By Stefan Hart de Keating
À Maurice, nous avons développé un talent extraordinaire : celui de nous révolter sans jamais rien révolutionner. Il suffit d’une hausse du prix de l’essence, d’une couillonnade au Parlement, d’un scandale ou d’une vidéo qui tourne sur Facebook. Pendant deux jours, tout le monde devient expert, procureur, économiste ou défenseur de la démocratie. On gueule, on partage, on s’esclaffe, on accuse. Puis une nouvelle affaire arrive, chasse la précédente, et nous recommençons. Nous croyons avoir fait notre devoir parce que nous avons dénoncé.
Pendant que nous faisons du bruit, pourtant, certaines réalités beaucoup plus profondes poursuivent tranquillement leur chemin. Nous aimons nous présenter comme un peuple uni, multiculturel, exemplaire dans son « vivre-ensemble ». Mais il suffit parfois de gratter un peu le vernis. Demandons-nous qui peut épouser qui, quelle importance ont encore la communauté, la religion, le nom de famille, la couleur de peau, l’école fréquentée, le quartier habité ou le compte en banque. Nous sommes différents, évidemment, et c’est même l’une des richesses de cette île. Mais nous avons parfois réussi l’exploit de transformer cette richesse en frontières invisibles.
Et puis il y a notre rapport à la culture. Nous pouvons donner cent cinquante « likes » à une patate sortie d’un jardin et passer devant un poème, un tableau ou un livre sans même nous arrêter. Nous connaissons parfois mieux les derniers ragots que nos écrivains, nos artistes, notre histoire ou notre patrimoine. Cela ne nous empêche pas d’avoir une opinion sur tout et, surtout, d’être convaincus qu’elle mérite d’être entendue. Nous jugeons beaucoup, nous commentons énormément, mais nous nous interrogeons beaucoup moins sur notre propre inculture.
Nous nous croyons parfois le nombril du monde alors que nous ne sommes qu’une petite île au milieu d’un immense océan. Et ce pourrait être magnifique. Être petit n’a jamais condamné personne à penser petit. Seulement voilà : pendant que nous vantons notre paradis, nous le bétonnons. Pendant que nous photographions nos plages, nous polluons notre territoire. Pendant que nous parlons d’héritage, nous transformons progressivement la terre en produit immobilier. Le paradis reste magnifique sur les affiches ; dans la réalité, il semble parfois avoir surtout acquis un prix au mètre carré.
Puis arrivent ceux qui peuvent payer. Certains achètent leur villa, leur terrain, leur morceau de soleil et finissent parfois par se comporter comme si leur argent leur avait acheté davantage qu’une propriété : une importance, un statut, peut-être même une supériorité. Mais ne soyons pas hypocrites. Qui leur vend ? Nous. Il est toujours plus confortable d’accuser celui qui achète que de regarder celui qui a placé l’étiquette « À vendre ».
C’est peut-être là que se trouve l’une de nos contradictions les plus profondes : nous adorons chercher des coupables à condition que le miroir ne soit jamais parmi les suspects. Les politiciens ? Pourris. Les riches ? Arrogants. Les étrangers ? Envahissants. Les jeunes ? Incultes. Les vieux ? Dépassés. Les autres communautés ? Toujours responsables de quelque chose. Et nous ? Nous, jamais.
Nous sommes devenus les spectateurs permanents de notre propre société. Nous la commentons comme si quelqu’un d’autre l’avait construite. Nous nous nourrissons de préjugés que nous prétendons ne pas avoir. Nous transmettons parfois à nos enfants des méfiances dont nous avons oublié jusqu’à l’origine. Nous confondons encore trop facilement réussite et argent, culture et diplôme, importance et statut social. Et nous cherchons toujours quelqu’un plus bas que nous afin de nous convaincre que nous sommes montés.
Voilà pourquoi notre indignation permanente finit par devenir confortable. Elle nous permet de condamner sans nous examiner. On peut hurler contre une décision, se moquer d’un député, insulter un ministre, dénoncer une injustice ou partager cent fois la dernière absurdité nationale. C’est facile. Beaucoup plus difficile est de se demander quelle part de cette société nous reproduisons nous-mêmes, dans nos familles, nos conversations, nos choix, nos préjugés et notre manière de considérer ceux qui ne nous ressemblent pas.
La véritable révolution dont Maurice aurait besoin n’est peut-être donc pas celle que nous imaginons. Elle ne consiste pas à casser, brûler ou remplacer un maître par un autre. Elle commence lorsque nous acceptons de remettre en question ce que nous pensions évident : notre rapport aux communautés, à l’argent, à la réussite, à la culture, à la terre, aux autres et finalement à nous-mêmes. Une société ne change pas simplement parce qu’elle remplace ceux qui la dirigent. Elle change lorsque ceux qui la composent cessent de reproduire ce qu’ils prétendent combattre.
Nous sommes des îlois, un petit point au milieu de nulle part. Il n’y a aucune honte à cela. La honte serait de faire de notre petitesse géographique une petitesse d’esprit, de continuer à dresser des frontières sur quelques kilomètres carrés de terre et de nous croire supérieurs les uns aux autres pendant que l’île que nous prétendons aimer se transforme sous nos yeux.
Peut-être que le scandale mauricien le plus difficile à dévoiler n’arrivera donc jamais au Parlement. Il n’aura besoin ni d’une commission d’enquête, ni d’un rapport officiel, ni d’une vidéo devenue virale. Il ne fera probablement même pas la une des journaux.
Il suffit d’un miroir.
Parce qu’avant de demander ce qu’ils ont fait de Maurice, il faudrait peut-être avoir le courage de regarder ce que nous en avons fait.
