Du flou persistant autour de la réforme des pensions à la hausse du coût de la vie, en passant par le manque de concertation avec les syndicats et la société civile, le nouveau chef de l’opposition dresse un état des lieux sans complaisance du pays. Face au mécontentement grandissant des Mauriciens près de deux ans après l’arrivée au pouvoir de l’Alliance du Changement, il reproche au gouvernement de n’avoir pas respecté ses promesses.
Vous occupez désormais le poste de leader de l’opposition. Cette nouvelle tournure de votre carrière politique a-t-elle été pour vous une surprise ?
Non, ce n’était pas une surprise. Paul Bérenger et Joanna Bérenger avaient déjà annoncé à plusieurs reprises qu’ils ne comptaient pas prendre le poste de leader de l’opposition, pour des raisons qu’ils avaient déjà expliquées à la presse.
J’ai, par conséquent, commencé à me préparer et j’ai affirmé que j’étais prêt à assumer cette fonction. D’ailleurs, le positionnement des trois membres du Fron Militan Progresis (FMP) dans l’hémicycle, derrière le leader de l’opposition, était déjà un signe que le FMP m’avait confié le poste de leader du groupe parlementaire de ce parti.
Il est important de souligner que Paul Bérenger, qui assure l’intérim comme leader du FMP, n’a jamais demandé au président de la République de procéder à ma nomination ou à la révocation de l’ancien leader de l’opposition. Il a tout simplement écrit au président pour lui dire que j’étais le leader du groupe parlementaire du Fron Militan Progresis. Je pense que c’est à la suite de cette correspondance que, à sa discrétion, il a procédé au changement au niveau de l’opposition.
Pouvez-vous retracer brièvement votre parcours pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?
Je suis avocat de profession. Je vis à Bel-Air, où j’ai grandi. J’ai un bureau à Flacq et un autre à Port-Louis. Les va-et-vient entre Bel-Air et Port-Louis sont contraignants, mais c’est un sacrifice auquel j’ai consenti afin d’assurer une permanence dans cette région où, comme on dit, « soley leve ». Cela me permet de mener mes activités politiques et sociales.
Je suis issu d’une famille engagée dans l’industrie sucrière, notamment comme planteurs, et mon père était également propriétaire d’un camion. Comme tous les Mauriciens, il s’intéressait à la vie politique du pays et de la région. Il était également engagé dans les activités sociales dans la région.
Après nos études secondaires à Flacq, mon frère et moi sommes partis à Londres pour y poursuivre des études de droit. Nous sommes ensuite rentrés au pays pour être plus proches de nos parents. Nous n’avons jamais quitté Bel-Air, où je vis toujours avec ma famille et mes deux enfants. Ces derniers grandissent aux côtés de leurs grands-parents, dans le respect des valeurs familiales qui leur ont été inculquées.
À notre retour au pays, nous avons commencé à exercer comme avocats, tout en nous livrant à des activités sociales. Mon frère s’est, par la suite, joint au MMM. Malheureusement, il est décédé. C’est alors que j’ai adhéré au MMM et que j’ai repris le flambeau, avec une présence dans les circonscriptions Nos 9 et 10.
Après avoir rencontré le camarade Paul Bérenger, je me suis joint au régional et, par la suite, aux autres instances du parti. J’ai été candidat du MMM dans la circonscription no 9 aux élections générales de novembre 2019, avant d’être présenté dans la circonscription no 10 en novembre 2024.
Vous avez donc opéré dans deux circonscriptions difficiles pour le MMM ?
Écoutez, j’habite la circonscription. Je ne dirais pas que ce sont des circonscriptions difficiles. Les gens ont évolué et tout dépend des personnalités qui sont actives dans la région.
Vous êtes le seul membre du MMM à avoir suivi Paul Bérenger et Joanna Bérenger dans l’opposition, même si vous aviez participé à la réunion avec le Premier ministre et à celle qui a eu lieu au quartier général du MMM, à la rue La Poudrière, le 20 mars dernier…
Comme vous le savez, le MMM a toujours fonctionné de manière démocratique et, dès octobre-novembre de l’année dernière, un groupe avait commencé à prendre forme au sein du MMM. Je n’ai jamais fait partie de ce groupe. J’étais en contact permanent avec Paul Bérenger et nous étions très au courant de ce qui se passait.
Comme vous le savez, le groupe est toujours resté indifférent face aux différentes propositions formulées par le leader du parti. Cela a été le cas après le discours de Bérenger lors de la réception de fin d’année du MMM au Domaine Anna. Ils ne se sont jamais exprimés ouvertement, sauf pour dire qu’ils comptaient rester au gouvernement, même lorsque Paul Bérenger avait affirmé que la situation n’était pas bonne et qu’il fallait prendre une décision.
La réunion du comité central du 18 mars a été décisive. La majorité s’est déclarée en faveur de la présence du MMM au gouvernement lors d’une réunion houleuse. Une décision devait être prise le lundi suivant au cours d’une réunion du bureau politique du MMM. Vous connaissez la suite. Paul Bérenger a décidé de donner sa démission du gouvernement.
Comme tous les jours, nous étions en contact. Cependant, à un certain moment, j’ai appris sur Facebook que les parlementaires du MMM rencontreraient Navin Ramgoolam après s’être réunis dans le bureau d’Ajay Gunness. Je me suis informé auprès de Rajesh Bhagwan, qui m’a confirmé que Paul Bérenger avait démissionné.
Joanna Bérenger était encore Junior Minister et j’étais député du MMM. J’avais le droit de savoir ce qui se passait. J’ai téléphoné à Paul Bérenger. Il n’était pas au courant de la rencontre. J’ai donc décidé de participer moi aussi à la rencontre avec Navin Ramgoolam.
Cela devait être l’occasion de faire une déclaration pour dire que les parlementaires du MMM resteraient au gouvernement. Dans ma tête, le bureau politique du MMM devait se réunir le lundi pour prendre une décision. Je ne savais pas ce qui avait été décidé par le groupe parlementaire et je me suis donc rendu à la conférence de presse organisée au quartier général du MMM, le 20 mars.
Je dois dire que j’ai été écœuré par les déclarations faites par les différents dirigeants du parti qui avaient travaillé pendant plus de quarante ans aux côtés du leader, ce jour-là. Je n’ai pas participé aux travaux parlementaires du 31 mars. À partir de ce moment, je suis resté avec Paul Bérenger et Joanna Bérenger.
Est-il vrai que vous aviez souhaité, à un certain moment, occuper le poste de Junior Minister ?
Jamais. Je n’ai jamais souhaité occuper un quelconque poste, car je n’ai jamais été dans leur équipe.
Comment abordez-vous cette fonction de leader de l’opposition ?
Le leader de l’opposition est un poste constitutionnel qui comporte beaucoup de responsabilités et de sacrifices. Nous sommes redevables envers le pays. Il me revient de veiller que ce poste fonctionne bien. Je veux être la voix non seulement des parlementaires de l’opposition, mais également celle de l’opposition extraparlementaire.
Il y a déjà plusieurs partis dans l’opposition. Peut-on parler d’une opposition unie ?
Non, je ne peux pas parler d’opposition unie, même si nous avons des échanges entre nous sur certains dossiers. Nous verrons comment les choses évolueront.
Joanna Bérenger occupera le poste de whip de l’opposition. Comment se présente la présidence du Public Accounts Committee après la démission d’Adrien Duval ?
Cette nomination ne relève pas du leader de l’opposition. Cette nomination est faite à la discrétion de la Speaker. Dans sa sagesse, je suis certain qu’elle engagera des consultations avant de procéder à une nomination. Ce poste doit être occupé par un membre de l’opposition.
Nous laissons les procédures suivre leur cours. Nous saurons bientôt ce que décidera la Speaker. Paul Bérenger a, lors de sa dernière conférence de presse, affirmé qu’il aurait souhaité qu’un jeune prenne la relève.
Comptez-vous pratiquer une opposition offensive ou comptez-vous faire des propositions constructives ?
Chacun a sa façon de travailler et chacun a sa personnalité. Ce qui est important, c’est qu’il faut que le travail se fasse. Nous serons offensifs lorsqu’il le faudra.
Par ailleurs, dans les débats qui ont eu lieu au Parlement, nous ne nous sommes pas contentés de critiquer ; nous avons également proposé des alternatives. Il nous faudra une opposition constructive parce que nous voulons que Maurice réussisse.
Quels que soient ceux qui sont au gouvernement ou dans l’opposition, ce que nous voulons, à terme, c’est que le pays et les citoyens puissent réussir.
Vous êtes leader de l’opposition sans être le leader du MMM. Est-ce que vous disposez de l’autonomie nécessaire pour agir ?
Le Fron Militan Progresis a déjà un bureau politique. Comme l’a expliqué Paul Bérenger, nous sommes des dirigeants intérimaires jusqu’à ce que l’assemblée des délégués soit organisée. Actuellement, toutes les décisions sont prises au sein du bureau politique.
Le public attend avec impatience votre première Private Notice Question.
Bien entendu, je serai épaulé par une équipe compétente. Nous travaillerons sur les dossiers prioritaires. J’ai déjà en tête mes priorités, à commencer par le coût de la vie. Il nous faudra passer en revue les mesures qui sont prises.
Il y a également la CWA, le CEB et la Banque de Maurice sur lesquels nous travaillons.
La réforme de la pension est toujours d’actualité. Avez-vous suivi les prises de position des syndicats ces derniers jours ?
Je l’ai dit et je le répète : tout est encore dans le flou. Nous avons entendu toutes sortes de déclarations, notamment que la pension sera ajustée au coût de la vie ou qu’elle sera indexée sur l’inflation.
Les pensionnés ne connaissent toujours pas quel sera le montant de la pension qu’ils toucheront au moment de leur retraite. Est-ce que la pension sera versée à vie ou pas ? Nous ne savons pas non plus si le Finance Bill a obtenu l’assentiment du président de la république.
Le gouvernement doit, une fois pour toutes, venir de l’avant et communiquer. Il doit également expliquer d’où il puisera l’argent nécessaire pour financer les Rs 6 milliards supplémentaires qui seront nécessaires pour financer la réforme annoncée.
Les syndicalistes ont rencontré en début de semaine le président de la république pour lui demander d’intervenir auprès du gouvernement afin que la clause concernant la pension contenue dans le Finance Bill soit enlevée. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Les membres des mouvements syndicaux font leur travail et c’est le dernier recours dont ils disposent avant que le président de la république ne donne son assentiment. Ils ont été reçus à la State House. Quelle sera la marche à suivre par ce dernier, nous ne le savons pas.
Si nous sommes arrivés devant une situation pareille, c’est parce qu’il n’y a pas eu de dialogue, ni avec la société civile ni avec les membres des syndicats, entre autres.
Il est important qu’il y ait un dialogue civilisé afin de créer une atmosphère permettant à la population de vivre dans la sérénité. Après tout, c’est le peuple qui a élu le pouvoir en place. Le minimum que nous attendons du gouvernement est une consultation publique.
Nous ne savons pas, à ce stade, quelle tournure prendra le mouvement des syndicats.
Comptez-vous faire des contre-propositions ?
Pour le moment, nous avons rejeté les propositions gouvernementales telles qu’elles sont présentées dans le Finance Bill. Tous les membres de l’opposition ainsi que Sydney Pierre ont dit un « non » sonore lors du vote à l’Assemblée nationale. Seul Adrien Duval s’est abstenu. Il n’était pas présent au moment du vote pour des raisons inconnues.
Quel regard portez-vous sur l’état d’esprit des Mauriciens, près de deux ans après les élections qui avaient porté l’Alliance du Changement au pouvoir ? Pensez-vous que le mécontentement actuel puisse avoir des conséquences politiques majeures ?
Le mécontentement est réel et je le constate quotidiennement auprès de mes mandants comme auprès d’autres Mauriciens qui avaient voté pour le changement avec beaucoup de détermination. Beaucoup expriment aujourd’hui leur profonde déception face à la manière dont le pays est gouverné et de ne pas respecter les promesses électorales.
Vous reprochez au gouvernement de ne pas gouverner dans la transparence. Où situez-vous, selon vous, les principales failles de cette gouvernance ?
Un pays doit être gouverné dans le dialogue et la transparence. Or, nous avons vu des élus qui ne semblaient même pas connaître le contenu de certaines mesures budgétaires. Comment peut-on demander à un député de voter lorsqu’il ne dispose pas de toutes les informations nécessaires ? Le cas du Means Test sur les pensions est révélateur.
Ashok Subron a lui-même déclaré qu’il ignorait que cette mesure figurait dans le budget. Tant que nous ne nous attaquerons pas aux problèmes du système et que nous ne mettrons pas de l’ordre dans les structures que nous avions promis de réformer, rien ne changera véritablement à Maurice.
Quelles sont les questions qui vous préoccupent le plus ?
Le système de gouvernement est resté inchangé depuis des années. C’est cela le vrai problème. Si nous voulons nous engager dans l’intelligence artificielle, il nous faudra avoir une base solide. Regardez n’importe quel secteur, vous verrez qu’ils sont confrontés au même problème. Le port ou l’aéroport, par exemple, opèrent en deçà de leurs capacités faute d’infrastructures nécessaires. Il faudra également mettre de l’ordre dans toutes les institutions.
Au niveau de l’éducation, nous assistons à un tâtonnement et à des décisions incroyables. Dans le budget, on a vu que le gouvernement veut supprimer les subventions accordées aux écoles préprimaires. Ce sont des décisions qui affectent les plus démunis. Il est dommage que les critères imposés aux membres de la diaspora pour qu’ils obtiennent leur pension de retraite lorsqu’ils retournent au pays n’aient fait l’objet d’aucune consultation.
La même chose pour les médecins de l’État qui ne peuvent obtenir un Leave without Pay pour entreprendre des études à l’étranger. Comment voulez-vous qu’on ait des spécialistes compétents dans le service public ?
Je peux vous donner d’autres exemples.
Nous avions promis de faire voter une Freedom of Information Act et, aujourd’hui, au lieu de renforcer la transparence et l’accès à l’information, on envisage de durcir les conditions de la Public Gathering Act.
Premièrement, cela n’empêchera pas les Mauriciens de descendre dans la rue pour manifester contre des promesses qui n’ont pas été tenues. Deuxièmement, ce sont généralement les régimes qui cherchent à instaurer des systèmes de plus en plus autoritaires qui adoptent ce type de mesures. Est-ce réellement l’intention du gouvernement ? Je ne peux que m’interroger.
Il y a également la question des nominations. Près d’un an et demi après les élections, beaucoup de nominations n’ont toujours pas été effectuées. Et lorsqu’elles le sont, elles donnent parfois l’impression de privilégier des personnes dont le principal mérite serait d’avoir été proches de certains politiciens. Tout cela aurait pourtant pu être évité si une autre promesse avait été tenue, celle de mettre en place une commission indépendante chargée de gérer ces nominations.
Et comment voulez-vous que de jeunes professionnels compétents et désireux de s’engager en politique le fassent lorsqu’ils voient la manière dont la politique est pratiquée ? Il faut leur faire une place, leur donner l’espace nécessaire pour s’exprimer, apporter leurs idées et participer à la construction du pays. Malheureusement, ce n’est pas ce que nous constatons aujourd’hui.
Vous parlez de dialogue. Est-ce que le leader de l’opposition compte rencontrer les membres des partis de l’opposition extra parlementaires pour entendre leurs préoccupations ?
Le leader de l’opposition, qui occupe un poste constitutionnel, doit être la voix de tous les partis de l’opposition, quels qu’ils soient. Je compte travailler en toute humilité avec tout le monde, avec le peuple avec pour but de faire réussir le pays.
Un dernier mot sur le parlement des jeunes ?
C’est une initiative que j’encourage. Il nous faut encadrer les jeunes. C’est bon qu’il soit au courant du fonctionnement du parlement parce qu’ils représentent l’avenir du pays.
Jean Marc Poché

