La Maison de Joséphine

Assis sur son fauteuil en cuir, Kevin, bientôt cinquante ans, est pensif. Il souffle la fumée de sa cigarette en cercles parfaits pour les regarder danser dans l’air. Sa grand-mère, qui aimait se faire de belles coiffures et dont le doux parfum est encore présent dans ses souvenirs, vient tout juste de décéder, à l’âge de cent ans. Personne de sa famille ne résidant plus à Maurice à part lui, c’est tout naturellement qu’elle lui a légué sa demeure de pierre et de bois, au détour d’un sentier boisé à Chamarel.

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Cette maison était le rêve de toute une vie pour sa grand-mère. Elle y a longtemps habité. Des bouts de sa vie y sont d’ailleurs toujours rangés dans les tiroirs d’un meuble ancien en bois d’acajou.

Une envie. Une idée. De la motivation et de l’audace. Voilà ce qui habite Kevin en ce moment même et qui lui fait dire : « Et si… ? »

Et si cette demeure devenait aussi un rêve pour lui ?

Sans vraiment s’en rendre compte, un projet naît dans sa tête. L’enthousiasme et l’envie d’entreprendre l’aident à croire cette folie possible et à imaginer les moyens de lui donner vie. Ce nouveau propriétaire a des étoiles plein la tête.

C’est décidé : il va transformer la charmante maison en maison d’hôtes. Sa femme aussi rêve d’ailleurs d’une vie plus simple et plus proche de l’essentiel, loin de leur appartement à Ébène.

C’est ainsi que La Maison de Joséphine prit vie. Entre un fauteuil, des volutes de cigarette, un désir et un héritage !

Kevin se lance alors dans ce projet. Il pense qu’il suffit de vider la maison, d’obtenir un emprunt, de louer leur appartement, de chercher de bonnes idées de décoration et de faire quelques rénovations. « Facile ! »

Une fois l’engagement pris et les finances sécurisées, cela devrait prendre un an avant que le premier client ne franchisse la porte.

Ses journées de travail à Ébène s’enchaînent alors avec des soirées à ficeler le projet, avec l’aide de son épouse. Les week-ends, tous les deux font le tri pour pouvoir vider petit à petit la maison. Les repas du week-end deviennent des moments brefs, assis sur des boîtes qu’ils remplissent avec les affaires de la grand-mère. Les travaux avancent au détriment des vacances. Des meubles quittent la demeure et de nouveaux entrent.

Les rideaux aux couleurs vives laissent la place à d’autres aux couleurs plus sobres qui rappellent les tons de la nature, soulignés d’un bleu-gris pastel.

Petit à petit, La Maison de Joséphine prend forme.

Petit à petit aussi, le sommeil de Kevin se détériore. Ses nuits sont plus courtes. Un matin, il s’endort au volant. Il se fait peur, s’arrête quelques minutes pour s’acheter un café et repart. Pendant ses réunions de travail, il se rend bien compte qu’il a du mal à se concentrer.

Les mois passent. Il est bientôt temps de rentabiliser ce petit bijou.

Encore quelques semaines difficiles ; encore quelques sacrifices et le tour sera joué pour Kevin et son épouse.

La maison est finalement prête. Les meubles sont installés. Les premières réservations arrivent. Tout est exactement comme Kevin l’avait imaginé pendant ces longs mois.

Un samedi matin, son rêve se réalise enfin. Ils déménagent. Il devra conserver son emploi encore quelque temps et fera donc le va-et-vient entre Ébène et Chamarel. Son épouse, solaire et accueillante, assurera la gestion de La Maison de Joséphine. Elle est tout heureuse de vivre cette nouvelle aventure auprès de son mari.

Il entre dans la nouvelle maison et regarde autour de lui. Il devrait ressentir cette immense joie qu’il avait tant de fois imaginée. Il devrait être fier. Soulagé. Heureux. Mais il ne ressent presque rien.

Quelque chose cloche. Quelque chose d’inattendu.

Alors que le projet est abouti, Kevin n’arrive pas à se réjouir. Il s’est battu pourtant et a obtenu ce qu’il voulait. Quelque chose manque.

Tant de fois il a imaginé ses soirées et ses week-ends à Chamarel. Il voulait respirer profondément, regarder autour de lui et ressentir ce que ses grands-parents avaient dû ressentir en vivant dans cette maison.

Mais il est épuisé. Il a tellement donné pour arriver jusqu’ici qu’il ne lui reste presque plus rien à se donner ni même à recevoir.

Alors qu’il se promène à pied dans le quartier, il emprunte l’impasse qui mène chez lui en se demandant s’il ne s’était pas perdu en chemin. A-t-il confondu engagement et épuisement ? Est-ce que tous les projets coûtent au point d’enlever quelque chose de fondamental ?

Est-ce que son erreur a été d’avoir pris La Maison de Joséphine comme une destination à atteindre, au lieu d’un passage possible au cours de sa vie ?

Kevin comprend alors qu’il avait trop tiré sur la corde.

En retournant chez lui, il s’assit quelques instants dans le même fauteuil que celui où il avait imaginé, un an plus tôt, la vie qu’il allait construire ici. Il écrase sa cigarette dans le cendrier posé sur l’accoudoir. Il regarde la pièce. Tout est là. Tout ce qu’il voulait.

Pourtant…

Il se lève et se surprend à ranger les tiroirs du seul meuble qu’il a gardé de sa grand-mère, celui en bois d’acajou. Il y retrouve la boîte à couture de Joséphine, une poudre pour le visage, des pinces à cheveux, un peigne, un flacon de parfum et des photos. Il prend les photos dans ses mains pour regarder le visage de celle-ci, puis celui de son grand-père, Eliel. Parmi les photos, il découvre un papier plié en quatre. Il le déplie. Quelques mots sont écrits à la main, d’une écriture ancienne :

Ma chère Joséphine,

J’ai beaucoup sacrifié pour construire cette maison, pour que nous ayons la vie dont tu as rêvé.

Mais je n’aurais rien sacrifié si cela n’avait pas été pour ton bonheur.

Tendrement,

Eliel

 

 

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