Allons donc. Voilà l’île Maurice qui découvrirait qu’elle abrite des « poches de pauvreté » où des personnes, dont des enfants, vivent dans des conditions que l’on ne peut pas décemment appeler humaines. Ce suite à la mort du petit Adriano, 7 mois, poignardé à mort par son père dans leur maison de Roche Bois. Du coup, les politiques se précipitent, on parle de conditions de vie choquantes, de ravages des drogues synthétiques etc.
La mort de ce bébé est profondément bouleversante. Mais en réalité, que nous fait-elle « découvrir » réellement qui n’a déjà été archi exposé par des ONG, par la presse, par des travailleurs sociaux dont nos gouvernements successifs n’ont cessé de réduire le nombre et les moyens sur le terrain ? Et qu’a-t-on fait à ce sujet, pendant tout ce temps ?
Dans un premier temps, beaucoup se sont empressés de pointer les drogues synthétiques, sous l’emprise desquelles le père-meurtrier aurait été depuis un certain temps déjà.Depuis des années, la sonnette d’alarme a été tirée jusqu’à l’usure par celles et ceux qui sont sur le terrain. La situation, clairement, a dépassé le seuil dit critique. Et que fait-on, concrètement, au-delà du constat, face à cette crise qui est en train de tordre notre société ?
Depuis l’approbation du National Drug Control Master Plan 2026-2030 en avril dernier, la National Agency for Drug Control (NADC) a été appelée à jouer un rôle de pivot dans la mise en place et en action d’une nouvelle politique nationale de lutte contre la drogue. Qui ne mettrait plus seulement l’accent sur la répression mais aussi, tout autant, sur la prévention et l’accompagnement. Or dans l’émission Au cœurde l’info animée par Murvind Beetun sur Radio Plus ce mercredi 26 août, le CEO de la NADC, Kunal Naik, a fait état de freins au sein de certains ministères par rapport à sa mise en œuvre. Allant jusqu’à dire que des « mains invisibles »agissent et retardent certains programmes. De même, en ce qui concerne le rapport sur le cannabis, qui serait prêt à 98%, Kunal Naik déclare que « là aussi nous voyons des politiques à la Fantômas avec des lobbyings incroyables et je me pose la question : à qui profite cette situation ? »
De qui viennent ces pressions ? Pourquoi ?
Nous ne pouvons plus accepter ce genre de choses.
Il y a trop de vies en jeu. Il y a un pays en jeu.
Et il est aussi plus qu’urgent de cesser de sur-simplifier. De considérer et traiter la drogue comme la cause alors qu’elle n’est qu’un symptôme. Un symptôme d’un mal-être, d’un délitement ;
Pourquoi la drogue prend-elle un tel essor chez nous ?
« Nous n’avons qu’une vie, alors pourquoi la compromettre pour la drogue ? » interroge une publication. Peut-être parce que certain-es en arrivent à avoir le sentiment que cette vie qu’ils-elles ont est de tout façon compromise, pour diverses raisons. Et si elles ne sont certainement pas les seules, la pauvreté et la précarité font certainement partie de ces raisons.
Dans un TED talk enregistré en 2017, le jeune historien Rutger Bregman, auteur notamment de Utopia for Realists – on universal basic income and other radical ideas, interroge : « Pourquoi les pauvres prennent-ils tant de mauvaises décisions ? C’est une question cruelle mais regardez les données : ils empruntent plus, épargnent moins, fument plus, font moins de sport, boivent plus et mangent moins sainement. Pourquoi ? L’explication standard fut un jour résumée par le premier ministre britannique, Margaret Thatcher. Elle a qualité la pauvreté de « défaut de la personnalité ». Un manque de caractère, en gros ».
Une idée qui n’est clairement pas restreinte à Mme Thatcher. « Certains croient que les pauvres devraient être tenus responsables de leurs erreurs. D’autres que nous devrions les aider à prendre de meilleures décisions. Mais la supposition sous-jacente est la même : quelque chose cloche chez eux. Si nous pouvions les changer, si nous pouvions leur apprendre comment vivre leur vie, si seulement ils écoutaient ». Pour être honnête, révèle-t-il, c’est ce que lui-même a pensé durant longtemps. Jusqu’à ce qu’il tombe sur une publication de quatre psychologues américains, intitulée Poverty ImpedesCognitive Function. Ceux-ci ont mené une étude auprès d’agriculteurs dans le domaine de la canne à sucre, quirecueillent environ 60% de leur revenu annuel d’un coup, juste après la récolte. Ce qui signifie qu’ils sont relativement pauvres une grande partie de l’année, et riches le reste. Les chercheurs leur ont demandé de passer un test de QI avant et après la récolte. Résultat : ces agriculteurs avaient un score bien inférieur avant la récolte. Les effets du fait de vivre dans la pauvreté ont été évalués à une perte de 14 points de QI. Ce qui est comparable notamment aux effets de l’alcoolisme.
Quelques mois après, Ruther Bregman rencontre Edar Shafir, professeur de l’université de Princeton et un des auteurs de cette étude, pour parler de sa nouvelle théorie révolutionnaire de la pauvreté qu’il résume en trois mots : « mentalité de pénurie ». Et qui revient au fait que les gens se comportent différemment quand ils perçoivent qu’une chose est limitée, qu’il s’agisse de temps, d’argent ou de nourriture.
« Vous connaissez tous ce sentiment, quand vous avez trop à faire ou que vous avez renoncé à déjeuner et votre glycémie plonge. Cela restreint votre attention à votre manque immédiat — au sandwich qu’il faut que vous mangiez, à la réunion qui commence dans cinq minutes ou aux factures qui doivent être payées demain. La perspective à long terme part en fumée. Vous pourriez comparer cela à un ordinateur qui fait tourner dix programmes lourds. Il ralentit et ralentit, faisant deserreurs. Il finit par planter – pas que ce soit un mauvais ordinateur mais il a trop à faire d’un coup. Les pauvres ont le même problème. Ils ne prennent pas de décisions idiotes car ils sont idiots mais parce qu’ils vivent dans un contexte où n’importe qui prendrait des décisions idiotes ».
Il fait aussi référence à George Orwell. L’auteur de Animal Farm ou 1984 a grandi dans la pauvreté dans les années 1920. Dans Down and Out in Paris and London paru en 1933, il écrivait: « L’essence de la pauvreté est qu’elleannihile le futur ».
« Ces mots résonnent tout autant aujourd’hui. La grande question est, bien sûr : que pouvons-nous faire ? Les solutions actuelles sont, à mon avis, un symbole de cette ère où nous traitons si souvent les symptômes mais ignorons la cause sous-jacente » dit Bregman.
Qui se demande : pourquoi ne changeons-nous pas le contexte dans lequel les pauvres vivent ?
Et qui propose, dans la lignée du philosophe Thomas More dans son livre Utopia, une subvention mensuelle pour assurer les besoins de base : nourriture, abri, éducation.
À l’appui, il cite le cas de la ville de Dauphin, au Canada, quia garanti en 1974 un revenu de base à tous ses habitants, s’assurant que personne ne chute sous le seuil de pauvreté. Une analyse menée 25 ans plus tard montre que l’expérience avait été un franc succès. Que les habitants de Dauphin n’étaient pas que plus riches mais plus intelligents et sains. Que les résultats scolaires des enfants s’étaient fortement améliorés. Le taux d’hospitalisation avait diminué de 8,5%. La violence conjugale avait baissé, comme les plaintes liées à la santé mentale.
« Quand il s’agit de pauvreté, nous, les riches, devrions arrêter de prétendre être mieux informés, arrêter d’envoyer chaussures et peluches aux pauvres (…) Imaginez l’énergie et le talent que nous libérerions si nous nous débarrassions définitivement de la pauvreté. Je crois qu’un revenu de base marcherait comme un capital de risque pour les gens. Nous ne pouvons pas ne pas le faire car la pauvreté coûte très cher. C’est un incroyable gaspillage de potentiel humain », exhorte le jeune historien. « Rien n’est inévitable sur notre structure actuelle de la société et de l’économie. Les idées peuvent changer le monde. Je pense que les dernières années il est devenu très clair que le statu quo n’est pas une solution – il nous faut de nouvelles idées ».
Oui, la pauvreté coûte cher. À ceux qui la subissent. À notre société toute entière avec les conséquences qu’elle entraîne souvent : fracture sociale, addictions, violence.
Mais qui saura nous amener par rapport à cela les nouvelles idées dont l’actualité ne cesse de nous démontrer l’urgence ?
SHENAZ PATEL
