DROGUE | Légalisation du gandia : Des professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme

– Inquiets quant à « une légalisation mal structurée», des médecins s’appuient sur « l’exemple de la Thaïlande qui… fait machine arrière »

La Thaïlande est devenue, en 2022, le premier pays d’Asie du Sud-Est à décriminaliser le cannabis. Depuis 2024 cependant, les autorités de ce pays ont annoncé leur intention de renforcer considérablement la réglementation du cannabis, notamment en limitant son usage à des fins médicales, invoquant des préoccupations liées à la santé publique, à l’accès des jeunes, au développement rapide du marché commercial et aux difficultés de contrôle réglementaire.

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L’expérience thaïlandaise suggère qu’une « légalisation rapide du cannabis, en l’absence d’un cadre réglementaire – social et légal – robuste, est fort susceptible d’entraîner, entre autres répercussions néfastes, une augmentation de la consommation chez les jeunes ; une hausse des troubles psychiatriques et de la dépendance ; une pression accrue sur les services d’urgence et les hôpitaux ; une augmentation du risque d’accidents de la circulation et des difficultés accrues pour le maintien de l’ordre public et la sécurité. Tout cela finirait par exercer une pression croissante, poussant les autorités à revenir vers des politiques plus restrictives ».

C’est ce que redoutent plusieurs représentants du corps médical local, comprenant tant des généralistes que des spécialistes, certains exerçant sous la férule du ministère de la Santé, et d’autres, dans le privé. Tous optent, disent-ils, « pour l’heure, pour l’anonymat, parce que nombre d’entre nous sommes des fonctionnaires. Mais en temps et lieu, nous comptons venir devant le public pour faire part de nos craintes et partager nos points de vue ».

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Ces médecins font état de leurs inquiétudes quant au projet de légalisation du gandia à Maurice. « Nous sommes ouverts aux dialogues et aux échanges d’idées. Cependant, ce que nous craignons le plus, c’est une mauvaise structuration et un manque de cadres légaux et sociaux adéquats et solides. Parce qu’une légalisation à la va-vite ne ferait qu’entraîner des répercussions négatives. Et incidemment, augmenter la fracture sociale », font-ils comprendre dans la conjoncture.

Qui plus est, soutiennent-ils, « nous sommes pleinement conscients des ravages – déplorables et qui causent des souffrances atroces et insoutenables – des drogues synthétiques. Nous sommes au premier plan quand il s’agit de rencontrer des parents affolés et en détresse, dont les enfants sont des accros à ces substances. Nou osi kone ki ena plizir group ki pe advocate pou legalizasion gandia kouma enn solision pou problem simik. »

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Néanmoins, continuent-ils, « il y a des paramètres très sérieux à prendre en considération avant d’aller de l’avant. Nous estimons qu’il est de notre devoir, d’une part, en tant que citoyens responsables de l’avenir de nos enfants et de ce pays, d’exprimer nos points de vue. Et secundo, en tant que professionnels de la médecine qui savent ce que représente une légalisation mal structurée du gandia, ce que celle-ci peut entraîner comme répercussions néfastes autant pour nos jeunes que pour l’ensemble de la population ».
Par conséquent, poursuivent ces médecins, « du point de vue de la santé publique et de la cohésion sociale, l’expérience de la Thaïlande fournit d’importants enseignements de prudence pour Maurice. D’où notre appel pour que toute proposition visant à légaliser le gandia soit abordée avec la plus grande circonspection et tienne compte non seulement des considérations économiques, mais également des conséquences potentielles sur les services de santé, la sécurité routière, la stabilité sociale et la sécurité nationale ».
Depuis 2025, expliquent ces représentants du corps médical, la Thaïlande a annoncé son intention de reclasser le cannabis parmi les stupéfiants et d’exiger une prescription médicale pour son acquisition. « Ce revirement constitue en lui-même une reconnaissance des effets indésirables engendrés par la libéralisation initiale. » Ils font remarquer que « la décision par les autorités de la Thaïlande de faire machine arrière n’est pas le résultat d’un coup de sang, d’une décision prise à la va-vite. Plusieurs études ont été menées, des données enregistrées et des analyses réalisées pour arriver à cette conjoncture. »

Accidents de la route

Sur la question des accidents de la route, ces médecins relèvent que « la consommation du cannabis altère l’attention, le temps de réaction, le jugement de même que la coordination motrice. Plusieurs études internationales ont observé une augmentation des traumatismes liés à la conduite sous l’influence du cannabis après la légalisation, bien que les résultats demeurent variables selon les juridictions. Certaines études nord-américaines ont rapporté une augmentation importante des consultations aux services d’urgence liée au cannabis après la légalisation, bien que l’ampleur de cette augmentation varie selon les études ». Les médecins mauriciens retiennent que « bien que les données nationales spécifiques à la Thaïlande soient limitées, les données internationales suggèrent une augmentation du risque de conduite sous l’influence du cannabis ». Chez nous, soutiennent-ils, « nous sommes déjà confrontés à un nombre élevé d’accidents mortels de la route. Cette situation pourrait aggraver davantage les problèmes de sécurité routière. Peut-on se permettre de prendre de tels risques, sachant, dès le départ, ce qui peut arriver ? »

 

L’aspect Law & Order est également au menu de l’argumentation des médecins. « Les autorités thaïlandaises elles-mêmes ont invoqué plusieurs préoccupations qui ont motivé leur décision de revenir à une réglementation plus stricte. Les responsables gouvernementaux ont exprimé leurs inquiétudes concernant l’accès généralisé des enfants et des adolescents au cannabis. La faiblesse du cadre réglementaire, l’apparition rapide de milliers de commerces spécialisés ayant rapidement dépassé les capacités de contrôle des autorités, entraînant une supervision insuffisante, l’augmentation de la dépendance… sont autant de facteurs qui ont encouragé les autorités thaïlandaises dans cette voie. »

Consommation accrue chez les jeunes

La Thaïlande est devenue, en 2022, le premier pays d’Asie du Sud-Est à décriminaliser le cannabis. Initialement présentée comme une mesure visant à promouvoir les usages médicaux et à stimuler l’économie, cette politique, notent-ils, a été mise en œuvre en l’absence d’un cadre réglementaire suffisamment solide. « Ce qui a suscité des préoccupations croissantes parmi les professionnels de santé, les psychiatres, les services chargés de l’application de la loi ainsi que les autorités thaïlandaises elles-mêmes. Depuis 2025, le gouvernement thaïlandais se voit contraint de revenir sur cette politique en réintroduisant des restrictions en raison des conséquences négatives observées. »
L’un des aspects majeurs concerne l’augmentation de la consommation chez les jeunes, précisent ces médecins. « Certaines enquêtes réalisées en Thaïlande ont rapporté une augmentation très importante de la consommation de cannabis chez les jeunes adultes après la décriminalisation, certaines estimations suggérant une multiplication pouvant atteindre dix fois chez les 18–19 ans. Toutefois, ces résultats proviennent de sources spécifiques et doivent être interprétés dans leur contexte », remarquent ces professionnels de la médecine.

Ils continuent : « Des recherches menées par des universités thaïlandaises et des spécialistes des addictions font également état de problèmes de santé mentale. De même, une augmentation des cas d’intoxication aiguë au cannabis ; une hausse des psychoses et des troubles psychiatriques liés au cannabis ; une croissance des phénomènes de dépendance et des troubles liés à l’usage de substances ; la multiplication des dépenses et des demandes de prise en charge médicale associées, entre autres. »
De plus, des milliers de commerces spécialisés ont rapidement vu le jour, notamment dans les zones touristiques. « Les autorités ont reconnu que nombre de ces établissements étaient insuffisamment réglementés et que les restrictions d’âge étaient difficilement appliquées. Au vu de ces éléments, l’opinion publique en Thaïlande est progressivement devenue moins favorable à une consommation non réglementée du cannabis, et un soutien croissant à un renforcement des contrôles a été observé. »

La santé sous perfusion

Ces professionnels de santé rappellent : « Il y va aussi de tout ce qui est relatif à la santé publique. Nous avons déjà, depuis plusieurs années, un manque croissant d’effectif et une pression qui va en augmentant sur notre système de santé qui s’essouffle. La santé est sous perfusion déjà. Si on va encore ajouter des complications, bonjour les dégâts. »
S’appuyant sur la situation observée en Thaïlande, ils font état du fait que « plusieurs études réalisées dans ce pays et ailleurs ont observé une augmentation des admissions hospitalières associées au cannabis, notamment chez les jeunes. Une autre étude récente met en évidence une croissance significative des admissions hospitalières liées au cannabis après sa légalisation. Dans la même veine, des études toxicologiques thaïlandaises ont rapporté que le nombre d’expositions accidentelles, notamment chez les enfants et les jeunes, a connu une montée exponentielle ».

Pour ce qui est des centres de santé, terminent nos interlocuteurs, les médecins urgentistes thaïlandais ont observé une augmentation des patients présentant des crises d’anxiété et de panique, des épisodes psychotiques aigus, une altération de l’état de conscience, des intoxications et des ingestions accidentelles. « Pour un petit État insulaire comme Maurice, où les services des urgences sont déjà fortement sollicités, même une augmentation modérée des urgences liées aux drogues pourrait exercer une pression supplémentaire considérable sur le système de santé. »
D’où leur appel aux autorités compétentes et concernées, de bien réfléchir avant de s’embarquer dans cette aventure inédite. « Nous sommes là devant un vaste chantier en friche : tout est à faire ! » L’expérience internationale permet d’anticiper certains risques. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir une approche amateuriste. Il y a trop d’enjeux, de vies humaines, notamment en question.

NOTE
Les informations présentées dans cet article sont fondées sur des publications scientifiques et des rapports provenant notamment de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), de l’International Narcotics Control Board (INCB), de l’European Union Drugs Agency (EUDA), ainsi que sur des études publiées dans The Lancet, JAMA Psychiatry, Addiction, The New England Journal of Medicine et d’autres revues scientifiques à comité de lecture portant sur les effets sanitaires et sociaux du cannabis et les expériences internationales de régulation.

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