Profondément marqué par le drame d’Élodie Thomas et les tensions survenues dans le pays, le père Alain Romaine livre une analyse lucide de la situation sociale dans les quartiers populaires. Pour le curé de Sainte-Odile situé à Camp-Levieux, également auteur de Sans nom et sans souliers, les violences révèlent une frustration accumulée face à la ghettoïsation, aux préjugés et aux discriminations systémiques. Le père Alain Romaine pointe du doigt les « verrous systémiques » qui bloquent la mobilité sociale et entretiennent les inégalités à Maurice. De la rigidité des critères d’embauche dans la fonction publique à l’échec d’un système éducatif à deux vitesses, le curé de Sainte-Odile appelle les décideurs politiques à faire preuve de courage. Il évoque également la vérité sur la stigmatisation des banlieues, la mémoire de l’esclavage et l’urgence de reconnaître la contribution de la communauté créole à la nation. Alors que l’Église appelle les fidèles à être des artisans de paix, le prêtre avertit qu’aucun apaisement durable ne pourra se bâtir sur le déni des vérités sociales.
Alain Romaine, en tant que curé de la paroisse de Sainte-Odile et de Sainte-Anne. Comment avez-vous vécu les dramatiques événements qui se sont déroulés dans la région ces derniers jours ?
Je vis cette situation de manière très directe, car je connais Élodie et sa famille. Son beau-père, Clifford, est assistant-sacristain à Sainte-Odile, et je connais bien leur entourage. Comment ne pas être affecté par un tel drame ? Toute la communauté de Sainte-Anne et de Sainte-Odile est profondément touchée par ce qui s’est passé.
Les événements qui ont suivi, notamment les troubles à Camp-Levieux et à Stanley, révèlent également une frustration liée à la stigmatisation de certains quartiers. Lorsqu’une personne affirme qu’elle habite Camp-Levieux, elle est parfois immédiatement pointée du doigt. Un enfant qui y grandit peut lui-même être victime de cette stigmatisation. Cette frustration n’excuse en rien les actes de violence, mais elle permet de comprendre, en partie, certaines réactions. Les adolescents, en raison de leur vulnérabilité, peuvent être facilement manipulés en faisant appel à leurs sentiments les plus primaires.
Par ailleurs, de nombreux habitants de Camp-Levieux et de Stanley affirment que certaines personnes impliquées dans les troubles leur étaient totalement inconnues et venaient de l’extérieur. Pa kone kot zot sorti. Ils ne savent pas d’où ces individus venaient ni ce qu’ils faisaient dans le quartier.
Camp-Levieux est un quartier confronté à des problèmes de fond, liés notamment à la ghettoïsation, qui résulte aussi de choix politiques. Il faut absolument revoir cette logique qui contribue à maintenir certaines populations au bas de l’échelle sociale, à travers la stigmatisation, les discriminations et le développement d’une économie souterraine alimentée par différentes formes d’addiction, notamment la drogue. Or, derrière le trafic de drogue se développe toute une économie parallèle.
Nous constatons cette réalité à travers le travail de terrain de nos antennes, notamment celles de Caritas. Depuis la pandémie de Covid-19, certaines personnes sont confrontées à une telle précarité qu’elles peinent même à parler de pouvoir d’achat. Pour elles, les difficultés sont bien plus fondamentales : il s’agit tout simplement de parvenir à vivre dignement.
Estimez-vous que la situation ne s’est pas améliorée depuis les événements qui ont suivi la mort de Kaya ?
Je pense, au contraire, qu’elle s’est davantage enfoncée. Au lieu de prendre les décisions nécessaires pour prévenir la ghettoïsation et la stigmatisation, nous avons assisté à une politique d’occupation du territoire et d’aménagement des espaces de logement qui ne favorise pas la mixité sociale.
Il n’est pas normal que, dans certains endroits, des écoles continuent d’être maintenues dans le système ZEP (Zone d’éducation prioritaire). Comment expliquer que, 27 ans après la mort de Kaya, l’élitisme perdure toujours dans notre système éducatif ? Un élève sur trois n’arrive pas à réussir le CPE et certains quittent même l’école sans savoir lire, écrire ou compter correctement. Et cette situation perdure.
Ces problèmes ont tendance à s’exacerber en période électorale. Certes, nous ne sommes pas actuellement en période électorale, mais il suffit parfois d’un déclencheur, d’un déclic, pour que les frustrations accumulées explosent.
Ce qui s’est passé aurait pu ne jamais se produire si ce coup de feu n’avait pas été tiré. N’importe quelle personne, quelle que soit sa communauté ou sa religion, aurait pu se trouver dans ce van. Malheureusement, les événements se sont déroulés dans ce quartier et c’est Élodie qui a été touchée.
Est-ce que vous connaissez Élodie ?
Je ne la connais pas personnellement, mais je sais qu’elle fait partie de la paroisse. Je connais bien son réseau familial ainsi que ses parents, que je rencontre lors de visites, de réunions dans le quartier et de célébrations. À ces occasions, nous sommes amenés à côtoyer les familles et les habitants de la communauté. Cela fait maintenant sept ans que je suis ici. C’est pourquoi j’exprime toute ma solidarité à Élodie, à sa famille et à ses parents. Je suis reconnaissant pour tout ce que les autorités gouvernementales ont fait pour qu’elle puisse retrouver sa santé.
Par ailleurs, nous sommes dans une circonscription qui a élu de grandes personnalités occupant des fonctions importantes au sommet de l’État : des députés, des ministres, le Premier ministre et le leader de l’opposition. Cela montre bien que cette région est représentée au plus haut niveau des institutions politiques. Il y a beaucoup de choses qui auraient pu et auraient dû être faites.
Cela dit, je ne déresponsabilise pas pour autant les membres de la communauté. Chacun doit aussi pouvoir saisir les occasions qui se présentent pour progresser et gravir les échelons sociaux. Mais, au-delà des responsabilités individuelles, il faut reconnaître qu’il existe un sous-développement systémique qui maintient une partie de la population au bas de l’échelle sociale, une situation dont les racines remontent à l’esclavage. Ces inégalités historiques sont entretenues par des préjugés qui alimentent, à leur tour, les discriminations et la stigmatisation.
Vous avez fait partie de la délégation épiscopale conduite par l’évêque de Port-Louis pour évoquer les problèmes d’injustice avec le Premier ministre. Qu’attendez-vous de cette démarche ?
Nous sommes conscients que le fait d’avoir présenté nos préoccupations au Premier ministre ne signifie pas que la situation sera réglée du jour au lendemain. Il est néanmoins de notre devoir d’interpeller les autorités en place, quelles qu’elles soient, et de les confronter aux réalités que vivent certaines franges de la population.
Nous comprenons que ces problèmes ne peuvent être résolus d’un coup de baguette magique. Les solutions passent par le courage politique et la volonté de prendre des décisions qui s’attaquent aux causes profondes des inégalités. Nous avons besoin, à la tête du pays, de dirigeants visionnaires, capables de prendre des décisions qui créent des opportunités pour tous et qui permettent de lutter efficacement contre la discrimination.
Il suffit de regarder certaines réalités sociales pour comprendre l’ampleur du problème. Qui constitue la majorité de la population carcérale ? Cette question doit nous interpeller et nous amener à réfléchir aux mécanismes qui entretiennent les inégalités et l’exclusion au sein de notre société.
Vous dites toucher du doigt ces problèmes en raison de la proximité que vous entretenez avec vos paroissiens à l’église, notamment lors des mariages, des baptêmes et des obsèques. Peut-on parler pour autant d’un problème sociétal ?
On évoque de plus en plus un problème systémique auquel personne ne semble avoir de réponse. Le fait est que la mobilité sociale est au point mort : ceux du bas y restent, tout comme ceux du haut. Pire encore, la fracture s’agrandit.
C’est une discrimination systémique. Personne ne souhaite entendre ces mots, mais la réalité s’impose. Il ne suffit pas de le dire à voix basse ou de le confiner à des analyses. Les décisions que nous prenons aujourd’hui engagent les générations futures. Nous ne pouvons pas laisser s’enfoncer davantage ceux qui vivent dans les quartiers défavorisés. Une société juste doit maintenir un équilibre et refuser l’institutionnalisation d’un système à deux vitesses, opposant une catégorie de favorisés et une catégorie de défavorisés.
Les discriminations dans certains secteurs de la fonction publique, dont la santé, l’éducation ou la police, ont été déplorées. Quels sont les obstacles que vous avez constatés ?
Il y a des verrous systémiques. Il n’y a aucune raison d’exiger d’une personne qu’elle ait cinq Credits au niveau du School Certificate (SC) pour avoir accès à la fonction publique. Alors que certaines personnes détiennent un doctorat dans différentes matières, en tant que responsable de l’éducation dans les institutions catholiques, je ne peux pas les recruter parce qu’elles n’ont pas obtenu cinq Credits lors des examens passés il y a dix ou quinze ans de cela. Quelqu’un peut avoir un diplôme dans le domaine de la sécurité mais ne peut pas être admis dans la force policière faute d’avoir obtenu ces cinq Credits au SC.
Mais enfin ! Est-ce que cela ne constitue pas un verrou ? Une personne peut devenir médecin ou spécialiste, mais ne pourra pas entrer dans la fonction publique faute de ces cinq Credits.
Lorsqu’on parle de discrimination à l’emploi, c’est bien de cela dont il s’agit. Or, dans des domaines comme la santé, l’éducation ou la sécurité, on devrait pouvoir compter sur une plus grande mixité de la population. Ce sont des secteurs qui travaillent directement avec le public. Ceux qui ont affaire à ces services doivent pouvoir ressentir qu’ils font partie de l’appareil d’État. Certaines communautés ne doivent pas se sentir exclues. Il faut une volonté politique pour casser ces verrous.
Peut-on toujours parler de « malaise créole » ?
Le mot « malaise » est dépassé et se rapproche de plus en plus du terme « ségrégation ». La ghettoïsation est comparable à la ségrégation : elle est insidieuse. Comme c’est le cas pour l’avancement professionnel des femmes, on se heurte à un « plafond de verre » (glass ceiling).
Est-ce que ce que vous dites constitue un obstacle à l’unité nationale que tout un chacun souhaite promouvoir ?
L’unité nationale ne peut pas être construite sur un mensonge ni sur le déni de la vérité sociale ou sociologique. Une guitare a six cordes de différentes tonalités qui s’accordent ensemble. Or, il manque une corde dans la « guitare » qu’est Maurice. Certaines cordes ne sont pas entendues du tout, et il n’y a donc pas d’harmonie. La Commission Vérité et Justice a dit des vérités sur l’esclavage, mais il y a des vérités qu’il faut reconnaître aujourd’hui. Il est essentiel de parler de vérité et de justice aujourd’hui. Déjà, la Commission avait fait une série de recommandations sur l’éducation et sur plusieurs questions que j’ai évoquées.
À une époque, on parlait d’exclusion ; maintenant, on parle de ghettoïsation. À l’autre extrême, nous avons les résidences fermées (gated communities), qui sont une forme de ghetto huppé. Un fossé se creuse : c’est ce qu’on appelle la ségrégation. C’est pourquoi, de temps en temps, certains sortiront de la cale du bateau pour venir déranger ceux qui s’amusent sur le pont.
Des appels à la paix et à l’harmonie sont lancés actuellement. En tant que prêtre, comment y contribuez-vous ?
Nous sommes partie prenante, mais avec une certaine lucidité. C’est notre devoir d’appeler à la paix car, pour avoir vécu les événements de 1999 après la mort de Kaya, je sais que ceux qui créent le trouble sont les premiers à faire les frais de leurs dérapages. Ils seront les premières victimes de la vie chère. Il faut appeler à la paix. En même temps, nous devons prendre conscience qu’il n’y a pas de paix sans justice. Sinon, on obtiendra simplement un apaisement temporaire, comme le calme avant la tempête. Il faudrait des assises nationales pour identifier les maux sociaux.
Vous avez publié le mois dernier l’ouvrage « Sans nom et sans souliers ». Est-ce que la situation que vous y décrivez existe sous d’autres formes dans la société d’aujourd’hui ?
J’ai écrit deux petits ouvrages, à savoir Le Nom de la honte et Les Souliers de l’abolition, il y a vingt ans. Beaucoup de personnes me demandent encore une copie de ces deux livres ; j’en ai fait plusieurs rééditions. J’ai donc décidé de compiler les deux ouvrages tout en proposant une relecture à travers Sans nom et sans souliers. Mon livre traite effectivement de la question : où en sommes-nous aujourd’hui ? Il est révélateur et symbolique du mal que les descendants d’esclaves subissent encore.
Aujourd’hui, lorsque je dis « sans nom », je pense à la chanson populaire Mo pase larivier Tanier, née de l’esclavage. On demande à une vieille dame : « Gran mama, mo dir li ki ou fer la ? ». Elle répond : « Aster-la bizin travay pou gagne son pain. Bizin lapes kabo mo piti ». Et la chanteuse Micheline Virahsawmy a ajouté de manière géniale : « Parski isi ou nom ou kouler ki divan ». À propos du nom, aujourd’hui, lorsque vous postulez pour un emploi et que vous indiquez comme adresse Camp-Levieux, vous risquez d’être victime de stigmatisation.
Je ne suis pas dans un discours victimaire mais il faut savoir comment réveiller les talents, les forces de résistance, de résilience qui existe dans la communauté créole et des descendants d’esclaves qui ont contribué à jeter les bases de ce que le pays est devenu. Il ne faut pas réveiller les sentiments primaires pour les manipuler. Si j’écris un livre, c’est pour l’édification de la communauté. Ce livre est adressé d’abord à des descendants d’esclave et à la communauté académique puisque de plus en plus ces deux ouvrages sont demandés et cités sur le plan académique.
Qu’est-ce qui devrait être fait, concrètement, pour sortir de l’impasse ?
Il faudrait, à mon avis, adopter une approche consistant à reconnaître la contribution des Créoles dans ce pays : les talents qu’ils mettent au service de la nation et qui font la fierté du drapeau mauricien, que ce soit dans le sport, l’histoire, la culture ou la littérature. À l’heure de l’intelligence artificielle, les artisans et les artistes restent les plus créatifs et peuvent émerger. Ce sont eux qui sont en mesure de faire la différence concernant l’identité mauricienne dans l’industrie touristique. Ensuite, il y a cette débrouillardise et cette solidarité qui sont de véritables valeurs. Le défunt père Roger Cerveau avait souligné l’importance de reconnaître sa langue, celle qui donne à Maurice son identité. Le kreol bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance internationale. Au lieu de parler de « bann-la », pourquoi ne pas les regarder dans les yeux et reconnaître ce qu’ils apportent ?
Le Premier ministre Navin Ramgoolam a coutume de raconter dans ses discours politiques, pour promouvoir l’unité nationale, comment une enseignante créole travaillant dans une institution scolaire catholique avait permis à son père, Seewoosagur Ramgoolam, d’avoir accès à l’éducation primaire, ce qui avait changé sa vie. Y a-t-il encore des enseignantes de ce calibre aujourd’hui ?
Je crois que cette enseignante était une personnalité, mais elle évoluait au sein d’une institution qui, dès cette époque, acceptait l’admission de n’importe quel enfant. L’institution catholique est étroitement liée à l’éducation, surtout primaire. On parle souvent de Jean Lebrun, mais est-ce que beaucoup connaissent Mère Augustine, la fondatrice mauricienne de la congrégation du Bon et Perpétuel Secours ? En 25 ans, plus d’une centaine de jeunes Mauriciennes l’ont suivie. C’est elle qui a créé le premier orphelinat, la première école, la première crèche et le premier foyer (home) à partir de 1850.
En un quart de siècle, la congrégation a ouvert 17 écoles, 13 hôpitaux, une léproserie et au moins une douzaine de communautés religieuses qui travaillaient pour les pauvres.
Que ce soit aussi Mère Barthélemy, qui a beaucoup fait pour les membres de la communauté chinoise, lesquels étaient stigmatisés lorsqu’ils sont arrivés à Maurice (ils devaient d’ailleurs épouser une femme créole pour pouvoir rester dans le pays). Chacha Ramgoolam a bénéficié de l’aide d’une enseignante qui avait hérité de ces valeurs d’accueil des religieuses. Beaucoup d’autres ont bénéficié de l’éducation catholique.
Quel message d’espoir comptez-vous transmettre dans votre homélie ce week-end ?
Je vais relayer ce que l’évêque Mgr Jean-Michaël Durhône nous a demandé de faire. Nous nous retrouverons samedi à la messe de 18h. Les fidèles sont invités à s’habiller de blanc pour manifester que nous sommes des artisans de paix. Je le répète : il n’y aura pas de paix durable sans justice, et pas de justice sans vérité. Il faut regarder la vérité en face. On continue à ghettoïser et nous glissons dans une forme de ségrégation. Il ne faut pas que l’intégration soit un mot vain.
Propos recueillis par Jean-Marc Poché

