D’un côté des adultes — souvent des proches aimants — exposent des enfants qui, bien malgré eux, finissent par devenir des sujets d’objectification sous le regard de milliers de Mauriciens abonnés à TikTok. De l’autre côté, sur cette même plateforme, des insultes, des commentaires et des remarques à caractère sexuel sont proférés sans le moindre filtre à l’encontre de Mauriciennes par des utilisateurs cachés derrière de faux profils… ou à visage découvert. Ça dérape de plus en plus sur TikTok. Actuellement, celle qui fait le buzz sur la plateforme est une jeune « influenceuse » Mauricienne partie s’installer à l’étranger pour exercer sa nouvelle activité : la création de contenus pour adultes. Ses voyages, son train de vie et sa nouvelle silhouette contribuent à alimenter le débat autour de la banalisation de la monétisation du corps. Malgré les dispositifs de contrôle existants, notamment MAUCORS+, le CERT-MU et la Cybercrime Unit, ainsi que le cadre légal en vigueur, à savoir l’ICT Act 2001 et la Cybersecurity and Cybercrime Act 2021, assortis de sanctions, des publications portant atteinte à l’image des enfants ou véhiculant des propos humiliants à l’égard des femmes continuent de circuler sur TikTok.
Avec près de 300 000 vues, plus de 16 000 likes, près de 200 commentaires, 900 sauvegardes et plus de 3 000 partages en seulement quelques jours, cette vidéo publiée sur TikTok affiche des statistiques qui feraient rêver bien des utilisateurs mauriciens de la plateforme. Il ne s’agit ni d’une vidéo mettant en scène une figure publique locale ni encore moins d’un nude. Il s’agit simplement de la vidéo d’un bébé — une petite fille, plus précisément. Allongée, le regard hagard fixé sur la caméra, elle apparaît recouverte de billets de Rs 1 000. Dans sa main droite, elle agite une coupure de Rs 2000.
Cette vidéo, publiée récemment par un adulte proche de l’enfant, semble avoir été partagée dans une démarche affectueuse, sans intention malveillante apparente. Pourtant, face aux dangers que représentent les réseaux sociaux pour les enfants exposés sous différentes facettes et parfois volontairement par leurs propres parents, force est de constater que rien ne semble freiner ces pratiques. Pour les cyberprédateurs, ce type de situation fait de TikTok une vitrine publique accessible par excellence.
Des enfants mauriciens biberonnés à ce réseau
Sur TikTok, les vidéos mettant en scène des enfants mauriciens se multiplient, certaines présentant des contenus où l’hypersexualisation des mineurs est manifeste et préoccupante. Danses lascives accompagnées de moues évocatrices, mises en scène empruntant les codes de la séduction adulte : autant de comportements qui interrogent sur ces représentations qui ne correspondent pas à leur âge. Ce réseau social, devenu populaire et ayant pris une place importante dans le quotidien de milliers d’utilisateurs mauriciens, est aussi devenu un espace où prolifèrent des commentaires sexistes, misogynes, insultants et irrespectueux à l’égard des femmes. Bien entendu, ces propos sont, la plupart du temps, tenus sous couvert de faux profils, permettant à leurs auteurs d’agir sans filtre.
Quant aux enfants, certains, biberonnés aux réseaux sociaux, grandissent sous le regard d’un public local mais aussi étranger — Tik Tok compterait plus d’un milliard d’utilisateurs actifs dans le monde — qu’ils ne connaissent pas et montrent même des signes d’addiction au vlogging. Leur insistance à être filmés dans les moindres moments de leur quotidien — du réveil à la préparation pour aller à l’école, en passant par le retour à la maison, les repas, les tenues, les sorties, entre autres — devient elle-même le sujet de vidéos, pour le plus grand plaisir de l’adulte qui les filme et de leurs abonnés.
En quête de likes
« Que gagnent les adultes en publiant ces vidéos ? Y a-t-il un gain derrière ? » se demande Aneeta Ghoorah, Ombudsperson pour les enfants. En effet, derrière ces mises en scène quotidiennes d’enfants sur les réseaux sociaux se pose également la question de l’intérêt des adultes qui les publient. S’agit-il d’une simple volonté de partager des moments familiaux en considérant ces publications comme un simple album de famille numérique, d’une quête de visibilité de likes ou, dans certains cas, d’une recherche de gains liés à l’audience générée ?
Même si son bureau a la responsabilité de veiller au respect des droits des enfants mauriciens, celui-ci ne dispose pas des mêmes ressources et prérogatives que la Cybercrime Unit pour mener une action technique et opérationnelle face aux risques liés à l’environnement numérique. « Néanmoins, nous avons créé un groupe WhatsApp interne sur lequel nous partageons les cas d’abus ou autres situations impliquant des enfants sur les réseaux sociaux », explique Aneeta Ghoorah. Les cas relevant de la maltraitance sont ensuite transmis aux Family Support Services ainsi qu’aux autres autorités compétentes afin qu’ils puissent faire l’objet d’une enquête. L’Ombudsperson for Children indique toutefois que son bureau ne recueille qu’un infime pourcentage des cas d’abus ou de situations préoccupantes divulgués dans des vidéos en ligne.
TikTok ne protège pas assez les mineurs
Signaler à TikTok des contenus mettant en scène des enfants et jugés inappropriés ne conduit pas systématiquement à leur retrait. Si la plateforme dispose de règles interdisant notamment l’exploitation et la sexualisation des mineurs, l’interprétation de ces critères demeure complexe dans certains cas. La frontière entre contenu acceptable, exposition excessive de l’enfant et atteinte à ses droits peut parfois sembler difficile à établir. Même la Commission européenne a conclu, à titre préliminaire certes, que TikTok ne protégeait pas suffisamment les comptes des mineurs. Les enquêteurs estiment notamment que des enfants de 13 à 15 ans peuvent rendre leur compte public trop facilement, ce qui accroît les risques de cyberharcèlement, de démarchage par des inconnus, voire de prédation sexuelle. Bruxelles considère que ces protections devraient être activées par défaut et ne pas dépendre d’un choix de l’utilisateur.
Si l’objectif est de renforcer la protection des mineurs mauriciens sur TikTok, une piste consisterait à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, sous réserve de la mise en place de systèmes fiables de vérification de l’âge. C’est le choix qu’a fait la France, où une loi adoptée en juillet 2026 prévoit l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans à compter de septembre 2026, tout en imposant aux plateformes de vérifier l’âge de leurs utilisateurs.
L’enfant n’est pas un outil
Entre-temps, l’adoption d’une loi-cadre encadrant l’utilisation des enfants dans les contenus marketing en ligne s’avère nécessaire. Dans son rapport spécial de juin 2025 consacré aux droits des enfants artistes et des enfants athlètes, l’Ombudsperson for Children met en garde contre les risques d’exploitation auxquels peuvent être exposés les mineurs lorsque leurs talents, leur image ou leurs performances deviennent une source de visibilité ou de revenus. Le rapport rappelle que l’enfant ne doit jamais être considéré comme un outil de promotion ou de profit, mais comme un titulaire de droits dont l’intérêt supérieur doit primer.
L’instance relève plusieurs lacunes dans le cadre actuel, notamment l’absence d’un dispositif spécifique encadrant certaines activités impliquant des enfants, ainsi qu’un manque de garanties concernant leur protection, leur rémunération, leurs conditions de participation et la préservation de leur vie privée. Parmi ses recommandations, l’Ombudsperson for Children préconise la mise en place d’un cadre réglementaire plus strict, incluant des mécanismes d’autorisation entre autres.
Normaliser la monétisation du corps
Aujourd’hui, avec la prolifération de contenus pratiquement sans filtre sur TikTok, l’utilisation de l’image des enfants tend à banaliser leur objectification. Dans certains cas, l’hypersexualisation s’inscrit également dans cette normalisation. Les messages et les modèles ainsi véhiculés contribuent à façonner la perception du corps chez les enfants et les adolescents, influençant leur estime de soi, leur image corporelle et leur rapport à leur apparence. Ils participent également à normaliser la monétisation du corps, comme en témoigne le débat et commentaires non-censurés actuellement sur la plateforme TikTok suscités par une ‘influenceuse’ mauricienne revendiquant sa nouvelle orientation professionnelle à l’étranger.
Légendes :
i) Plus de 300 000 vues sur TikTok pour cette vidéo d’une petite fille recouverte de grosses coupures. Près de 3 000 personnes — bien intentionnées ou malveillantes — l’ont partagée
HT
Cybercriminalité
3 261 cas rapportés entre janvier à juin 2026
- — 35 liés à l’exploitation et aux abus sur des enfants
Entre janvier et juin 2026, le Mauritian Cybercrime Online Reporting System Plus (MAUCORS+) a enregistré 3 261 signalements d’incidents liés à la cybercriminalité. Le harcèlement en ligne est la catégorie la plus représentée avec 1 016 cas, suivi du cyberharcèlement (471 cas), des escroqueries et fraudes (353 cas), des fausses informations (Fake News — 325 cas), du vol d’identité (281 cas), des contenus offensants (221 cas) et du piratage (Hacking — 210 cas). Les signalements de sextorsion s’élèvent à 132 cas, tandis que 158 incidents sont classés dans la catégorie ‘Autres’. Les autres types d’incidents recensés comprennent 35 cas d’exploitation et d’abus d’enfants, 25 cas de cyberstalking, 23 cas de phishing, 5 attaques par ransomware, 4 attaques contre des sites Web, ainsi qu’un cas de malware et un cas d’attaque par déni de service (DoS).
Les 0 à 13 ans représentent 61 cas, suivis des 14 à 16 ans avec 74 cas. La tranche des 17 à 20 ans totalise 271 cas, tandis que les 21 à 30 ans comptabilisent 1 105 cas. Les 31 à 50 ans sont les plus représentés avec 1 429 cas, devant les 51 à 60 ans (177 cas) et les 61 à 100 ans (144 cas). 1 744 cas concernent des femmes contre 1 517 cas impliquant des hommes.
Les femmes sont majoritairement victimes dans plusieurs catégories, notamment le harcèlement en ligne avec 586 cas contre 430 cas chez les hommes, les contenus offensants (159 cas contre 62), le vol d’identité (174 cas contre 107) et les escroqueries et fraudes (182 cas contre 171). Les hommes sont davantage représentés dans les cas de cyberharcèlement (CyberBullying) avec 241 cas contre 230 chez les femmes, ainsi que dans le piratage (Hacking) avec 121 cas contre 89 et les fausses informations (Fake News) avec 189 cas contre 136.
Les autres incidents recensés comprennent notamment la sextorsion (62 cas chez les hommes et 70 chez les femmes), l’exploitation et l’abus d’enfants en ligne (12 cas chez les garçons et 23 chez les filles) ainsi que les attaques techniques comme le ransomware (4 cas contre 1) et les attaques de sites Web (2 cas chacun).


