De tous les tribuns politiques commémorés durant l’année à Maurice, sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) et sir Anerood Jugnauth (SAJ), deux géants de l’histoire politique contemporaine, sont les seuls à faire l’objet d’hommages à l’échelle nationale. Évidemment, l’envergure des célébrations consacrées à l’un ou à l’autre dépend largement du régime politique en place. Pour l’heure, les activités organisées autour de la mémoire de SSR par le régime à dominance travailliste bénéficient de tout le soutien et de l’apport de l’État mauricien. La vie de SSR a donné lieu à des biographies ainsi qu’à des œuvres et chansons patriotiques ou poétiques, comme cela a été le cas cette semaine au Mahatma Gandhi Institute (MGI).
Dans un article paru dans Le Mauricien le jeudi 17 septembre, Satyendra Peerthum rappelle que Seewoosagur Ramgoolam (18 septembre 1900 – 15 décembre 1985), souvent surnommé affectueusement « Chacha », « SSR » ou simplement « Kewal », était le fils de Moheeth Ramgoolam. Cet ouvrier indien sous contrat originaire du Bihar est arrivé à l’île Maurice en 1871 au Dépôt d’Immigration (aujourd’hui l’Aapravasi Ghat). Né à Belle-Rive Sugar Estate (devenu Kewal Nagar), le jeune Kewal grandit dans la pauvreté : il perdit sa mère à cinq ans, son père à sept ans et l’usage de son œil gauche à 12 ans.
Parmi la pléthore de leçons et d’anecdotes que nous lègue cette riche histoire – et qui demeurent une source constante d’inspiration -, nous retenons ce refus inné de Seewoosagur Ramgoolam d’accepter la pauvreté comme une fatalité dès la petite enfance. La précarité dans laquelle vivaient le jeune Kewal et sa famille au village de Belle-Rive ne devait pas dicter son avenir. D’où la portée de cette anecdote, racontée à maintes reprises par Navin Ramgoolam : celle du jeune Kewal qui, à l’insu de sa famille, suivit un jour Madame Ciresse jusqu’à son école primaire confessionnelle où il a été admis.
Ce récit, d’apparence banale, revêt une dimension symbolique d’une force singulière : on peut croiser mille personnes qui vous ignorent ou vous méprisent, mais il suffit d’une seule rencontre, au moment opportun, pour faire basculer le destin d’un enfant, d’une famille et, in fine, de tout un pays. Mme Ciresse incarne la figure exemplaire de l’enseignante habitée par la compassion et l’humanisme, à l’écoute et au service des enfants, sans distinction de condition sociale, de communauté ou de religion. Il est permis d’imaginer que Kewal ne fut pas le seul enfant démuni à avoir bénéficié de sa bienveillance.
« Li finn ne Zanfan Labourer, kit Later kouma Gouverner », selon le groupe engagé Lataniers. Le sort a voulu que le jeune Kewal puisse poursuivre ses études secondaires au collège Royal de Curepipe, puis son cursus universitaire qu’il compléta, au dire de son fils Navin, grâce à de généreux bienfaiteurs. Son passage à Londres lui permit d’ailleurs de rencontrer non seulement des leaders de calibre international, mais aussi ce construire sa personnalité et son sens de leadership.
En fait, ce qu’il avait reçu gratuitement, Seewoosagur Ramgoolam l’a ensuite redistribué gratuitement au centuple à la nation mauricienne. Sa contribution à l’éducation en témoigne : la démocratisation de la scolarisation des jeunes filles, l’instauration de l’éducation secondaire gratuite, la fondation de l’Université de Maurice et du MGI, pour ne citer que ces réalisations.
Face aux réalités contemporaines, la question mérite d’être posée : si notre société comptait aujourd’hui davantage de figures habitées par le dévouement de Mme Ciresse et par la vision de SSR, assisterions-nous à autant d’échecs à l’épreuve du PSAC ou, jadis, du CPE ? Combien sont-ils les enseignants et les responsables d’établissement qui accordent toujours la même attention aux élèves les plus vulnérables et aux délaissés du système, que ce soit dans les écoles gouvernementales ou confessionnelles ? Faut-il impérativement être aisé et inscrire ses enfants dans des écoles privées – érigées en “gated communities” scolaires – pour qu’ils bénéficient d’une éducation de niveau international ? Notre système éducatif a plus que jamais besoin de la bienveillance de Madame Ciresse et de la vision de Seewoosagur Ramgoolam.
Des gerbes ont été déposées vendredi devant la statue de SSR au Caudan et devant son buste à Belle-Rive. Ces lieux et monuments publics ont pour vocation de favoriser le souvenir des réalisations et des valeurs incarnées par SSR, dont la démocratie parlementaire et l’État-providence. Mais ces commémorations participent également à la construction de l’identité nationale mauricienne, si nécessaire par ces temps troublés, tant sur les plans local qu’international.
Jean Marc Poché
