Nicolas Ritter (membre fondateur) : « Il y a 30 ans, j’ai eu peur pour moi parce que je ne savais pas ; aujourd’hui, j’ai peur pour nous, parce qu’on sait, mais on tarde trop à agir »
Alshaad Kara, Ismaïl Hossein et Paavesh Rajiah se distinguent avec des vidéos soutenues par l’AI pour condamner la stigmatisation
Trente ans, cela se fête ! 1996 voyait la création et le positionnement de l’ONG Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS). L’ONG phare dans le combat contre le virus du sida et la protection des droits des Personnes vivant avec le VIH (PVVIH) a choisi de commémorer l’événement en adoptant une nouvelle identité visuelle.
Fidèle à son engagement toujours inscrit dans l’importance de la conscientisation, PILS couple cet événement avec une campagne nationale autour de la santé sexuelle. Est donc au menu une campagne d’affichage, notamment dans les lieux publics et à haute fréquentation dans le but avoué de toucher, faire réfléchir, prendre conscience, s’informer et s’éduquer, afin de s’armer contre les mauvaises pratiques et les idées reçues sur cet aspect de la vie qui touche tout le monde.
Cependant, « les principaux prestataires commerciaux que nous avons approchés pour afficher les visuels relatifs nous ont répondu que cette campagne, du moins, le contenu des affiches élaborées, était… trop osé », expliquent Jacques Achille, directeur des communications stratégiques, et Joël Samy, directeur de PILS. Il convient de noter que la présente campagne se décline en quatre visuels comprenant des mots, uniquement, pas d’images. « Des mots, en français, des formules, des expressions utilisées au quotidien par tout le monde », soutiennent MM Samy et Achille. En 2000, soit quatre ans après sa création, PILS faisait (déjà !) une expérience plus brutale quand elle présentait sa campagne de conscientisation “Sida pa get figir”.
Certaines réactions publiques furent littéralement « violentes ». Nicolas Ritter, membre fondateur de PILS, relève : « Des affiches spécifiques, notamment celles avec des prénoms asiatiques, furent déchirées, vandalisées. Avec le message clair que “dan nou pena sa !” Hélas ! 26 ans après, nous voyons que ces tabous ont la dent dure. Et entre-temps, malheureusement, le mal est fait. Plus d’un pour cent de la population vit avec le VIH ! ». À l’époque, il était directement impliqué dans la campagne d’affichage signée alors par la firme de communications Circus. La présente campagne porte l’empreinte de l’agence Gung Ho.
De fait, ne peuvent s’empêcher de déplorer les personnes concernées : « Une trentaine d’années se sont écoulées, et pourtant, les tabous et les préjugés demeurent plus fort que jamais ! Quel dommage, car ce faisant, c’est le développement humain, les connaissances, l’adoption des bonnes pratiques et l’éducation saine que l’on pénalise. »
Jacques Achille ajoute : « Il y a quatre visuels, avec des messages écrits. Des mots utilisés couramment, au quotidien, et dans des contextes multiples, composent ces formules. » “Excitez votre curiosité sur la sexualité”; “Pénétrez notre centre d’accompagnement”; “Jouissez d’une sexualité épanouie” et “Déchargez votre esprit de l’angoisse” : tels sont les contenus des quatre visuels élaborés pour la campagne autour de la santé sexuelle.
« PILS maintient ses engagements sur toutes les thématiques qui composent notre identité de sa création à ce jour : soit, le respect et la défense des droits des PVVIH, notre combat contre les discriminations et stigmatisations envers les PVVIH, le plaidoyer envers les usagers de drogues, entre autres. Ces dernières années, la thématique autour de la santé sexuelle a pris une dimension prioritaire à nos yeux.
Au cours de nos échanges et rencontres, tant avec les PVVIH qu’avec des prestataires concernés par le combat, PILS a décidé de consolider sa campagne autour de la santé sexuelle. D’autant que, de nos jours, nous avons des générations de jeunes qui ne s’identifient pas forcément à nos actions. Mais nous savons que ces jeunes représentent une tranche fragile et vulnérable. D’où notre démarche », indique Jacques Achille.
Joel Samy poursuit : « Pour nous, il n’y a pas d’a priori. Ce sont des expressions, des mots simples, utilisés tous les jours par tous. Pourtant, à notre énorme surprise, quand nous avons présenté le projet à des partenaires commerciaux, pour que les visuels soient affichés sur les billboards, panneaux et autres, dans le but clair qu’il y ait un impact, que ces mots/expressions déclenchent la réflexion et entraînent la prise de conscience, seules les compagnies Trait d’Union et Winners’ ont accepté de jouer le jeu ! Les autres nous ont fait comprendre que les mots utilisés portaient à préjudice et qu’ils préféraient ne pas participer à notre action. “Tro oze”, pour résumer ce que la plupart ont répondu. »
Pourtant, renchérit Jacques Achille, « ces mêmes prestataires, qu’il s’agisse de responsables de centres commerciaux ou autres, permettent, invitent même des auteurs de chansons, par exemple, qui font l’apologie de violences contre les femmes, à se produire en “live” dans leurs malls et autres ! On entend à tue-tête ces morceaux repris en boucle dans des magasins et autres “food court” qui prônent vulgarité et obscénités, des paroles blessantes qui évoquent des traitements et des rapports brutaux envers les femmes, par exemple. La, pena kritik, pena “tro oze” ! ça, ça passe. Mais nous, quand nous venons avec une campagne basée sur uniquement des mots, présentés avec un brin d’humour bien trempé et dont l’unique but est de conscientiser, de faire réfléchir, d’amener à s’informer et s’éduquer, là tout de suite certains montent sur leurs grands chevaux ».
Le directeur des communications stratégiques de PILS fait encore remarquer que « ce type de comportements finit malheureusement par faire reculer le développement sain, une éducation fondée sur des valeurs solides et des principes de base. Car, à la base, le sexe, c’est un élément relatif au quotidien de chacun, n’est-ce pas ? Cette triste expérience nous prouve que les rapports sexuels demeurent encore et toujours, et hélas ! fortement cloisonnés par des tabous et l’ignorance en 2026 ».
Et ce, avant de souligner que « la démarche de PILS via cette campagne, c’est justement de démystifier le sexe, de conscientiser et rendre les jeunes comme les moins jeunes responsables de leurs actes. Une éducation de base sur l’importance d’avoir une santé sexuelle saine, que l’on comprend, que l’on maîtrise, qui est fondée sur des valeurs et non des on-dit et des mythes. Ce qui inévitablement conduit à des attitudes irréfléchies, des frasques et des actions malheureuses, qui entraînent des prises de risques avec sa vie ».
La campagne d’affiches autour de la santé sexuelle de PILS est visible dans toutes les enceintes abritant le supermarché Winners’ ainsi que via les panneaux gérés par Trait d’Union. La soirée de dévoilement de la nouvelle identité de PILS s’est tenue le mercredi 28 juillet au centre Banian Nou ViLa à Port-Louis, en présence de quelques membres d’origine de l’ONG ainsi que des invités, dont la Chief Whip de l’Assemblée nationale, Stéphanie Anquetil.

HT1
2000 : “Sida pa get figir”, la réaction brutale
« L’idée était toute simple : des citations des uns et des autres, représentants des membres de toutes les communautés vivant à Maurice, et de tous âges et genres, qui ont la même préoccupation : vivre avec le sida, alerter les autres pour éviter les prises de risques et prendre conscience de l’importance d’aider ceux qui sont déjà atteints.

Malheureusement, quand les affiches ont été placardées partout autour de l’île, celles qui se trouvaient à hauteur d’homme, par exemple, dans les abribus, furent déchirées, rayées à coup de plumes et marques, vandalisées… Et fait important, ce n’étaient pas toutes les affiches, mais celles portant des prénoms asiatiques. Le message qui nous était adressé était on ne peut plus limpide : “Dan nou pena sa !” » Nicolas Ritter jette un regard teinté d’amertume sur cette première expérience « brutale, violente même ».
Mais il ne jette pas l’éponge. « J’étais, à l’époque, dans un autre état d’esprit. Je partais à la guerre, la fleur au bout du fusil. Je ne m’attendais évidemment pas à une telle réaction brute et violente. Cela m’a aidé certes à comprendre, à avoir une lecture différente. Ces éléments m’ont permis, dans le temps, de travailler davantage avec les équipes de PILS et de la société civile pour que nos efforts ne rencontrent pas de telles réactions. »
L’activiste se dit « triste qu’en 2026 la nouvelle campagne ait reçu l’accueil que l’on sait de la part des prestataires commerciaux. Il y a un travail énorme qui reste à faire. Je le redis, l’ignorance engendre la peur, le rejet. Par contre, l’éducation, l’information, la connaissance aident à aller vers les autres, s’aider et vivre en harmonie, tout en respectant les différences. Espérons que les mentalités évoluent ». La campagne “Sida pa get figir” en 2000 fit couler beaucoup d’encre. Et inspira plus d’un. Il y a quelques années, l’ICAC fit campagne autour de la même formule : “l’ICAC pa get figir”. C’est dire l’impact qu’a eu cette campagne audacieuse en 2000.


