimate partner violence. Selon moi, cette loi répond aux violences faites aux personnes dans des situations de conflits domestiques tout en prenant compte des cinq formes de violences, y compris la violence en ligne. Un beau travail abattu. Mais on devra attendre de voir la forme finale de cette loi ainsi que sa mise en œuvre. Il sera essentiel après cela de faire des campagnes de sensibilisation sur cette loi dans tout le pays, y compris à Rodrigues. »
Meenakshee Aubeeluck (Board Member & Social Innovator)
« Une loi qui répond aux violence faites aux femmes »
« Ma première réaction à la lecture du Domestic Violence Bill 2026 a été : « Enfin ! ». Enfin un texte qui reconnaît les formes de violences subtiles, induites, indirectes, mais dont l’impact est réel et sournois pour les victimes. Au-delà du fait d’être centré sur les victimes, une autre nouveauté notable est le caractère inclusif de la loi, qui inscrit la protection des droits des enfants, y compris dans des cas tels que l’adoption. Cette loi n’a rien à envier aux encadrements internationaux.
« J’apprécie particulièrement l’effort consenti en matière d’innovation institutionnelle, notamment avec la simplification à l’accès aux ordonnances de protection, d’exclusion et d’intervention, rendant le système plus réactif. Mais aussi l’introduction de programmes de réhabilitation obligatoires pour les auteurs de violences afin de réduire la récidive ainsi que les mécanismes de responsabilisation.
« Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces victimes passées et présentes qui espéraient voir une loi proactive plutôt que réactive, où elles n’ont plus besoin d’attendre d’être marquées de coups et blessures pour justifier le contrôle coercitif, l’abus émotionnel, psychologique, financier, l’ostracisation, l’isolement et le harcèlement. »
Emilie Soogund (étudiante en politiques et droits humains)
« Un pas nécessaire »
« Le Domestic Abuse Bill 2026 est une avancée que nous, jeunes femmes, accueillons avec un espoir mêlé de prudence. Pendant trop longtemps, on a réduit la violence à des traces bleues sur la peau. Cette loi est une victoire, car elle nomme enfin l’invisible : le contrôle coercitif, l’isolement financier, le harcèlement numérique, la surveillance constante. Elle reconnaît que priver une femme de son autonomie, c’est déjà l’agresser. De plus, la priorité donnée à notre sécurité – en permettant d’exclure l’agresseur du domicile plutôt que de nous forcer, nous, à fuir avec nos enfants – est un changement de perspective fondamental.
« Cependant, en lisant le texte, je ressens une frustration. L’absence de mention explicite du « viol conjugal » est une occasion manquée. Dans une société où certains pensent encore que le mariage équivaut à un consentement permanent, nommer le viol conjugal aurait été un message fort : aucun contrat ne peut supprimer notre droit inaliénable à dire non. De même, ignorer le terme « féminicide » dans la loi, c’est refuser de nommer la racine du problème, à savoir la domination exercée sur les femmes parce que nous sommes des femmes.
« Une loi n’est qu’un texte sur papier si elle n’est pas portée par des moyens réels. Aura-t-on les travailleurs sociaux, les psychologues et les magistrats formés pour faire vivre ces mesures ? Car, au-delà des tribunaux, c’est notre éducation qui doit changer. Cette loi agit après le drame; mais nous attendons aussi des politiques qui s’attaquent à la racine : l’éducation au consentement dès l’école, la déconstruction des stéréotypes masculins et, surtout, l’autonomisation économique des femmes.
« Pour ma génération, cette réforme est une reconnaissance officielle que nos vies comptent. La loi ne remplacera jamais notre vigilance collective. La violence domestique n’est pas une affaire privée, c’est une responsabilité partagée. L’objectif ultime est simple : que plus aucune jeune Mauricienne ne vive dans la peur de celui qu’elle aime. Nous ne voulons plus de listes de noms à pleurer. Nous voulons vivre dignement, en sécurité et sans contrôle. Cette loi est un premier pas, mais c’est notre mobilisation à tous qui déterminera si elle sera le bouclier que nous attendons tant. »

