Jack Bismohun, leader de l’Union Sociale Mauricien (USM) : « L’IA peut devenir un outil extrêmement important pour la sécurité nationale »

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Jack Bismohun fait partie de cette génération de professionnels mauriciens qui ont accompagné l’émergence des nouvelles technologies à Maurice dès le début des années 2000, à une époque où le pays faisait le pari stratégique de construire une nouvelle économie autour des technologies de l’information. Il a poursuivi son parcours bien au-delà de Maurice. Avec plus de deux décennies d’expérience dans le développement des affaires technologiques, il a travaillé sur des solutions numériques destinées notamment aux gouvernements, administrations douanières, secteurs logistiques et acteurs privés, et a occupé des responsabilités liées au développement du marché africain.
Son engagement s’est progressivement orienté vers une vision plus large, utiliser le numérique comme un instrument de transformation et d’intégration économique du continent africain. Cette orientation l’a notamment conduit à travailler dans l’écosystème de mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine, ZLECAf/AfCFTA, en participant à des initiatives de commerce numérique et de facilitation des échanges sur le continent.
Aujourd’hui, sa réflexion franchit une nouvelle étape avec l’intelligence artificielle. Il travaille notamment sur le concept d’une Africa Trade Integrity & Risk Intelligence Platform, utilisant l’IA et l’analyse des données afin d’aider les ports, les administrations douanières, les autorités fiscales et d’autres institutions à mieux identifier les risques liés au commerce transfrontalier, fausses déclarations, sous-évaluation des marchandises, fraude douanière, marchandises illicites ou contrefaites et autres anomalies commerciales.
L’ambition est de mettre l’intelligence artificielle au service non seulement de la technologie, mais aussi de la protection des économies africaines, de la facilitation du commerce et de la sécurisation des recettes publiques.
Plus de vingt ans après le début de son parcours dans les technologies, Jack Bismohun porte aujourd’hui une conviction, l’Afrique ne doit pas simplement être consommatrice de la révolution de l’intelligence artificielle. Elle doit apprendre à l’utiliser, à la maîtriser et à l’intégrer dans son propre modèle de développement.
C’est justement là que l’intelligence artificielle devient intéressante. Pour le citoyen, la technologie doit se traduire par des choses très concrètes : moins d’attente, moins de bureaucratie, des services plus rapides et une meilleure utilisation de l’argent public. Imaginez qu’un citoyen fasse une demande administrative. Aujourd’hui, son dossier peut passer par plusieurs départements, plusieurs validations et plusieurs systèmes informatiques. Avec la digitalisation et l’IA, une partie importante de ces processus peut être automatisée. Le citoyen ne devrait pas avoir à comprendre la complexité de l’administration. C’est à l’administration
d’utiliser la technologie pour simplifier la vie du citoyen.

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Vous considérez donc l’IA comme un futur moteur de l’économie ?

Oui, sans aucun doute. L’économie du futur sera construite autour de trois grandes ressources : les talents, les données et l’intelligence artificielle. Les entreprises qui sauront exploiter ces trois éléments pourront être beaucoup plus productives. Elles pourront mieux comprendre leurs marchés, automatiser certaines opérations, développer de nouveaux produits et prendre des décisions beaucoup plus rapidement. Mais pour les pays, l’opportunité est encore plus importante. Nous pouvons créer de nouvelles industries autour du cloud, des centres de données, de la cybersécurité, des logiciels, de la fintech, de l’intelligence artificielle et de l’analyse des données. Nous devons progressivement passer d’une économie qui consomme principalement des technologies développées ailleurs à une économie capable de créer et d’exporter des solutions technologiques.

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Quelle place voyez-vous pour Maurice dans cette nouvelle économie ?

Maurice possède plusieurs avantages. Nous avons développé depuis longtemps une économie de services, des compétences dans la finance, les TIC et les services professionnels, ainsi qu’une position géographique intéressante entre l’Afrique et l’Asie. Mais nous devons maintenant passer à l’étape suivante. Je pense que Maurice peut développer une véritable expertise régionale en matière d’intelligence artificielle, de cybersécurité, de fintech, de cloud et de plateformes numériques. Notre petite taille peut même devenir un avantage. Nous pouvons tester certaines technologies plus rapidement et transformer Maurice en laboratoire de solutions numériques qui pourront ensuite être exportées vers l’Afrique et d’autres marchés. Notre ambition ne devrait pas simplement être d’utiliser l’IA. Nous devons chercher à créer de la propriété intellectuelle et des solutions technologiques depuis Maurice.

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La santé est souvent présentée comme l’un des secteurs qui pourraient être profondément transformés. Comment ?

Le potentiel est considérable. L’IA peut aider les professionnels de santé dans l’analyse d’images médicales, la détection précoce de certaines pathologies, l’analyse des dossiers médicaux et la planification des ressources hospitalières. Elle peut également aider un gouvernement à observer certaines tendances sanitaires à l’échelle nationale. Imaginez pouvoir anticiper une hausse de certaines maladies, prévoir les besoins en médicaments ou identifier les régions dans lesquelles les infrastructures médicales devront être renforcées. L’objectif reste toutefois essentiel, l’IA assiste le médecin, elle ne remplace pas le médecin. Et lorsqu’il s’agit de données médicales, nous devons avoir des règles extrêmement strictes concernant la confidentialité et la cybersécurité.

Qu’en est-il de la sécurité ?

L’IA peut devenir un outil extrêmement important pour la sécurité nationale. Aujourd’hui, le problème n’est souvent plus le manque d’informations. Nous avons au contraire énormément d’informations : caméras, systèmes informatiques, transactions, déclarations douanières, mouvements de marchandises et données logistiques. Le véritable problème est notre capacité à analyser toutes ces informations suffisamment rapidement. C’est précisément ce que l’intelligence artificielle peut apporter : identifier une anomalie dans des millions de données et attirer l’attention humaine sur les situations présentant le plus de risques. Cela peut être utilisé dans la cybersécurité, dans les ports, dans les aéroports, aux frontières ou dans la lutte contre certaines formes de criminalité économique. Mais cette utilisation doit toujours rester encadrée par la loi, la protection des libertés individuelles et des mécanismes de contrôle appropriés.

C’est justement le domaine sur lequel vous travaillez actuellement en Afrique ?

Oui. L’une de nos réflexions actuelles concerne l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le commerce international et la gestion des risques. Chaque jour, des millions de marchandises traversent les ports et les frontières. Les administrations douanières doivent déterminer quelles marchandises peuvent circuler normalement et lesquelles présentent un risque. Mais il est humainement impossible d’inspecter physiquement chaque conteneur ou chaque transaction.
L’idée derrière une Africa Trade Integrity & Risk Intelligence Platform est donc d’utiliser les données et l’intelligence artificielle pour analyser les transactions commerciales et identifier les cargaisons ou déclarations présentant certaines anomalies.

Quel type d’anomalies ?

Prenons un exemple simple. Un importateur déclare un conteneur contenant un type de marchandise à une certaine valeur. L’intelligence artificielle peut comparer cette déclaration avec plusieurs paramètres : historique des transactions, valeur habituelle de cette marchandise, pays d’origine, classification douanière, comportement de l’importateur, itinéraire du conteneur et autres informations disponibles. Si quelque chose paraît anormal, le système peut augmenter le niveau de risque. La douane peut alors concentrer ses inspections sur les transactions les plus suspectes. Cela peut contribuer à détecter les fausses déclarations, la sous-évaluation, certaines marchandises contrefaites ou illicites et différentes formes de fraude douanière.

Cela pourrait donc également aider les États africains à protéger leurs revenus ?

Exactement. Chaque fois qu’une marchandise est volontairement sous-évaluée ou incorrectement déclarée, l’État peut perdre des recettes. Multiplié par des milliers ou des millions de transactions, cela peut représenter des sommes considérables. Pour beaucoup de pays africains, améliorer l’intégrité du commerce peut donc avoir un impact économique très important. Mais il existe également un deuxième avantage. Si nous utilisons l’IA pour mieux cibler les marchandises à risque, nous pouvons parallèlement accélérer le passage des marchandises légitimes à faible risque. C’est là que la technologie devient réellement intéressante. Il ne s’agit pas de contrôler davantage tout le monde. Il s’agit de contrôler plus intelligemment.

Quel rapport faites-vous avec la ZLECAf ?

La ZLECAf représente une opportunité historique pour l’Afrique. L’objectif est de faciliter davantage les échanges commerciaux entre les pays africains. Mais lorsque le volume de commerce augmente, il faut également disposer des outils permettant de préserver l’intégrité de ces échanges. La digitalisation, l’interopérabilité des systèmes douaniers et l’intelligence artificielle peuvent contribuer à construire un environnement dans lequel le commerce légitime circule plus rapidement tandis que les transactions à risque font l’objet d’une analyse. À terme, l’Afrique doit pouvoir développer une intelligence du risque commercial à l’échelle continentale. Un incident détecté dans un pays pourrait devenir une information utile pour les autres administrations concernées.
Mais l’IA fait également peur. Beaucoup pensent qu’elle entraînera la disparition de millions d’emplois. Il faut prendre cette inquiétude au sérieux. Certaines tâches vont effectivement être automatisées. Ce serait une erreur de prétendre le contraire. Mais nous avons connu des transformations similaires avec l’informatique, Internet et l’automatisation industrielle. Certains métiers disparaissent ou évoluent, mais de nouveaux métiers apparaissent. Nous aurons besoin de spécialistes de l’intelligence artificielle, de la donnée, de la cybersécurité, de la gouvernance numérique, mais également de personnes capables d’utiliser intelligemment ces outils dans les métiers traditionnels. Le défi principal sera donc la formation et la reconversion des compétences.

Est-ce que notre système éducatif est prêt pour cette transformation ?

Il doit évoluer rapidement. Nos enfants ne doivent pas simplement apprendre à utiliser un ordinateur ou un logiciel. Ils doivent apprendre à raisonner dans un environnement où l’intelligence artificielle sera omniprésente. Nous devons renforcer les compétences en sciences, mathématiques, informatique, programmation et analyse de données. Mais paradoxalement, les compétences humaines seront également de plus en plus précieuses, créativité, jugement, esprit critique, communication et capacité à résoudre des problèmes. L’avenir n’appartient pas nécessairement à l’homme contre la machine. Il appartient à l’homme qui saura travailler avec la machine.

Existe-t-il également un risque de dépendance technologique pour les pays africains ?

Oui, et c’est un sujet essentiel. Si l’Afrique consomme uniquement des technologies et des plateformes conçues ailleurs, une grande partie de la valeur économique créée par la révolution de l’IA quittera également le continent. Nous devons évidemment collaborer avec les grands acteurs technologiques mondiaux. Mais parallèlement, nous devons développer nos propres compétences, nos propres entreprises, nos propres données et progressivement notre propre propriété intellectuelle. C’est une question économique, mais également une question de souveraineté numérique.

Certains gouvernements pourraient être tentés d’acheter immédiatement beaucoup de technologies estampillées, IA. Est-ce la bonne méthode ?

Non. Acheter de l’intelligence artificielle simplement parce que tout le monde parle d’intelligence artificielle serait une erreur. Nous devons commencer par un problème concret. Quel problème voulons-nous résoudre ? Quel est son coût aujourd’hui ? Quelles données possédons-nous ? Quel bénéfice attendons-nous ? Ensuite seulement, nous regardons si l’IA peut apporter une solution. Je conseille généralement de commencer avec quelques projets pilotes dans des secteurs où les résultats peuvent être mesurés. Par exemple la santé, les douanes, la fiscalité, l’agriculture, les transports ou certains services administratifs. Si le projet fonctionne, nous l’étendons.

Si vous deviez conseiller un gouvernement qui souhaite préparer son pays à l’ère de l’IA, quelles seraient vos priorités ?

Je verrais cinq priorités. Premièrement, une stratégie nationale claire sur l’intelligence artificielle. Deuxièmement, des infrastructures numériques solides : connectivité, cloud, centres de données et cybersécurité. Troisièmement, la formation des talents locaux. Quatrièmement, une véritable stratégie nationale autour des données et de leur gouvernance et cinquièmement, des projets concrets permettant de démontrer rapidement l’impact économique et social de l’IA.
Mais je rajouterais un élément fondamental, le leadership. La transformation numérique ne peut pas être uniquement la responsabilité du département informatique. Elle doit être portée au plus haut niveau de l’État.

Pourquoi accordez-vous autant d’importance aux données ?

Parce que sans données de qualité, il n’existe pas d’intelligence artificielle de qualité. Nous pouvons acheter les meilleurs algorithmes du monde, mais si nos informations sont fragmentées, incorrectes ou inaccessibles, les résultats resteront limités. Les pays doivent donc progressivement considérer leurs données comme un actif stratégique national. Mais cela ne veut pas dire que toutes les données doivent être ouvertes ou centralisées sans contrôle. Il faut définir qui peut accéder à quelles informations, dans quel objectif, pendant combien de temps et avec quelles protections. La gouvernance de la donnée deviendra aussi importante que la
technologie elle-même.

À quoi ressemblera selon vous l’économie mondiale dans dix ou quinze ans ?

Je pense que pratiquement tous les secteurs auront intégré une forme d’intelligence artificielle. Nous la retrouverons dans la santé, la finance, l’agriculture, le tourisme, la logistique, l’industrie, la sécurité, l’éducation et l’administration publique. La différence entre les économies ne sera donc plus simplement déterminée par leurs ressources naturelles. Elle dépendra également de leur capacité à transformer les données, les connaissances et l’innovation en valeur économique. Les nations qui commenceront cette transformation suffisamment tôt disposeront d’un avantage important.

Après plus de vingt ans dans les technologies, voyez-vous l’IA comme la plus grande transformation que vous ayez connue ?

Je pense que oui. J’ai vu arriver Internet, la transformation numérique, le cloud, la mobilité et beaucoup d’autres évolutions technologiques. Mais l’intelligence artificielle possède une particularité, elle peut se superposer à pratiquement toutes les autres technologies et à tous les secteurs économiques. C’est pour cette raison que son impact peut être tellement important. Nous sommes au début d’une transformation dont nous ne voyons probablement encore qu’une petite partie.

Pour terminer, quel message souhaiteriez-vous adresser aux gouvernements africains, aux
entreprises et à la nouvelle génération ?

Mon message est simple. Il ne faut ni craindre l’intelligence artificielle, ni la considérer comme une solution magique. Il faut la maîtriser. L’Afrique possède une population jeune, une capacité d’innovation considérable et des défis qui peuvent justement devenir des opportunités pour développer de nouvelles solutions. Nous ne devons pas attendre que toutes les technologies soient développées ailleurs avant de les importer. Nous devons participer à leur création. Nous devons utiliser l’intelligence artificielle pour améliorer nos administrations, protéger nos économies, faciliter le commerce, renforcer notre système de santé, sécuriser nos infrastructures et générer de nouvelles opportunités pour notre jeunesse. Pendant longtemps, on a parlé de la transformation numérique. Nous entrons maintenant dans l’ère de la transformation intelligente. Et la question pour Maurice comme pour l’Afrique n’est plus de savoir si cette révolution aura lieu. Elle a déjà commencé. La véritable question est de savoir quelle place nous voulons y occuper.

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