Les récents troubles sociaux ont mis à nu des frustrations et un sentiment d’injustice que le retour au calme ne saurait effacer. Si les violences, les dégradations et les affrontements avec les forces de l’ordre doivent être condamnés, ils ne peuvent occulter les fractures qui traversent le pays.
Lors d’une conférence à l’université Middlesex marquant le 40ᵉe anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, le vice-président de la République, Robert Hungley a mis le doigt sur une question importante en dénonçant la stigmatisation de la communauté créole et des habitants des quartiers défavorisés, notamment des résidences ouvrières. « Lors des récents troubles, un schéma bien connu s’est une nouvelle fois reproduit : des actes individuels ont donné lieu à des accusations collectives », a-t-il souligné.
Cette dérive réduit des citoyens à leur origine, leur apparence ou leur lieu de résidence. Dans un État de droit, la responsabilité pénale est individuelle. Faire d’une communauté entière la cible de soupçons revient à substituer les préjugés à la justice et à fragiliser le sentiment d’appartenance à une nation plurielle.
Le parallèle avec 1999, après la mort de Kaya en détention policière, s’impose. Plus de 25 ans après, les interrogations sur la marginalisation économique, les relations avec les forces de l’ordre et la reconnaissance des populations créoles restent d’actualité.
L’annonce du Premier ministre, Navin Ramgoolam, de réunir les parties prenantes pour examiner les injustices constitue un signal important. L’enjeu est désormais de transformer ces engagements en politiques publiques concrètes.
Les interrogations de la sociologue Sheila Bunwaree sur les fractures sociales et les recommandations formulées au fil des années doivent trouver un prolongement. Pourquoi des constats établis depuis longtemps n’ont-ils pas entraîné de changements suffisamment profonds ? Les rapports ne manquent pas nécessairement ; c’est leur traduction en réformes durables qui importe.
Les ONG, les associations de terrain, les universitaires, les représentants des quartiers concernés, ainsi que le secteur privé – par le biais, entre autres, des établissements hôteliers qui émergent comme des champignons dans les villages – doivent participer réellement à cette démarche. Le dialogue doit permettre aux citoyens concernés d’exprimer leurs difficultés et de contribuer aux solutions.
La marginalisation se pose aussi dans l’accès à l’emploi, aux promotions et aux institutions publiques. Robert Hungley a évoqué le sentiment, présent au sein de certaines communautés, d’être écartées en raison de leur apparence, de leur nom ou de leur appartenance. Ces préoccupations doivent être examinées sur la base de faits et de procédures transparentes. La méritocratie perd sa crédibilité si l’égalité des chances reste un principe abstrait.
La précarité, les obstacles éducatifs et le manque de perspectives pour les jeunes ne justifient jamais la violence. Mais ignorer ces réalités revient à négliger les facteurs qui alimentent les frustrations. Une réponse exclusivement sécuritaire peut rétablir l’ordre sans restaurer la confiance. L’État doit à la fois protéger la population et agir sur les conditions qui entretiennent la vulnérabilité.
Les droits humains ne sont pas un luxe réservé aux périodes de calme. Les violences doivent être sanctionnées, les victimes protégées et les procédures judiciaires respectées. Mais les institutions chargées de faire respecter la loi doivent également rendre compte de leurs actes. Des enquêtes crédibles et transparentes, lorsque la conduite des forces de l’ordre est mise en cause, sont indispensables à la confiance publique.
Toujours à l’université Middlesex, Satyajit Boolell, président de la National Human Rights Commission, a évoqué sa demande visant à permettre à celle-ci d’intervenir dans des affaires de droits humains devant la Cour suprême. Le respect des droits humains et des droits des peuples est trop important pour être laissé uniquement entre les mains des juristes, affirme-t-il. C’est une question essentielle qui devrait être prise en compte dans le cadre de la révision constitutionnelle.
La concertation annoncée par le gouvernement sera jugée à ses résultats : des engagements précis, un calendrier, des responsabilités définies et des mécanismes de suivi. L’unité et la solidarité nationales ne consistent pas à demander aux populations marginalisées de taire leurs griefs. Elles supposent que chacun puisse être entendu sans être suspecté, que les responsabilités restent individuelles et que les discriminations soient combattues sans complaisance.
Nous sommes convaincus que de la fracture peut émerger la lumière. C’est pourquoi, après les discours et les commémorations, l’heure est venue de passer à l’acte.
Jean Marc Poché

