Maurice face à ses limites : insularité,  croissance et développement intérieur

DANIELLA BASTIEN
Anthropologue

- Publicité -

 

« … mon ÎLE est un ghetto | si mes yeux ne se rivent | qu’au nombril de la terre / | mon ÎLE est une aubaine | si je monte à l’assaut | des chemins océans » Édouard Maunick, Paroles pour solder la mer.

- Publicité -

Édouard Maunick, notre poète national, savait de quoi il parlait. Lui qui avait quitté Maurice pour habiter le monde sans jamais quitter son île intérieure, il avait compris avant nous ce que l’insularité peut faire à un peuple : l’enraciner, le nourrir, l’identifier ou l’enfermer, le circulariser, le refermer sur lui-même jusqu’à ce que les barreaux de la mer deviennent invisibles à force d’être familiers.

Je vis sur une île. C’est une réalité géographique, économique, intellectuelle et psychologique qui structure, souvent à mon insu, ma façon de penser le monde et ma place dedans. L’océan est partout. Il est horizon et il est limite. Il est ouverture et il est clôture. Et vivre ici, penser depuis ici, c’est naviguer en permanence entre ces deux vérités sans jamais tout à fait les réconcilier.

- Advertisement -

L’insularité m’obsède. Elle m’inquiète comme une condition vécue, quotidienne, qui se glisse dans les conversations, dans les décisions, dans la circularité des idées qui tournent entre les mêmes visages, dans les mêmes salles, depuis trop longtemps. Cet article est une tentative de nommer cette inquiétude, de la regarder en face.

Le mythe de la croissance infinie

En 1972, le Club de Rome publie The Limits to Growth. C’est un rapport qui pose une question simple et dévastatrice : peut-on avoir une croissance infinie sur une planète finie ?

La réponse est non. Elle l’était en 1972 et elle l’est toujours.

Et pourtant, cinquante ans plus tard, le PIB reste la mesure principale du progrès dans presque toutes les économies du monde, y compris à Maurice. La croissance demeure l’objectif non questionné de toute politique économique sérieuse. Croître, attirer les investissements, augmenter le revenu par habitant, diversifier l’économie, toujours vers plus, jamais vers autrement.

Ce que le Club de Rome nous invite à comprendre, c’est que la croissance n’est pas une loi naturelle. C’est une construction culturelle. C’est un choix, collectif et historique, de ce que nous décidons de mesurer. Nous ne mesurons pas le lien social, la santé des écosystèmes, le bien-être des communautés, la résilience des territoires.

Pour une île, ce choix est particulièrement lourd de conséquences. Parce qu’une île ne peut pas externaliser ses contradictions. Elle ne peut pas déplacer ses déchets, ses inégalités, ses dégâts environnementaux vers ailleurs. Elle les vit, tous, sur le même territoire limité, entouré d’un océan qui monte.

Maurice est, en ce sens, un cas limite. L’île devient un laboratoire involontaire de ce qui arrive quand on applique le paradigme de la croissance infinie à un espace fini. Les résultats sont visibles: dans la pression sur les ressources naturelles, dans la concentration du pouvoir économique, dans la vulnérabilité aux chocs externes que la volatilité des marchés mondiaux ont rappelées brutalement. Nous sommes embedded (enchâssés) dans un monde qui ne nous attend pas. Et nous continuons, souvent, à nous penser séparés de lui.

L’enchâssement

C’est précisément ce qu’introduit le concept de double matérialité, popularisé par la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), mais dont la portée dépasse largement le cadre réglementaire.

La double matérialité demande aux organisations de tenir simultanément deux regards : comment nous affectons le monde, c’est-à-dire, nos impacts sociaux, environnementaux, humains; et comment le monde nous affecte de par les risques climatiques, réputationnels, systémiques qui pèsent sur notre propre viabilité.

Ce double regard, en apparence technique, est en réalité une révolution conceptuelle. Il oblige les organisations à se penser comme enchâssées, enracinées dans un tissu social, écologique et économique dont elles ne sont pas séparées, mais partie prenante. Il dit : vous n’êtes pas une entité autonome qui opère sur un marché abstrait. Vous êtes dans le monde. Le monde est en vous. Ce qui vous arrive lui arrive. Ce qui lui arrive vous arrive.

Pour une île, cet enchâssement n’est pas une métaphore. C’est une réalité que les années récentes ont rendue brutalement concrète.

En août 2020, le vraquier japonais, le MV Wakashio, s’échoue sur la côte sud-est de l’île. Des milliers de tonnes de fioul se déversent dans un lagon d’une biodiversité exceptionnelle. Les images font le tour du monde. Les Mauriciens descendent dans la rue, les mains couvertes de cheveux récoltés pour fabriquer des barrières absorbantes. Cette mobilisation spontanée, désespérée et collective dit quelque chose de vrai sur l’enchâssement : quand le lagon souffre, c’est le corps social tout entier qui réagit. Parce qu’il n’existe pas une séparation entre l’écosystème et la communauté qui en dépend.

Aussi, l’érosion côtière n’est pas une projection climatique abstraite à Maurice. C’est une perte que des familles mesurent en regardant où la mer arrive aujourd’hui, comparée à où elle arrivait il y a vingt ans.

Et la sécheresse, de plus en plus fréquente et de plus en plus sévère, rappelle que cette île, entourée d’océan, peut manquer d’eau douce, que l’abondance apparente de la géographie ne protège pas contre les vulnérabilités que le dérèglement climatique redistribue sans égard pour les frontières, les classements, ou les brochures touristiques.

Maurice ne peut pas faire semblant d’être ailleurs. Elle est ici, dans cet océan, avec ces ressources, ces communautés, ces fragilités qui se manifestent désormais dans la chair du territoire. La double matérialité, loin d’être nouvelle, nous demande enfin de regarder ce que nous savions déjà.

Mais avons-nous les capacités intérieures pour soutenir ce regard ?

Les Inner Development Goals

Nés en pleine pandémie en 2020, les IDGs partent d’un constat que les grandes institutions internationales ont mis du temps à formuler : nous ne manquons pas d’objectifs, de cadres, de rapports, de sommets. Ce qui manque, c’est le développement intérieur des personnes qui sont censées les mettre en œuvre.

Les IDGs proposent cinq dimensions de ce développement :

Being – la relation à soi-même. La présence, la conscience intérieure, la capacité de rester ancré face à la complexité et à l’incertitude.

Thinking – la capacité de penser de manière critique, systémique, longue. De tenir la complexité sans la réduire prématurément.

Relating – la qualité de la relation aux autres. L’empathie, le soin, la capacité d’écouter ce qui dérange.

Collaborating – agir ensemble, au-delà des silos, des intérêts individuels, des frontières institutionnelles.

Acting – s’engager avec courage dans l’incertitude. Persévérer quand les résultats ne sont pas immédiats. Agir sans avoir toutes les réponses.

Ce qui me frappe, en lisant ces cinq dimensions depuis Maurice, c’est leur distance par rapport à ce que nos systèmes de formation, qu’ils soient scolaires, universitaires, professionnels, ont réellement développé chez nos leaders, nos décideurs, nos institutions. Nous avons formé des gens à performer, à gérer, à croître. Nous ne les avons pas formés à être, à relier, à tenir la complexité d’un monde qui se transforme plus vite que nos réponses.

Et sur une île, cette lacune est particulièrement visible. Parce que les effets de nos décisions reviennent vers nous. Parce qu’il n’y a pas d’ailleurs où envoyer ce que nous ne voulons pas regarder.

Rester vigilant

L’insularité m’obsède parce qu’elle est, pour moi, la métaphore la plus juste de la condition humaine contemporaine.

Nous sommes tous, d’une certaine façon, sur une île. Une planète finie entourée d’un espace infini que nous ne pouvons pas habiter. Une économie mondiale enchâssée dans des écosystèmes que nous avons longtemps traités comme des ressources infinies. Des organisations qui se pensent autonomes dans un monde dont elles dépendent entièrement.

Maurice rend cette condition visible parce qu’elle ne peut pas la cacher. L’océan est là. La limite est là. L’enchâssement est là dans chaque décision, chaque politique, chaque choix de ce que nous mesurons et de ce que nous ignorons.

Ce que le Club de Rome nous dit depuis cinquante ans, ce que la double matérialité commence à formaliser, ce que les IDGs cherchent à développer, c’est la même invitation, formulée depuis des angles différents : apprendre à se penser dans le monde, pas au-dessus de lui.

Pour une île, ce n’est pas une option intellectuelle. C’est une question de survie.

Nous avons, à Maurice, une opportunité que peu de pays ont : celle de voir clairement, depuis notre position d’île, ce que la condition planétaire exige de nous. La vigilance et l’humilité. La capacité de penser ensemble, au-delà des silos et des intérêts immédiats. Ce sont précisément les qualités que les IDGs cherchent à cultiver et ce sont les qualités que notre insularité, si nous acceptons de la regarder en face, nous enseigne depuis toujours.

Édouard Maunick avait raison : sans cette ouverture, sans cette capacité de monter à l’assaut des chemins océans tout en restant enracinés, l’île devient un ghetto. La mer cesse d’être une invitation et devient une frontière.

La question n’est pas de savoir si nous pouvons nous permettre de développer ces capacités. C’est de savoir si nous pouvons nous permettre de ne pas le faire.

EN CONTINU
éditions numériques