Pour la sociologue Sheila Bunwaree, les troubles ayant secoué le pays mettent en lumière des fractures sociales profondes, nourries par la pauvreté, les inégalités et la marginalisation. Fondatrice de l’Institute of Social Development and Peace (ISDP), elle plaide pour une approche systémique de la pauvreté et un changement de modèle de développement, tout en déplorant que les recommandations de plusieurs rapports sur la cohésion sociale soient restées largement lettre morte.
La Journée internationale du refus de la misère et de l’éradication de la pauvreté, célébrée chaque année le 17 octobre, est un sujet sur lequel vous vous êtes souvent penchée. Pensez-vous que les troubles que nous avons connus la semaine dernière y sont liés aussi ?
Je n’ai pas de doute que les inégalités croissantes et la pauvreté ont contribué à la frustration et la colère des gens, et font partie d’un ensemble des facteurs qui ont poussé vers les scènes de violence que nous avons connues la semaine dernière. Bien sûr, rien, absolument rien ne justifie la violence, mais il faut se rappeler que la paix ne peut être obtenue que s’il y a justice.
Je voudrais dans ce contexte vous renvoyer à ce que Nelson Mandela disait à propos de la pauvreté. Lors de son intervention dans le cadre de la campagne internationale “Make Poverty History’’ à Londres en 2005, Mandela soulignait : « Like slavery and apartheid, poverty is not natural. It is man-made and it can be overcome and eradicated by the actions of human beings. » Mais je me demande combien sont les gens qui y croient et qui comprennent vraiment la teneur de ces propos et sont disposés à agir, en particulier parmi nos décideurs politiques.
Justement, vous aviez vous-même, en tant que fondatrice de l’Institute of Social Development and Peace (ISDP) avec vos collègues, organisé un grand colloque sur la thématique “Poverty in Mauritius- An Agenda for Reflection and Action” dans le cadre du sommet de la SADC sur la pauvreté en 2008. Est-ce que les autorités ont agi ?
Presque deux décennies sont écoulées depuis cette grande conférence à laquelle avaient participé plusieurs Stakeholders de la société mauricienne, mais nos décideurs politiques n’ont malheureusement pas pris les taureaux par les cornes. Il y a eu des mesures ici et là, mais il me semble que ce refus tacite de changer de paradigme de développement, un modèle fondé sur l’exploitation et l’oppression et qui porte atteinte à la dignité humaine, laisse très peu d’espace pour des interventions efficaces vers une société plus juste, équitable et inclusive.
Plusieurs de nos dirigeants dans le passé aussi bien qu’actuel n’ont pas les compétences nécessaires, et encore moins la volonté de s’attaquer aux racines du problème et de les appréhender d’une façon holistique. La pauvreté est très complexe, dynamique avec de multiples visages. Éradiquer la pauvreté et combattre les inégalités exige une approche systémique. Cela va sans dire que dans une société pluriethnique telle que la nôtre, avec une histoire douloureuse associée à l’esclavage et l’engagisme, avec des séquelles qui contribuent à ce mal-être contemporain, c’est encore plus important d’y accorder toute notre attention. Sans une approche interdisciplinaire et intersectionnelle, on ne comprendrait pas les vrais enjeux.
Expliquez-nous cette interdisciplinarité et cette intersectionnalité…
L’interdisciplinarité, c’est s’appuyer d’une façon cohérente sur différentes perspectives et disciplines telles que les sciences économiques, l’histoire, la sociologie, la psychologie, le travail social entre autres, pour dégager des pistes de réflexion et trouver des solutions. Permettez-moi de prendre un exemple : la surdépendance sur des actuaires et des économistes axés sur le néolibéralisme, dans le cadre de reformes de la pension, nous a montré à quel point ça été un cafouillage résultant en beaucoup de mécontentement et un approfondissement de la pauvreté dans certaines familles. Les familles mauriciennes ne constituent pas un bloc homogène : la classe sociale, l’ethnicité, le groupe socio-économique, le genre, l’âge sont des variables très importantes pour cerner un problème. Cela nous amène à l’intersectionnalité – théorie initialement avancée par la professeure Kimberley Crenshaw. Une approche intersectionnelle nous démontre que chaque personne a des vécus et des expériences différentes dépendant de comment ces variables s’entrecoupent et les impactent.
Le monde dans lequel nous vivons avec ses crises diverses, notamment le changement climatique, la crise alimentaire, la crise de l’eau, la crise du pétrole découlant des guerres et des conflits, l’endettement, la cherté de la vie aussi bien que les mutations géostratégiques font que l’éradication de la pauvreté et le combat contre les inégalités deviennent encore plus difficiles. Ceux qui sont au bas de l’échelle souffrent encore plus.
La concentration des richesses entre les mains d’une petite poignée de gens, couplée à une politique néolibérale et une économie rentière, ne font qu’accentuer les inégalités et les problèmes qui y sont associés. Vous m’avez aussi demandé plus tôt si les événements malheureux de la semaine dernière sont liés, je vous dirai oui sans hésitation. Mais il n’y a pas que ça. C’est un amalgame de problèmes qui contribue à une accumulation de frustrations et qui a fait déborder le vase, tout en fragilisant notre cohésion sociale.
Parlez-nous de cet amalgame ?
Lorsqu’une frange de notre société reste opprimée et que cette frange est représentée de manière disproportionnée par la communauté créole, avec très peu de chances d’une mobilité sociale et que leurs droits les plus basiques ne sont pas respectés, tels que l’accès à l’eau potable, une nourriture adéquate, la santé, une éducation de qualité, un toit et un travail décent, il y a inévitablement des frustrations qui s’accumulent.
Pire encore, notre pays est gangrené par la corruption, la drogue, le népotisme, des préjugés et des discriminations – tout cela impacte négativement notre société. Se cacher derrière l’argumentaire autour des barons de la drogue et chercher à victimiser des jeunes qui sont déjà des victimes de la pauvreté, d’un système d’éducation qui les broie et les exclut relève d’une certaine incompétence dans la gestion des affaires du pays ainsi que d’un manque d’humanisme.
Pensez-vous donc que l’argumentaire autour des barons de la drogue ne tient pas la route ?
Il faut à tout prix éviter une approche réductionniste. Plusieurs facteurs incluant possiblement des trafiquants et barons de la drogue – qui se sont organisés pour provoquer des violences – existent. Mais la misère des gens, la grande misère et le quotidien très difficile de chaque famille, classe ouvrière et classe moyenne confondues, touchent des seuils difficilement tolérables. Bien sûr, rien ne justifie la violence mais il faut se rappeler que sans justice sociale, la paix reste très fragile. Régurgiter « justice sociale » matin, midi et soir pendant que les politiques mises en place créent encore plus de misère reflète l’hypocrisie du système. Si le Premier ministre veut gagner en termes de crédibilité, il faut que son équipe, les institutions concernées et lui-même viennent nous démontrer qui sont ces barons. Certains demandaient des preuves à l’ancien Deputy Prime Minister lorsqu’il dénonçait la corruption. Il est peut-être temps que ces personnes exigent des preuves du Premier ministre par rapport à ces barons de la drogue.
Vous avez apporté plusieurs réflexions pendant des années et publié des Research Papers, incluant dans nos colonnes, dont votre papier intitulé : « A quest for peace and stability » quelques années de cela, où vous faites plusieurs propositions. Qu’est-ce qui vous motive et ces propositions-là ont-elles été prises en considération ?
Nous vivons dans une société où le dialogue social a disparu, où la démocratie participative n’arrive pas à s’ancrer, où une petite poignée de gens a décidé qu’il n’y a pas de modèles de développement alternatif – et que c’est la logique du profit dans un système capitaliste, qui exploite et opprime, qui doit primer. Je considère que c’est un devoir moral de faire résistance à ce type de projet, car elle est vidée de tout humanisme et de bienveillance.
Je suis aussi d’avis que le rôle de l’intellectuel est de dénoncer toute forme d’injustice et d’œuvrer pour une société meilleure pour tous, comme le disent si bien Noah Chomsky et Edward Said. Je me suis toujours définie comme un Scholar Activist. Je ne peux pas me contenter de rester dans une tour d’ivoire et de produire des papiers sans m’engager sur le terrain en tant que citoyenne. J’aime mon pays et je suis convaincue que si on travaille vers une société plus juste, équitable et inclusive, Maurice sortira gagnante et ce sera vraiment un des rares coins du monde où il ferait vraiment bon vivre.
Vous parliez des propositions qui j’ai faites dans le passé et qui ne sont pas prises en compte. En effet, souvent les recherches par des scientifiques et recommandations faites dorment dans un tiroir. Permettez-moi de vous rappeler aussi qu’après les émeutes de février 1999, on avait eu la commission Matadeen. Le rapport Matadeen avait fait plusieurs recommandations concernant la force policière et la marginalisation ressentie par la communauté créole mais malheureusement pas grand-chose n’a été fait sauf la création de l’Independent Police Complaints Commission, si je ne me trompe pas.
La Truth and Justice Commission et la MRC Social Fabric Study que j’avais dirigée, avec une équipe du Tata Institute of Social Sciences de Mumbai, ont aussi fait des recommandations très pertinentes qui auraient pu aider à consolider notre cohésion sociale, mais encore une fois, la grosse majorité des recommandations de ces deux études est mise au rancart.

