Alors que Maurice et le Royaume-Uni poursuivent leurs discussions pour finaliser l’accord sur les Chagos, une revendication territoriale venue des Maldives vient compliquer davantage un dossier déjà chargé d’enjeux diplomatiques, juridiques et militaires. Port-Louis se prépare désormais à contrer toute initiative de Malé devant les Nations unies, tandis que les Chagossiens, une nouvelle fois, redoutent de voir leur propre avenir relégué au second plan.
Le dossier des Chagos connaît un nouveau rebondissement diplomatique. Le Conseil des ministres a pris note des discussions tenues jeudi 10 septembre entre l’Attorney General mauricien et des représentants du gouvernement britannique. Selon le communiqué officiel, les échanges entre Port-Louis et Londres se poursuivent « en vue de conclure l’accord ».
La formule n’est pas anodine. Malgré la signature, en mai 2025, d’un traité prévoyant la reconnaissance de la souveraineté mauricienne sur l’archipel et le maintien de la base anglo-américaine de Diego Garcia sous contrôle britannique pendant 99 ans, le dispositif n’est toujours pas pleinement opérationnel. Des questions politiques, juridiques et stratégiques restent à régler.
C’est dans ce contexte déjà délicat qu’une revendication territoriale des Maldives refait surface avec une intensité nouvelle.
Malé poussé à porter l’affaire devant l’ONU
Le Conseil des ministres mauricien mentionne expressément un article publié le 7 septembre par Pen for Rights – Maldivians for Chagos, un groupe civique maldivien. Celui-ci invite le gouvernement de Malé à profiter de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies pour faire inscrire officiellement dans les archives internationales ce qu’il présente comme une « revendication territoriale antérieure » sur l’archipel des Chagos, désigné dans cette argumentation sous le nom de « Folhlhavai ».
Pour les promoteurs de cette thèse, la revendication maldivienne devrait être dissociée des deux dossiers qui ont déjà été examinés au niveau international : la décolonisation de Maurice et la délimitation de la frontière maritime entre Maurice et les Maldives.
Ils soutiennent que Malé pourrait invoquer des liens historiques antérieurs à la colonisation européenne et devrait, à ce titre, réserver formellement ses droits sur l’archipel tout en contestant toute disposition prise sans sa participation.
La démarche dépasse désormais le seul cadre militant. En mars dernier, le président maldivien Mohamed Muizzu avait lui-même affirmé que son pays détenait, selon lui, la revendication « la plus légitime » sur les Chagos. Il avait notamment évoqué une lettre et une carte du XVIe siècle attribuées au sultan Hassan IX et annoncé la constitution d’un dossier destiné aux instances internationales.
Port-Louis pose sa ligne rouge
La réaction mauricienne vaut avertissement à Malé. Le gouvernement a fait savoir qu’il surveillerait toute déclaration, communication diplomatique ou initiative des Maldives durant l’Assemblée générale de l’ONU, en particulier toute tentative de donner un statut officiel à cette revendication au sein du système des Nations unies.
Port-Louis se réserve ainsi la possibilité de réagir par les voies diplomatiques appropriées afin de défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale de Maurice.
Pour étayer sa position, Maurice s’appuie sur une série de décisions internationales.
En 2019, la Cour internationale de Justice avait estimé que la séparation des Chagos de Maurice en 1965 n’avait pas été légalement menée à terme et que l’administration britannique de l’archipel devait cesser aussi rapidement que possible.
En 2021, la Chambre spéciale du Tribunal international du droit de la mer avait rejeté les objections préliminaires soulevées par les Maldives. Deux ans plus tard, en avril 2023, elle avait fixé une frontière maritime contraignante entre Maurice et les Maldives.
Pour Port-Louis, ces décisions confortent la position selon laquelle les Chagos font partie intégrante du territoire mauricien.
La stratégie maldivienne consiste précisément à tenter de contourner cet édifice juridique en soutenant que ces différentes procédures ne se seraient jamais prononcées sur l’existence éventuelle d’un titre territorial maldivien antérieur à la colonisation.
Mais cet argument devra encore être démontré. Des liens historiques, géographiques ou maritimes ne suffisent pas nécessairement à établir un titre de souveraineté. Il faudrait notamment prouver l’exercice effectif d’une autorité sur l’archipel à l’époque invoquée.
La revendication maldivienne ne renverse donc pas, en elle-même, les décisions internationales déjà rendues en faveur de Maurice. Elle est cependant susceptible d’ouvrir un nouveau front diplomatique et d’installer durablement une contestation supplémentaire autour des Chagos.
Les Chagossiens encore relégués au second plan
Derrière cette bataille entre États demeure pourtant la question centrale des Chagossiens eux-mêmes.
Expulsés de l’archipel dans les années 1960 et 1970 pour permettre notamment l’installation de la base militaire de Diego Garcia, ils restent profondément divisés sur l’accord négocié entre Maurice et le Royaume-Uni.
Une partie de la communauté soutient la reconnaissance de la souveraineté mauricienne et réclame un droit de retour, des réparations ainsi qu’un véritable programme de réinstallation. D’autres Chagossiens, principalement établis au Royaume-Uni, rejettent un accord négocié sans leur participation directe et estiment qu’aucune décision concernant leur terre d’origine ne devrait être prise sans leur consentement.
L’accord prévoit bien la possibilité d’une réinstallation sur certaines îles de l’archipel. Diego Garcia en est toutefois exclue en raison du maintien de la base militaire anglo-américaine, une disposition qui continue d’alimenter les critiques au sein de la diaspora.
L’apparition des Maldives dans ce rapport de force risque d’accentuer encore ce sentiment de dépossession. L’avenir des Chagos se discute aujourd’hui entre Londres et Port-Louis, avec désormais Malé qui tente de s’inviter dans l’équation, tandis que les populations originaires continuent de réclamer une représentation réelle dans les décisions qui détermineront leur avenir.
La réaction du Conseil des ministres montre en tout cas que Maurice ne traite plus la revendication maldivienne comme une campagne périphérique. Port-Louis se prépare à la combattre sur le terrain diplomatique au moment même où il cherche à achever avec Londres un processus déjà politiquement sensible.
Une déclaration maldivienne devant l’ONU ne suffirait pas à modifier la souveraineté sur l’archipel. Mais elle pourrait inscrire un nouveau contentieux dans les archives diplomatiques et donner une dimension supplémentaire à un dossier qui, plus d’un demi-siècle après l’expulsion des Chagossiens, reste loin d’être définitivement clos.
HORS-TEXTE
Île du Coin : les Mandarin s’installent dans la durée, sans statut définitif
Les Chagossiens menés par Louis Misley Mandarin se trouvent toujours sur l’île du Coin, dans l’atoll de Peros Banhos. Ils sont désormais six, deux personnes ayant rejoint les quatre occupants présents au départ. L’ancien député britannique Adam Holloway, le journaliste ainsi que l’équipage ayant participé à l’expédition initiale ont, eux, quitté l’archipel.
Les quatre premiers occupants — Louis Misley Mandarin, Louis Michel Mandarin, Louis Antoine Lemettre et Guy Shane Adrien Castel — avaient débarqué le 16 février 2026 à bord du voilier No Excuse. La Cour du British Indian Ocean Territory a reconnu qu’ils étaient entrés sur le territoire sans autorisation et que leur présence demeurait irrégulière faute de permis.
L’administration britannique n’a cependant pas pu procéder à leur expulsion. Le 31 mars, le chef juge James Lewis a annulé les ordres d’éloignement pris contre eux et demandé que leur situation soit réexaminée selon une procédure équitable, prenant notamment en considération leurs droits patrimoniaux et leurs liens ancestraux avec les Chagos.
La demande de permis déposée le 18 février reste donc à trancher. La décision judiciaire ne leur confère pas pour autant un droit automatique d’établir un campement permanent sur l’île.
Sur place, leurs conditions de vie demeurent précaires. Les six occupants vivent sous des tentes détériorées, disposent de réserves limitées d’eau et de nourriture et n’ont pas d’accès direct à des soins médicaux. En août, l’administration du BIOT leur a fourni environ trois mois de produits essentiels. Ils complètent leurs réserves par la pêche.
Leur présence reste surtout hautement politique. Louis Misley Mandarin, qui se présente comme le Premier ministre d’un « gouvernement chagossien en exil », entend faire de cette occupation un moyen de contester l’accord conclu entre Londres et Port-Louis.
Les six se trouvent ainsi dans un singulier entre-deux : ils ne peuvent, pour l’instant, être expulsés sur la base des ordres annulés par la Cour, mais ne disposent toujours d’aucune autorisation formelle leur permettant de s’installer durablement sur l’île du Coin.

