L’introduction du Kreol Morisien dans les travaux de l’Assemblée nationale franchira une nouvelle étape ce mardi 4 août. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam présentera une motion instituant un Select Committee chargé d’étudier les conditions de cette réforme. Au-delà des questions juridiques et techniques, l’enjeu est profondément démocratique : permettre à la Chambre représentant le peuple de parler, enfin, la langue comprise et utilisée par l’immense majorité des Mauriciens.
Le kreol domine les campagnes électorales, les réunions politiques et les échanges entre les élus et la population. C’est dans cette langue que les candidats demandent la confiance des citoyens, expliquent leurs programmes et défendent leurs idées sur les estrades. Pourtant, une fois élus et installés dans l’hémicycle, ils doivent officiellement s’exprimer en anglais ou en français.
Cette contradiction pourrait commencer à disparaître. Selon l’Order Paper daté du 31 juillet, le Premier ministre proposera mardi la création d’un comité spécial composé de députés désignés par la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
Le comité devra examiner l’introduction du Kreol Morisien dans les débats parlementaires et toutes les questions qui s’y rattachent. Il disposera du pouvoir de convoquer des personnes, de réclamer des documents et de consulter les archives nécessaires à ses travaux.
Il étudiera notamment le rapport du Steering Committee, présidé par la Speaker et daté du 12 mars 2026. Il pourra aussi s’adjoindre des conseillers spécialisés, parmi lesquels des linguistes, juristes, traducteurs et experts de la transcription numérique.
La langue de la vie réelle
L’entrée du kreol au Parlement répond d’abord à une réalité sociale. Selon le recensement de 2022, 90% de la population déclare parler uniquement le kreol à la maison. Son usage dépasse les appartenances communautaires, religieuses et sociales. Il permet à des Mauriciens d’origines africaines, européennes, indiennes et chinoises de communiquer immédiatement entre eux.
Le kreol est la langue de la famille, de la rue, du marché, du transport, du travail, de l’amitié et de l’humour. C’est aussi celle dans laquelle les citoyens expriment le plus naturellement leurs inquiétudes, leurs colères et leurs espoirs. Il ne s’agit, donc, pas de la langue d’une communauté particulière, mais du principal espace linguistique partagé par la population.
Son absence des débats officiels crée une distance entre les institutions et ceux qu’elles représentent. La télévision parlementaire permet désormais aux citoyens de suivre les séances, mais cette ouverture reste incomplète si une partie de la population ne maîtrise pas suffisamment l’anglais ou le français pour comprendre les lois, les réformes et les décisions discutées en son nom.
Autoriser le kreol permettrait aux citoyens de suivre directement les arguments des élus, sans dépendre d’une traduction ou d’un résumé. Une démocratie ne repose pas seulement sur le droit de voter. Elle suppose aussi le droit de comprendre.
Le verrou de l’article 49
Le principal obstacle reste juridique. L’article 49 de la Constitution prévoit que l’anglais est la langue officielle de l’Assemblée nationale, tout en permettant aux députés de s’adresser à la présidence en français. Le Standing Order 5 reprend cette disposition et ne prévoit pas encore l’usage officiel du kreol.
Le futur comité devra déterminer si l’introduction de la langue commune nécessite une modification de la Constitution ou si une révision des règlements parlementaires peut permettre une première phase d’expérimentation.
D’autres questions devront être réglées : la formation des parlementaires et du personnel, la transcription des interventions, la publication du Hansard, la création d’une terminologie juridique et la valeur officielle des différentes versions linguistiques.
Ces difficultés sont réelles, mais elles ne sont plus insurmontables. Le kreol possède aujourd’hui une orthographe standardisée, des dictionnaires, une littérature, des enseignants formés et un vocabulaire en développement. Il est enseigné depuis 2012 au primaire, puis au secondaire, où il fait désormais l’objet d’évaluations officielles. Une nouvelle génération sait le lire et l’écrire selon des règles établies.
L’intervention interrompue de Joanna Bérenger
Le dossier avait pris une nouvelle dimension le 25 mars 2025. Lors des débats sur le Bail (Amendment) Bill, Joanna Bérenger avait commencé son intervention en kreol. La Speaker l’avait interrompue en rappelant que les règles parlementaires n’autorisaient que l’anglais et le français. Joanna Bérenger avait alors déclaré que son discours serait, comme le Kreol Morisien ce jour-là, « réduit au silence », avant de renoncer à poursuivre.
Après cet incident, Shirin Aumeeruddy-Cziffra avait elle-même proposé la création d’un Select Committee. Elle avait souligné son soutien personnel à l’introduction du kreol, tout en expliquant qu’elle était tenue de faire respecter les règlements en vigueur.
Des consultations ont ensuite été engagées avec l’Université de Maurice, le Mauritius Institute of Education, l’Akademi Kreol Repiblik Moris, la Creole Speaking Union et d’autres spécialistes. En avril dernier, répondant à Joanna Bérenger, Navin Ramgoolam avait annoncé qu’un comité serait institué et qu’une phase pilote pourrait précéder l’application définitive de la réforme. Le Conseil des ministres avait pris note, le 29 mai, des recommandations du rapport intérimaire du Steering Committee.
Un combat engagé depuis plusieurs décennies
La motion du 4 août représente l’aboutissement provisoire d’un long combat. Dès les années 1960, Dev Virahsawmy plaidait pour la reconnaissance du morisien comme langue nationale. Linguiste, écrivain et ancien député, il a développé un système d’écriture, produit des pièces, des poèmes et des essais et traduit de grandes œuvres, afin de démontrer que le kreol pouvait exprimer toutes les formes de pensée.
D’autres chercheurs ont consolidé ce travail. Philip Baker et Vinesh Hookoomsing ont publié en 1987 un important dictionnaire kreol-anglais-français. Vinesh Hookoomsing a ensuite dirigé les travaux ayant conduit au rapport Grafi-Larmoni de 2004, étape déterminante dans l’harmonisation de l’écriture.
Ledikasyon pu Travayer a également joué un rôle majeur dans l’alphabétisation et la production de manuels en kreol. L’organisation avait publié un dictionnaire kreol-anglais dès 1984. Alain Ah-Vee, Lindsey Collen et Ram Seegobin comptent parmi les militants ayant contribué à inscrire durablement cette langue dans l’éducation populaire et le débat politique.
Le professeur Arnaud Carpooran a, pour sa part, renforcé sa reconnaissance universitaire et institutionnelle. Auteur du premier dictionnaire entièrement rédigé en kreol, il participe depuis plusieurs années aux recherches préparant son utilisation dans l’administration et au Parlement.
Une revendication portée par plusieurs partis
Sur le terrain politique, Sylvio Michel et les Verts Fraternels ont régulièrement manifesté pour réclamer la reconnaissance du kreol et son introduction à l’Assemblée. En octobre 2023, ils avaient organisé une mobilisation à Port-Louis en demandant que Maurice s’inspire des Seychelles, où le créole est utilisé dans les travaux parlementaires.
Plusieurs députés ont également relancé le dossier par des questions parlementaires : Alan Ganoo en 2017 et 2019, Rajesh Bhagwan en 2018, Reza Uteem en 2020 et Arianne Navarre-Marie en 2024.
La revendication a ainsi traversé les gouvernements et les appartenances politiques. Pravind Jugnauth avait reconnu le principe de l’introduction du kreol, tout en insistant sur les préalables techniques, la formation du personnel et l’adaptation du Hansard. Le processus n’avait, toutefois, débouché sur aucun calendrier précis. La motion présentée par Navin Ramgoolam doit, désormais, faire passer le dossier des déclarations d’intention à un véritable processus parlementaire.
Reconnaître sans effacer
Accorder une place au kreol ne signifie pas diminuer l’importance de l’anglais, du français ou des langues ancestrales. L’anglais demeure indispensable dans l’administration et les relations internationales. Le français occupe une place importante dans la culture et les médias. Le bhojpuri, l’hindi, l’ourdou, le tamoul, le télougou, le marathi, le hakka et les autres langues ancestrales appartiennent au patrimoine mauricien.
Mais protéger cette diversité ne doit pas conduire à maintenir hors du Parlement la seule langue qui permet à presque tous les Mauriciens de se comprendre. Le kreol n’efface pas les origines : il crée entre elles un espace commun.
Son introduction à l’Assemblée ne serait, donc, pas une concession à un groupe, mais une ouverture à l’ensemble de la nation. Elle rapprocherait le langage des institutions de celui de la population et permettrait aux élus de défendre leurs idées avec la même clarté devant le Parlement que devant leurs électeurs.
Si la motion est adoptée, le Select Committee devra transformer cette nécessité démocratique en une réforme juridiquement solide et techniquement réalisable. Après avoir longtemps résonné dans les meetings et les couloirs du pouvoir, la langue de tous pourrait, enfin, obtenir droit de cité à la tribune de l’Assemblée nationale.
Légende :
La motion inscrite à l’Order Paper du mardi 4 août prévoit la création d’un Select Committee chargé d’étudier l’introduction du Kreol Morisien dans les travaux de l’Assemblée nationale.


