Carnet de camille : Quand le passé nous appelle

Ajouter en tant que source préférée sur Google

Quand le passé nous appelle

Elle s’appelait Madeleine et son nom de plume était Sophia.

- Publicité -

Madeleine Mamet, femme admirable et exceptionnelle, était une collaboratrice de renom du journal Le Mauricien, auquel elle contribuait jusqu’en 1995.

En 1966, Sophia présentait, dans un de ses textes de la Chronique du temps présent, l’histoire d’un jeune couple venu s’installer à Maurice.

- Publicité -

Elle y racontait les dîners à l’italienne… « Avec le vermouth », ils devisaient gaiement, écrivait-elle, pendant que le chien s’amusait autour d’eux. À table, les pâtes au goût relevé étaient savoureuses. L’hôtesse, une Italienne, les préparait « avec un soin particulier, une sorte d’orgueil national inattaquable, adouci par un immense désir de plaire… »

La jeune femme était belle et chantait de douces chansons napolitaines. Quant à l’époux, un Anglais, Sophia le dépeignait comme un homme « intelligent — fin, délicat ». Elle aimait « se retrouver dans le petit appartement impeccablement tenu où l’accueil est toujours si simple, si spontané. »

- Advertisement -

1966. Et nous sommes en 2026. Soixante ans ont passé…

Il y a quelques jours, je reçois un appel complètement inattendu : « Bonjour, je suis Paola. J’espère que vous pourrez m’aider. Votre journal a publié une chronique sur mon mari et moi en 1966. Elle était signée de Sophia. Madeleine était chère à notre cœur et nous cherchons une photo d’elle. » Ça alors !

Un échange de messages et d’e-mails commence alors : je reçois le texte en question, et moi, je leur envoie une photo de Madeleine Mamet ! Cette dernière prend place illico presto parmi les photos de famille. Magnifique. Je suis ravie de cette parenthèse faite de réminiscences, de cette conversation chaleureuse au téléphone et de cette histoire incroyable qui, en quelque sorte, se boucle pour eux avec l’envoi de la photo .

Mais deux questions me trottent dans la tête… Qui est ce couple ? Que sont-ils devenus soixante ans plus tard ? Cette aubaine inespérée était trop belle pour que je la laisse se dissiper. C’est alors qu’ont commencé quelques échanges entre nous.

À leur arrivée à l’île Maurice, le 11 septembre 1965, Peter, 22 ans, et Paola, 23 ans, étaient fraîchement mariés. Peter venait d’être nommé à son premier poste, à Maurice, dans le secteur de l’économie. Paola était, elle, licenciée en langues modernes. Rapidement après leur arrivée sur l’île, ils ont fait la connaissance de Madeleine Mamet, 54 ans à l’époque. Ils ont noué une tendre amitié avec cette intellectuelle autodidacte.

À l’époque, ces jeunes mariés rêvaient de fonder une famille et de construire une vie riche et passionnante. Ils étaient heureux de pouvoir enfin vivre leur vie ensemble, bien que la jeune femme eût le mal du pays. Maurice est à des milliers de kilomètres de l’Europe et les moyens de communication n’avaient rien de ceux d’aujourd’hui.

Ils se rappellent encore qu’avant de quitter notre île, ils avaient assisté à un magnifique concert de Jacques Brel. C’était en octobre 1966.

Et de Madeleine, quels souvenirs gardent-ils ? Elle, c’était la « vitalité, le sourire coquin et le rire contagieux ; une joie de vivre exubérante et une culture internationale » ! La Mauricienne continue aujourd’hui encore de vivre intensément dans leurs cœurs et dans leurs têtes. Les souvenirs de leurs soirées passées ensemble évoquent une joie teintée de nostalgie, au son des chansons napolitaines et françaises.

Après leur départ de notre île, la vie a suivi son cours, rythmée par leurs engagements professionnels. Puis sont arrivés les fruits de leur amour : leur première fille, à Londres, en 1968 ; la seconde, à Milan, en 1970 ; et un fils, en 1982. De Londres aux États-Unis, puis en Thaïlande, ils sont finalement revenus à Londres, avant de profiter de leur retraite, d’abord en France, puis en Italie. Au fil de ces pérégrinations, Paola a principalement travaillé comme enseignante de langues.

Et savez-vous ce qui anime Paola ? L’engagement. C’est une des facettes de cette dame, qui a un côté activiste depuis l’adolescence. Aussi, après l’invasion du Cambodge par les forces vietnamiennes en 1979, elle raconte avoir mobilisé d’importantes ressources au sein de la communauté de Bangkok pour mettre sur pied des projets en faveur des réfugiés cambodgiens. Sa cause actuelle ? L’indépendance de la Catalogne !

Au fil des décennies, ces deux êtres se sont aimés malgré leurs caractères différents, qui font aussi leur complémentarité. Par écrit, ils avouent qu’une si longue vie à deux n’est évidemment pas exempte d’épreuves et que certaines ont été plus dures que d’autres. Mais elles ont considérablement renforcé leur amour et leur ont fait prendre conscience de la profondeur des mots de Madeleine, qui leur écrivait juste avant leur départ : « N’oubliez jamais que vous vous êtes trouvés et que ce bonheur-là, il faut le préserver à tout prix. »

Soixante ans ont passé depuis leurs soirées mauriciennes. Madeleine n’est plus là depuis juillet 1997, mais son souvenir demeure, tout comme ses mots qui semblent avoir traversé le temps avec eux : le bonheur de s’être trouvés mérite, toujours, d’être préservé.

C’est ce que ce carnet tente de faire.

Merci à Paola et à Peter.

Ciao.

 

EN CONTINU ↻