Personne à l’île Maurice ne pouvait imaginer que les tensions enregistrées récemment dans différentes régions du pays, autour de la sécheresse et de la distribution d’eau, allaient subitement être dépassées par l’une des semaines les plus dramatiques et traumatisantes de notre histoire récente. Le choc traversé par la nation rappelle les heures sombres de février 1999, dans le sillage du décès tragique du chanteur Kaya.
Le drame d’Élodie Thomas à Camp-Levieux, suivi des flambées de violence qui ont embrasé plusieurs localités de l’île, a brutalement ramené au premier plan une interrogation trop longtemps reléguée aux marges du débat public : celle de la cohésion sociale dans une société mauricienne qui se veut pourtant plurielle, solidaire et inclusive.
L’émotion légitime suscitée par ces événements, les appels au calme réitérés des autorités politiques, religieuses et socioculturelles, ainsi que les interventions d’urgence des acteurs de terrain ne doivent pas masquer l’ampleur de la crise. Derrière les débordements se dessinent des frustrations accumulées depuis des années, qui ne sauraient être réduites à de simples troubles à l’ordre public.
Ce climat met en lumière la capacité prédatrice des trafiquants de drogue à instrumentaliser la détresse. Ces réseaux criminels, comme l’a souligné le Premier ministre, n’hésitent pas à cibler les personnes les plus vulnérables, en particulier les jeunes, voire des enfants, transformés en fauteurs de désordre. La pauvreté, la hausse des addictions, la désagrégation des cellules familiales et l’absence de perspectives d’avenir se conjuguent dans certains quartiers vulnérables pour enfermer la jeunesse dans un cercle vicieux.
La présence du Premier ministre, qui a pris le contrôle de la situation, l’instauration du couvre-feu dans les zones les plus sous tension et l’intervention musclée des forces policières ont permis d’empêcher le pire. Il est bon que le couvre-feu ait été maintenu pendant le week-end même avec un changement dans les heures d’application.
Le couvre-feu partiel, les restrictions de circulation et les fermetures anticipées durant la semaine écoulée ont un coût financier et économique. Les dommages causés aux supermarchés ainsi qu’aux infrastructures privées et publiques, les champs de canne incendiés n’ont pas encore été chiffrés. Pour les petits commerces, les PME et les travailleurs du secteur informel, chaque journée chômée représente une perte sèche irrécupérable.
L’impact de ces crises dépasse largement le périmètre des régions affectées. La stabilité sociale demeure le pilier fondamental de la confiance des investisseurs et de l’attractivité touristique de Maurice.
Alors que dans les églises on s’apprête à prier pour la paix ce week-end, le père Alain Romaine rappelle qu’il ne peut y avoir de paix sans justice, ni de justice sans vérité sur la situation réelle du pays. « Il n’y aura pas de paix durable sans justice, et pas de justice sans vérité. Il faut regarder la vérité en face. On continue à ghettoïser et nous glissons dans une forme de ségrégation. Il ne faut pas que l’intégration soit un mot vain », affirme-t-il dans une interview accordée au Mauricien.
L’île Maurice ne peut se contenter de vanter la beauté de sa mosaïque culturelle si une tranche entière de ses citoyens continue de se sentir exclue de ses institutions et de sa prospérité. Le drame de Camp-Levieux ne doit ni faire l’objet d’une instrumentalisation politique ni sombrer dans l’oubli une fois le calme revenu. Il doit marquer le point de départ d’une prise de conscience nationale.
Si le gouvernement a la responsabilité fondamentale de maintenir l’ordre, il lui incombe tout autant de s’attaquer aux causes profondes du malaise social. Dans cette perspective, la rigueur de la loi doit s’appliquer avec une totale impartialité. Alors que l’exécutif s’apprête à durcir le cadre légal entourant la délinquance des mineurs, il est impératif de consolider en parallèle les mécanismes de contrôle des forces de l’ordre. Les dérives ou manquements individuels doivent faire l’objet de sanctions exemplaires afin d’éviter toute rupture irréparable du lien de confiance entre la population et sa police. Plusieurs voix se sont élevées dans les milieux politiques et judiciaires, dont celle du DPP pour réclamer le durcissement des accusations portées contre le tireur de Camp-Levieux. Il est d’ailleurs heureux que l’Independent Police Complaints Commission (IPCC) ait pris l’initiative d’ouvrir une enquête.
La paix sociale se bâtit au quotidien par des politiques publiques cohérentes, une justice équitable, une école inclusive et une économie redistributive. L’enjeu transcende la simple gestion de crise : il s’agit de garantir à chaque Mauricien une place légitime et respectée au sein de la République. On s’attend à ce que toutes ces questions soient évoquées dès mardi prochain au parlement.
Jean Marc Poché

