Patrimoine – Rose-Hill — Le resto Coin Idéal : Ce n’est qu’un au revoir…

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Vieux de 120 ans, l’édifice sera bientôt démoli pour être supplanté par un bâtiment commercial de plusieurs étages

La rumeur enflait depuis deux ans. C’est désormais acté. Un pan de l’histoire de la ville de Rose-Hill s’apprête à tirer sa révérence. L’édifice abritant le célèbre resto-bar Coin Idéal à la route Royale sera prochainement démoli, au grand dam des habitués de ce lieu façonné par la famille Foong Lim Ng Cheong Pun, qui doit sa renommée à son architecture coloniale et son emplacement géographique, mais aussi à la qualité de son accueil et de sa table. Un bâtiment commercial de plusieurs étages supplantera l’édifice. En attendant que ce projet se concrétise, Yannick Foong Lim Ng Cheong Pun et ses deux frères, Laurent et David, accueilleront leur fidèle clientèle dans une bâtisse sise à l’angle des rues Inkerman et Edward VII, à Rose-Hill, ayant naguère abrité le restaurant Ravi, autre témoin silencieux d’une époque révolue.

Ils disparaissent les uns après les autres. Cela semble dans l’ordre des choses. Avec les années, certains bars et restaurants fétiches ont fermé leurs portes à Rose-Hill,  mais les souvenirs qui y sont associés restent bel et bien vivants. Le resto-bar Coin Idéal s’ajoutera-t-il  à cette liste de lieux mythiques qui ont disparu du paysage de la ville au cours de ces 40 dernières années, à l’instar de Café de Chine et du restaurant Hollywood, où l’on faisait des rencontres en tout genre, se délectant de bons petits plats chinois, tout en se rafraîchissant le gosier ? Nuance : si le bâtiment sera bel et bien détruit, Coin Idéal est parti pour durer.

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Personne ne prononce le nom de Coin Idéal sans penser à la vie nocturne, aux codes des restos bar de l’époque, aux habitués sirotant des topettes de rhum accoudés au comptoir. Un lieu offrant une atmosphère à la fois chaleureuse, bouillonnante et parfois insolite.  Les 120 ans d’histoire que renferment les murs de cette ode au patrimoine ne suffiront pas, hélas, à en assurer sa pérennité. À l’image des vieux commerces de Chinatown à Port-Louis, témoins de l’ascension fulgurante des Sino-Mauriciens, la démolition de l’édifice – typique du style architectural créole mêlant le bois, la pierre taillée, le béton et son toit à forte pente – laissera irrémédiablement des ruines dans le paysage et des souvenirs indélébiles pleins la tête.

« La mort de mes parents a laissé un vide énorme »

Yannick, Laurent et David Foong Lim Ng Cheong Pun, qui tiennent les rênes de l’entreprise familiale, étaient confrontés à un dilemme : rénover ou reconstruire. Quand bien même ils étaient enclins à privilégier la première option, les contraintes financières et l’absence d’incitations fiscales pour la remise à neuf des bâtiments centenaires font partie des éléments qui ont constitué un frein au projet visant à conserver le cachet authentique de ce petit coin de la route Royale. Lequel s’est fait un nom à la faveur de l’abnégation affichée durant des décennies par leurs parents, Roger Ng Cheong Pun Foong Lim, décédé en avril 2024, et son épouse, Sin Tow,  connue comme Madame Roger, qui a rendu l’âme en novembre 2023.

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En en croire Yannick, l’aîné de la fratrie, « la mort de mes parents a laissé un vide énorme et compliqué à combler, mais on se console en se disant qu’ils avaient tout le temps ou l’ambition de moderniser le bâtiment. On entend réaliser cet objectif, tout en faisant en sorte de conserver tout ce qui a fait le succès de l’entreprise, dont son cachet vintage. Ma mère était le pilier de Coin Idéal. Malgré son âge, elle a toujours bossé dur et avait un caractère bien trempé comme la Dame de fer Margaret Thatcher. Elle était petite, mais avait une force de caractère et savait être sévère et stricte quand il le fallait. Elle n’avait peur de personne. Ses clients la respectaient. Souvent, elle les grondait pour des bêtises commises. Mais ils avaient beaucoup de respect pour elle. »

Se basant sur le récit de son défunt père, Yannick Lim Ng Cheong Pun  soutient que « c’est mon arrière-grand-père, France, et son frère qui ont orchestré ce projet de resto-bar au début du 20e siècle, si je ne m’abuse. Mon grand-père a pris les rênes plus tard avant que mon père et ses frères prennent le relais à la fin des années 1970. À la suite des départs successifs de mes oncles vers le Canada, mon père et ma mère ont eu la lourde tâche de faire vivre ce lieu historique. Une entreprise couronnée de succès, malgré les préjugés dont elle a fait l’objet. » André Ng, le cousin germain de Roger, a lui aussi assisté à l’ascension de cet établissement, étant lui-même propriétaire d’un magasin de prêt-à-porter pour enfants jouxtant le restaurant. « La famille toute entière peut être fière du chemin accompli par Roger, son épouse et leurs héritiers. Malgré cette notoriété qui ne cessait de croître, ils ont gardé leur simplicité et leur modestie. C’est ça la force de Coin Idéal », dit-il.

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« Quelle que soit la religion, ou encore le statut social… »

L’histoire n’a, en revanche, pas toujours été tendre avec les propriétaires de Coin Idéal qui ont dû faire face à de nombreuses critiques, parfois galvaudées, par ceux utilisant des termes à caractère péjoratif pour désigner le restaurant. La faute aux personnages peu recommandables qui ne pouvaient tout simplement pas se résoudre à quitter les lieux lorsque la cloche sonnait la fermeture. Yannick  nous raconte l’autre difficulté à laquelle ils ont été confrontés : « En 1998, les autorités sanitaires n’ont pas autorisé le restaurant à opérer. Mon père a été sommé de procéder à des rénovations. On est restés fermés durant de longs mois, avant qu’on ne procède à une réhabilitation du bâtiment en y ajoutant du béton. On a quand même fait en sorte de garder son cachet et son authenticité architecturale.  »  

Ceux et celles qui ont fréquenté assidûment Coin Idéal se rejoignent sur un fait : le resto-bar, n’en déplaise à ses détracteurs, a joué un rôle de vecteur de lien social. C’est la recette de son succès, souligne Georges, 69 ans, qui fréquente le lieu depuis qu’il a 20 ans : « On tissait des liens avec des gens qu’on n’aurait pas forcément abordés en temps normal, quelle que soit la religion, ou encore le statut social… Coin Idéal était le plus fun des bars, doté d’un concept unique, prêt à perturber la routine. Vous avez au moins un de vos potes qui est déjà ressorti de là complètement torché ! On espère pouvoir revivre ces bons moments dans le futur bâtiment. En attendant, a nou al kot Ravi… » 

 

 

 

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